Samedi 7 novembre 2009
Abbas s'en va, quel avenir pour le Fatah ? Interview sur le site web de Libération.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mardi 20 octobre 2009
J'interviendrai sur la thématique de l'économie palestinienne lors d'un colloque organisé à l'Université de Bourgogne (Dijon) les 19 et 20 novembre prochains : "Quel Etat palestinien ? Histoires, réalités et perspectives".

LE programme complet est consultable sur http://calenda.revues.org/nouvelle14496.html.
Par Julien Salingue
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Mardi 13 octobre 2009
Interview sur Radio France Internationale : www.rfi.fr


Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Lundi 5 octobre 2009
"Les négociations au Proche-Orient n'aboutiront pas", interview sur le site web de Libération.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Dimanche 16 août 2009

 

Congrès de Béthléem : la seconde mort du Fatah

 

« La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas encore naître ; durant cet entredeux, une grande variété de symptômes morbides se font jour » [1].

 

« Sang neuf », « Renouvellement d’ampleur », « Caciques évincés », « Direction sortante battue », « Victoire de la jeune garde »… La presse semble unanime pour commenter les résultats des élections internes du Fatah à l’occasion de son 6ème Congrès, reprenant à son compte une division « jeune garde/vieille garde » popularisée depuis plusieurs années par nombre de commentateurs, au premier rang desquels Khalil Shikaki [2]. L’emballement médiatique autour de cette opposition commode mais pourtant largement erronée appelle un certain nombre de réflexions : c’est ce que je tenterai de faire ici, même si en l’état actuel des choses je ne peux prétendre à produire une analyse réellement exhaustive du 6ème Congrès du Fatah.

 

Un « rajeunissement » très relatif

 

Un premier constat s’impose : parler du rajeunissement de la direction d’une organisation qui n’a pas tenu de congrès depuis 20 ans est au mieux une tautologie, au pire une banalité. Est-il besoin de rappeler ici que les membres du Comité Central (CC) sortant présentaient la respectable moyenne d’âge de 69 ans ? Est-il besoin de rappeler ici les décès, au cours des dernières années, de deux des membres les plus éminents du CC, Yasser Arafat et Fayçal al-Husseini ?

 

Qui plus est le rajeunissement n’est que très relatif : la survalorisation de l’arrivée de Marwan Barghouthi (50 ans) ou de Mohammad Dahlan (48 ans) est un prisme déformant. La moyenne d’âge du nouveau CC, dans lequel on retrouve Mohammad Ghneim (72 ans), Salim Za’noun (76 ans) ou encore Nabil Shaath (71 ans), se situe, selon les informations que j’ai pu réunir, entre 61 et 62 ans. Soit 12 ou 13 ans de plus que la moyenne d’âge du CC sortant lors de son élection en 1989. On le voit donc, en termes arithmétiques, le rajeunissement n’est que très relatif. On ne parlera pas ici de la féminisation, souvent révélatrice du renouvellement : il n’y a plus aucune femme au CC.

 

Dans l’organigramme du Fatah, si le CC est l’exécutif et, dans les faits, le lieu où se prennent les décisions importantes, il existe un organe de décision large, le Conseil Révolutionnaire (CR), également réélu à l’occasion du 6ème Congrès. À l’heure où j’écris, les résultats proclamés ne sont que très partiels. On pourra néanmoins noter ici que sur les 19 élus au nouveau CC, 15 étaient membres du CR sortant et sont donc loin d’être des novices dans les instances du Fatah, aussi faible soit le poids du CR.

 

La thèse de la « jeune garde » 

 

Une deuxième question émerge rapidement : existe-t-il une quelconque homogénéité politique au sein du groupe appelé « jeune garde » ? Existe-t-il même un groupe ?

 

Au cours des années 2000, plusieurs analystes, dont Khalil Shikaki, ont défendu la thèse selon laquelle deux groupes coexisteraient de manière conflictuelle au sein du Fatah : une « jeune garde », composée de quarantenaires nés à l’intérieur des territoires occupés, cadres de la première Intifada, implantés localement, en lutte contre une « vieille garde » corrompue et despotique, composée de returnees cinquantenaires ou soixantenaires, revenus à Gaza et en Cisjordanie après les Accords d’Oslo, monopolisant le pouvoir et les ressources financières.

 

Le soulèvement de septembre 2000 a été analysé à la lumière de cette thèse : « La vérité est que l’Intifada qui a commencé en septembre 2000 a été la réponse d’une « jeune garde » au sein du mouvement national palestinien, non seulement à la visite de Sharon [sur l’esplanade des Mosquées] et aux impasses du processus de paix, mais aussi à l’échec de la « vieille garde » de l’OLP (…). La jeune garde a eu recours à la violence pour forcer Israël à se retirer unilatéralement de la Cisjordanie et de Gaza (…) et, dans le même temps, pour affaiblir la vieille garde et, à terme, la supplanter » [3].

 

Cet article n’est pas le lieu pour revenir sur cette interprétation très contestable des dynamiques du soulèvement de septembre 2000 [4]. L’essentiel est ici l’idée selon laquelle il existerait un groupe relativement homogène, la « jeune garde » du Fatah, avec des visées et une stratégie communes : thèse que l’on retrouve dans nombre d’articles publiés à l’occasion du Congrès du Fatah. Thèse qui, comme on va le voir, ne résiste pas à l’analyse.

 

Dahlan, Rajoub, Barghouti : 3 hommes, un groupe ?

 

Mohammad Dahlan Trois noms reviennent régulièrement lorsque la « jeune garde » est évoquée : Jibril Rajoub, Mohammad Dahlan et Marwan Barghouti. Un examen un tant soit peu attentif du parcours de ces trois cadres du Fatah fait voler en éclats (au moins) trois des fondements de la thèse de la « jeune garde » : a) l’exclusion de ces cadres des structures de pouvoir mise en place avec Oslo, b) leur hypothétique volonté d’en finir avec les pratiques anti-démocratiques et la corruption, c) une vision politique commune.

 

a) Rajoub et Dahlan, jeunes militants du Fatah dans les territoires occupés durant les années 70 (Rajoub) et 80 (Dahlan), ont très tôt rejoint l’appareil de l’OLP à Tunis, après avoir été bannis des territoires dès 1988. Tous deux ont alors été rapidement associés au commandement des forces de sécurité de l’OLP. Ils sont revenus en 1994, à l’occasion de la mise en place de l’Autorité Palestinienne (AP), et ont été nommés responsables d’un des principaux organes sécuritaires de l’AP : la Sécurité Préventive. Dahlan l’a dirigée à Gaza, Rajoub en Cisjordanie. Lorsque l’on connaît le rôle central des services de sécurité dans l’appareil de l’AP, l’exclusion de Dahlan et de Rajoub n’est que très relative.

 

Si Rajoub, devenu en 2003 Conseiller à la Sécurité de Yasser Arafat, n’est pas un proche d’Abu Mazen (qui lui a offert par la suite le poste de… Président de la Fédération Palestinienne de Football !), le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a jamais été très éloigné des structures de pouvoir. Quant à Dahlan, s’il n’exerce plus officiellement de poste dans l’organigramme de l’AP depuis son putsch manqué contre le Hamas en juin 2007 [5], il est de notoriété publique dans les territoires palestiniens et dans le Fatah qu’il est l’un des plus proches conseiller du Président de l’AP Mahmoud Abbas (Abu Mazen).

 

 b) On peut également s’interroger quant au supposé positionnement anti-corruption et pro-démocratisation de Dahlan et Rajoub. La plupart des travaux sur les Services de sécurité palestiniens indiquent en effet que, loin d’avoir freiné la corruption, ils ont participé de sa généralisation : « Partenaire privilégié des services de sécurité israéliens, la Sécurité Préventive joue un rôle central dans la constitution d’une rente commerciale qui permet d’alimenter les réseaux de pouvoir de Yasser Arafat » [6]. La possibilité de négocier, avec Israël, des permis et autorisations pour la circulation des marchandises au sein des territoires palestiniens et entre les zones autonomes est rapidement devenue l’apanage des services de sécurité, ce qui a généré un vaste réseau de corruption et de clientélisme, dans lesquels Dahlan et Rajoub ont été largement impliqués.

 

C’est ainsi, par exemple, que la Sécurité Préventive de Rajoub a été chargée par la direction de l’AP de faire respecter son monopole auto-attribué sur les importations d’essence (source considérable de revenus servant à alimenter les réseaux de clientèle), car certaines stations-service palestiniennes continuaient d’importer de l’essence en contournant le monopole établi. Les hommes de Rajoub ont ainsi bloqué les camions transportant l’essence devenue illégale et averti l’ensemble des propriétaires de stations-service que plus une goutte d’essence ne parviendrait dans leurs stations s’ils ne respectaient pas les nouvelles règles. Au-delà, « après que l'Autorité palestinienne a consolidé son pouvoir dans les territoires, Rajoub s’est saisi de la situation et a annoncé que dorénavant les propriétaires de stations-service devraient payer une taxe additionnelle à un taux basé sur leurs ventes quotidiennes » [7]. De la sorte, Rajoub a établi une source indépendante de revenu pour ses services et pour son propre réseau de clientèle.

 

Mohammad Dahlan a lui aussi mis en place un vaste système de clientélisme dans la Bande de Gaza. Il s’est ainsi construit un véritable fief électoral dans la zone de Khan Younes (il a été réélu député en 2006). Après son départ précipité de Gaza en 2007, il a réussi à étendre son réseau de loyautés à plusieurs villes de Cisjordanie. C’est ainsi, par exemple, que lors d’un entretien, un responsable de la Sécurité Préventive à Jénine m’a déclaré : « [même si] Dahlan n’est plus à la tête de la Sécurité Préventive, (…) si jamais demain il me demande de faire quelque chose, je le ferai » [8].

 

Les préoccupations démocratiques de Rajoub et Dahlan sont elles aussi très relatives. Lors des élections primaires du Fatah organisées en vue du scrutin législatif de janvier 2006, des hommes armés proches de Rajoub (candidat aux primaires) ont « protégé » certains bureaux de vote du district d’Hébron, dissuadant nombre de membres du Fatah de « mal voter ». La forte implication de Mohammad Dahlan dans la tentative de renversement armé du Hamas [9], pourtant démocratiquement élu, indique qu’il a, comme Rajoub (et nombre d’autres cadres du Fatah), une conception singulière de la démocratie [10]

 

Jibril Rajoub c) Le dernier point problématique est celui de l’hypothétique homogénéité politique de la « jeune garde ». Et là encore, le moins que l’on puisse dire est que l’hypothèse ne résiste pas à l’analyse, que l’on s’intéresse aux relations entretenues entre les trois hommes ou à leurs positions politiques.

 

La rivalité, voire la haine, entre Dahlan et Rajoub, est quasiment proverbiale dans les territoires palestiniens. Elle a de plus été soigneusement entretenue, durant les première années de l’autonomie, par un Yasser Arafat passé maître dans l’art du divide and rule : « Yasser Arafat saisit l’occasion de distribuer des postes de direction à ses fidèles et de s’assurer de leur loyauté. En répartissant l’exercice de la force entre les mains de plusieurs responsables, il évite de confier trop de pouvoir à un seul homme » [11]. Dahlan et Rajoub ont, chacun de leur côté, longtemps espéré être le successeur de Yasser Arafat, qui ne s’est pas privé d’entretenir le doute à  ce sujet.

 

Cette rivalité a connu un nouveau développement en 2003 lorsque Mohammad Dahlan, mis en disgrâce par Arafat après des déclarations très critiques à l’encontre du vieux leader, a été nommé Ministre de la Sécurité Intérieure par un Abu Mazen alors Premier Ministre et en conflit avec le Président de l’AP. Arafat a alors nommé Rajoub « Conseiller National à la Sécurité », dans le but de contrer l’influence de Dahlan, voire de le neutraliser.

 

Si l’on dépasse les querelles personnelles, on se rend compte que les positions politiques de Rajoub et de Dahlan sont relativement proches : adhésion au processus d’Oslo, volonté (qui s’est vérifiée sur le terrain) d’une coopération avec les Israéliens, notamment dans les domaines sécuritaires et économiques, rejet manifeste de la lutte armée… Ce en quoi ils diffèrent largement des prises de position du « troisième homme », Marwan Barghouti : ce dernier, s’il prône le dialogue avec Israël, demeure un partisan de la négociation sous la pression de la résistance, y compris armée, et a exprimé à plusieurs reprises des critiques du Processus d’Oslo et de la construction de l’AP. Même si d’aucuns pourront affirmer que ces prises de position sont essentiellement tactiques, il n’en demeure pas moins que Dahlan/Rajoub et Marwan Barghouti incarnent deux orientations significativement différentes.

 

Sur une autre question-clé, les rapports au Hamas, il est de nouveau difficile de trouver une quelconque communauté de vue entre les trois hommes. Dahlan a fait montre d’une hostilité sans équivalent vis-à-vis de l’organisation islamique ; Rajoub (dont un frère est l’un des députés Hamas du district d’Hébron) fait preuve de davantage de nuance ; Barghouti, quant à lui, co-signataire en mai-juin 2006 du document des prisonniers appelant à la réconciliation nationale [12], est partisan d’un dialogue avec le mouvement d’Ismaïl Hanyhah, même s’il a adopté des positions très critiques lors des événements de juin 2007.

 

En termes politiques, la prétendue « jeune garde » présente donc un large spectre d’orientations qui, loin de constituer une quelconque plate-forme commune, s’avèrent contradictoires. Le rapprochement entre Barghouti et Dahlan avant les élections législatives de 2006 [13] n’était pas le fruit d’un accord politique quelconque mais l’un des avatars de la bataille rangée au sein du Fatah consécutive à la mort d’Arafat, qui avait conduit à des alliances conjoncturelles et à des rapprochements contre-nature, à visée essentiellement interne et tactique. Le supposé pacte Dahlan-Barghouti a d’ailleurs fait long feu.

 

On peut dès lors contester l’idée même de l’existence d’une « jeune garde ». Impossible d’établir une quelconque exclusion des postes à responsabilité de l’AP. Si Barghouti a longtemps été mis à l’écart par Arafat, ce n’est pas le cas de Dahlan et Rajoub. Impossible, également, de définir ce prétendu groupe en l’opposant aux pratiques clientélistes et autoritaires de la direction historique de l’OLP. Au contraire, des individus comme Dahlan et Rajoub en ont été, et en sont encore, partie prenante. Impossible, enfin, de trouver un quelconque programme politique commun fédérant des individus aux positions très diverses. Impossible, dès lors, de dégager la pertinence de l’opposition jeune garde/vieille garde.

 

Qui a gagné ?

 

S’il n’y a pas de triomphe de la prétendue jeune garde, quels enseignements tirer du 6ème Congrès du Fatah ? Il est encore trop tôt pour formuler l’ensemble des conclusions relatives à la réunion de Béthléem ou pour produire une analyse exhaustive des dynamiques qui s’y sont exprimées. On peut néanmoins dresser quelques bilans et formuler un certain nombre d’hypothèses.

 

Une question, simpliste mais nécessaire, s’impose : qui a gagné ?

 

Pour nombre de commentateurs, le « grand vainqueur » du Congrès est Mahmoud Abbas, réélu triomphalement à la tête du CC sans opposition déclarée. On pourra noter ici que certains ne sont pas à une contradiction près, qui soulignent dans le même temps la victoire de la pseudo-« jeune garde » et le succès d’Abu Mazen, 74 ans, membre fondateur du Fatah en 1959, à la tête de son CC, Secrétaire Général de l’OLP, responsable des négociations d’Oslo (c’est lui qui a signé la Déclaration de Principes en 1993), ancien Premier Ministre et actuel Président de l’Autorité Palestinienne. La notion de « vieille garde » est donc elle aussi à géométrie variable…

 

Affirmer qu’Abu Mazen est le grand vainqueur du Congrès du Fatah n’est cependant pas une contre-vérité. Il a en effet réussi à franchir le principal obstacle auquel il risquait de se heurter avec l’organisation de cette Convention : des critiques trop virulentes de la politique conduite par l’AP depuis sa création il y a quinze ans, qui auraient pu conduire à une remise en cause de sa légitimité personnelle pour diriger le Fatah. Le moins que l’on puisse dire est que, si des voix discordantes se sont exprimées, elles ont été pour l’essentiel contenues. Et ce pour principalement deux raisons : a) les modalités d’organisation du Congrès; b) la fragmentation du Fatah.

 

a) En choisissant d’organiser le Congrès à Béthléem, Mahmoud Abbas et ses proches ont neutralisé une bonne partie des opposants « de l’extérieur » : nombre de militants et cadres critiques, résidant à l’extérieur de la Cisjordanie, ont tout simplement refusé de se rendre au Congrès, affirmant que la tenue de la Convention d’un Mouvement de libération nationale dans un territoire sous occupation et donc, avec l’autorisation et sous contrôle de la puissance occupante, était un non-sens. Certains, qui avaient décidé de ne pas boycotter, n’ont pas reçu le permis d’entrée des autorités israéliennes.

 

Trois jours avant le début du Congrès, Azzam al-Ahmad, à la tête du Groupe Fatah au Conseil Législatif Palestinien, annonçait que le nombre de délégués avait été relevé de 1252 à… 2265 ! Soit un quasi-doublement, à la totale discrétion d’Abu Mazen et de certains membres du Comité d’organisation. En augmentant arbitrairement le nombre de délégués, désignés dans des conditions plus qu’opaques, l’équipe d’organisation de la Convention a non seulement « noyé » les opposants de l’intérieur, mais s’est aussi offert les loyautés de certains éléments critiques, leur offrant la possibilité de gonfler artificiellement le nombre de leurs partisans à la Convention et donc de prétendre à une place dans les instances de direction du mouvement.

 

En décidant de se faire élire en public, par acclamation, à main levée, et avant même les votes pour l’élection du CC et du Conseil Révolutionnaire (procédés qui favorise les réflexes légitimistes et dissuade les opposants de s’exprimer [14]), Abbas, tout en contournant les statuts du Fatah et en évitant de se mesurer aux autres candidats au CC (rien ne semble indiquer, bien au contraire, qu’il est celui qui aurait obtenu le plus de voix…), a parachevé son succès : la presse a relevé son élection « à l’unanimité » alors que tous les observateurs indépendants présents sur place ont refusé d’employer ce terme, tant la manœuvre était grossière. Le procédé est d’ailleurs aujourd’hui contesté à l’intérieur même du Fatah [15], entre autres par le Secrétaire Général sortant, Farouq Qaddoumi, qui affirme que « ce mode d’élection est une forme de coercition indirecte pour influencer la volonté de l’électorat et pour donner au dirigeant le pouvoir absolu de bannir ses opposants » [16].

 

b) Mais au-delà des manœuvres administratives, c’est l’état de décomposition avancée du Fatah qui explique la victoire d’Abu Mazen. Intérieur/extérieur, Gaza/Cisjordanie, Zones autonomes de Jénine/de Naplouse/de Béthléem/etc… : depuis les Accords d’Oslo le Fatah s’est progressivement transformé en conglomérat de fractions locales, dans lequel les groupes d’affinités ne se sont plus structurés en termes de clivages politiques mais autour des localismes et des réseaux individuels de loyautés. 

 

Cette décomposition s’explique tant par la poursuite de l’occupation israélienne (fragmentation des Zones autonomes) que par la politique du noyau dirigeant de l’AP [17]: en favorisant l’émergence de potentats locaux, la direction de l’AP s’est assuré le monopole sur les instances « nationales » et a tenté d’asseoir sa légitimité en multipliant les réseaux dépendants de leur proximité avec le pouvoir central. Cette politique a montré ses limites lors des élections législatives de 2006, au cours desquelles les potentats locaux et nationaux ont été balayés par le vote populaire. Lors des primaires (internes) qui ont précédé ces mêmes élections, le Fatah a littéralement implosé en raison des candidatures multiples et des affrontements personnels entre notabilités locales [18].

 

C’est ce Fatah fragmenté par le népotisme, de moins en moins enclin aux débats internes quant aux questions politiques nationales, qui a tenu récemment son premier Congrès en 20 ans. On ne peut dès lors être que peu surpris de constater que la Convention n’ait pas été polarisée par les débats politiques mais par les querelles de personnes, les questions de procédures, les alliances tactiques et, au final, l’élection d’un CC qui n’est en aucun cas un organe de direction collective porteur d’une orientation politique mais essentiellement une juxtaposition d’individus portés par leurs réseaux personnels.

 

Et ce ne sont certainement pas les textes d’orientation adoptés lors du Congrès, qui, dans la tradition de l’OLP, prônent simultanément « la lutte jusqu’à l’élimination de l’entité sioniste » et la nécessité d’une solution négociée avec les autorités israéliennes, qui peuvent servir de mandat à la nouvelle direction. Au contraire, les contradictions inhérentes à ces textes leur confèrent une valeur proche de zéro.

 

Le mode d’élection du CC (vote sur des personnes, non sur des programmes) a largement participé de cette dépolitisation. Si l’on y ajoute le gonflement artificiel du nombre de délégués, qui a renforcé le fonctionnement en réseaux, on comprend d’autant mieux pourquoi aucune opposition politique structurée n’a émergé lors du Congrès.

 

Fatah : renaissance ou seconde mort ?

 

Ainsi cohabitent, au sein du CC, des figures historiques de l’OLP (Mohammad Ghneim, Salim Za’noun…), des fonctionnaires de l’AP sans passé militant (Saeb Erekat…), des ex-responsables des Services de Sécurité (Jibril Rajoub, Mohammad Dahlan, Tawfiq al-Tirawi…) ou des cadres du Fatah relativement populaires et identifiés comme critiques de la politique d’Abu Mazen (Marwan Barghouti, Mahmoud al-Aloul…). Mais au-delà de cette juxtaposition de légitimités, qui ne va pas manquer de se traduire en conflits dans les semaines et mois qui viennent, se dégagent un certain nombre de tendances qui permettent de porter une appréciation politique sur les résultats du Congrès de Béthléem.

 

Le 6ème Congrès du Fatah est-il, comme le prétendent nombre de nouveaux élus et de commentateurs, celui de la rupture et de la renaissance ?

 

Tout indique que l’on ne peut répondre à cette question que par la négative. Si rupture il y a eu, elle date de plus d’une quinzaine d’années, lorsqu’une fraction de la direction historique de l’OLP, et donc du Fatah, s’est résolue à signer un accord qui, loin de répondre aux revendications nationales des Palestiniens, ne leur offrait qu’un semblant d’autonomie qui s’est avéré, à l’épreuve des faits, n’être que la poursuite de l’occupation par d’autres moyens. Les Accords d’Oslo et la constitution de l’AP ont été une rupture majeure, réduisant la question palestinienne à celle des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza et fixant comme principales tâches au Fatah la construction d’un appareil d’Etat sans Etat et la coopération, parfois à marche forcée, avec Israël, afin d’obtenir davantage dans le cadre du processus négocié, au détriment de la lutte quotidienne contre l’occupation et pour le retour des réfugiés.

 

Ce sont ces dynamiques qui ont été enregistrées lors du Congrès du Fatah, qui a davantage joué un rôle de révélateur que donné le signal d’un nouveau départ. Les militants du Fatah, acteurs de la lutte de libération, sont très minoritaires au sein de la nouvelle direction. La majorité du CC se compose en réalité de purs produits des « années Oslo » et de l’appareil de l’AP, quand bien même ils auraient un passé militant : Ministres, anciens Ministres, anciens Conseillers d’Arafat, Conseillers d’Abu Mazen, ex-responsables des forces de sécurité, « négociateurs », hauts fonctionnaires… Tout le panel du « personnel politique d’Oslo » est là.

 

Qui plus est, la forte présence de représentants du secteur économique et du secteur sécuritaire est à l’image de la politique de l’AP depuis sa prise en main par le duo Abbas-Fayyad [19] : priorité accordée au développement économique (passant par la normalisation des relations avec Israël) et développement sans précédent des politiques sécuritaires.

 

D’autres éléments confirment cette tendance : quasi-disparition, au CC, des représentants des Palestiniens de l’extérieur, sur lesquels l’AP n’exerce aucune juridiction (un seul élu, Sultan Abu al-Aynayn, dirigeant du Fatah au Liban) et des Palestiniens de la Bande de Gaza, que l’AP a « perdue » en juin 2007 ; non-élection (remarquée) d’Hussam Khadr, figure respectée du Fatah, connu pour ses activités militantes et ses critiques de la politique de l’AP ; « recomptage » de dernière minute qui a permis à at-Tayyib Abdul Rahim, adjoint du Président Abbas, de « gagner » 26 voix et d’être finalement élu au CC alors qu’il était au départ donné battu…

 

C’est en ce sens que l’on peut parler de la « deuxième mort » annoncée du Fatah : passé de mouvement de libération nationale à principal acteur de la construction d’un appareil d’Etat sous occupation, le Fatah n’est désormais même plus une organisation politique pouvant prétendre représenter de manière cohérente le peuple palestinien. Le Congrès de Béthléem a sanctionné cet état de fait, même si l’organisation compte encore en son sein nombre de militants et de cadres honnêtes et sincères : le Fatah est un conglomérat de baronnies locales et de réseaux clientélistes, quasi-mafieux, sous la coupe d’un pouvoir non-élu [20] qui n’hésite pas à fermer les bureaux d’al-Jazeera, à traquer, enfermer, voire assassiner ses opposants, quand il ne les livre pas à Israël au cours d’opérations conjointes.

 

Depuis la fin du Congrès se succèdent les démissions, les accusations de fraude, les déclarations de non-reconnaissance des résultats du congrès et les affrontements physiques. Les événements en cours ne sont que les plus récents symptômes de l’irréversible agonie. Mais la mort du Fatah tel qu’il s’est constitué il y a 50 ans ne signifie pas la mort du peuple palestinien et de ses aspirations, ne préjuge en aucun cas des évolutions à venir et n’empêchera pas, comme chacun s’en rendra compte assez tôt, les explosions futures.


 


Notes


[1] Antonio Gramsci, Selections from the Prison Notebooks, Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (eds), International Publishers, New York, 1971, p.276 (traduction J.S.).

[2] Voir, entre autres, Khalil Shikaki, Old Guard, Young Guard: the Palestinian Authority and the Peace Process at Cross Roads (novembre 2001), sur http://www.ipcri.org/files/oldyoungshikaki.html, et Palestinians divided (février 2002), sur http://www.foreignaffairs.com/articles/57622/khalil-shikaki/palestinians-divided

[3] Shikaki, Palestinians divided, op. cit.

[4] On pourra se référer utilement à Jean-François Legrain, « Le fantôme d’Arafat », Critique Internationale n°16, janvier 2002, pp. 40-48, sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/critiqueint200207.htm

[5] Voir mon article Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19456849.html

[6] Laetitia Bucaille, « L’économie à l’ombre des services de sécurité », dans A. Gresh, D. Billion et al., Actualités de l’Etat palestinien, Paris, Editions Complexe, 2000, p. 53.

[7] Eli Halahmi, ancien PDG de la compagnie pétrolière Pedasco, cité par Ronen Bergman et David Ratner, « The Man who Swallowed Gaza », dans Ha'aretz, supplément week-end du 4 avril 1997.

[8] A Jénine, le Hamas est sous contrôle. Entretien avec Hisham Rohr, responsable de la Sécurité Préventive à Jénine (mai 2008), sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19569861.html

[9]  Salingue, Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas, op. cit.

[10] Ce qui a valu à Dahlan le surnom de « Pinochet palestinien » chez certains commentateurs et analystes… Voir par exemple Joseph Massad, Pinochet in Palestine ? (novembre 2006) sur http://weekly.ahram.org.eg/2006/819/op2.htm et Tony Karon, Palestinian Pinochet Making His Move ? (mai 2007) sur http://tonykaron.com/2007/05/15/palestinian-pinochet-making-his-move/

[11] Laetitia Bucaille, Générations Intifada, Paris, Hachette Littérature, 2002, pp. 65-66.

[12] Voir le texte et les signataires sur http://www.france-palestine.org/article4843.html

[13] Ils avaient alors menacé de déposer une liste concurrente à la liste officielle du Fatah.

[14] Voir entre autres Robert Michels, Les partis politiques, essai sur le tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Collection « Champs », Paris, 1971 (Première édition française : 1914), notamment le chapitre « La stabilité des chefs ».

[15] Voir par exemple Angry Fatah members to deliver rejection memo to Abbas over elections sur http://maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=218855

[16] Qaddoumi rejects Fatah elections sur http://www.maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=218820

[17] Voir notamment Jean-François Legrain, « Autonomie palestinienne : la politique des néo-notables », dans Revue du Monde Musulmanet de la Méditerranée (REMMM), 81-82, 1996, pp. 153-206, sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/neonotables1.htm

[18] C’est ainsi que dans le district d’Hébron plus de 100 candidats se sont présentés lors des primaires du Fatah (pour 9 places)… Certains des battus se sont néanmoins portés candidats aux élections législatives, divisant encore un peu plus le « socle électoral » du Fatah…

[19] Voir mon article L’échec programmé du plan « Silence contre Nourriture » : où va le gouvernement de Salam Fayyad ? (juin 2008) sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-20129960.html

[20] Le mandat présidentiel d’Abu Mazen a pris fin le 9 janvier dernier, tandis que le Premier Ministre Salam Fayyad n’a obtenu que 2.4 des voix lors des législatives de 2006…

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 9 juillet 2009

 


La « résistance non-violente » dans les territoires palestiniens :
Changement de stratégie ou recherche d’une légitimité nouvelle ?

 
Le texte qui suit est une communication effectuée en juillet dans le cadre du Séminaire "Violence, droit et Justice", co-organisé par le Laboratoire de Théorie du Politique (Labtop), l'Institut des Sciences sociales du Politique (ISP) et le Groupe de Sociologie Politique et Morale (GSPM).

 

« Les Palestiniens doivent renoncer à la violence. La résistance par la violence et le meurtre n’aboutira pas. Les Noirs en Amérique ont souffert du fouet quand ils étaient esclaves et de l’humiliation de la ségrégation. Mais ce ne fut pas la violence qui leur a finalement permis d’obtenir l’égalité totale des droits. Ce fut la persévérance, déterminée et pacifique, pour réaliser les idéaux des fondateurs de l’Amérique. Cette même histoire peut être racontée par tous les peuples, de l’Afrique du sud à l’Asie du sud, de l’Europe de l’est à l’Indonésie. C’est une histoire avec une vérité simple : la violence ne mène nulle part. Tirer des roquettes contre des enfants israéliens endormis ou tuer des vieilles femmes dans un autobus, n’est pas un signe de courage ni de force. Ce n’est pas de cette manière que l’on revendique l’autorité morale; c’est ainsi que l’on y renonce »1.

 
 

Introduction

 

Depuis septembre 2000 et le début de ce que l’on a nommé « deuxième Intifada », l’approche dominante dans l’appréhension du conflit opposant l’Etat d’Israël au peuple palestinien est celle du « cycle de la violence » : les violences des uns succèderaient aux violences des autres, l’enjeu majeur serait donc la rupture du « cycle opération armée israélienne/représailles palestiniennes » (ou l’inverse). Ainsi se succèdent, de manière cyclique également, les appels à « l’arrêt des violences », posé comme préalable au dialogue en vue d’hypothétiques négociations entre les deux parties.

 

« La guerre israélienne vient justifier le "terrorisme" palestinien de la même manière que le "terrorisme" palestinien vient justifier la guerre israélienne. Les deux adversaires sont prisonniers de la même rhétorique par laquelle chacun, dans une imitation parfaite du discours de l'autre, justifie sa propre violence en affirmant se défendre contre la violence adverse et rejette la responsabilité sur le camp d'en face. Chacun brandit les meurtres de l'autre pour justifier ses propres meurtres en arguant de son droit à la légitime défense. Et, ainsi, chacun a de bonnes raisons à faire prévaloir pour prétendre avoir raison. Et pourtant chacun se trompe et doit lui-même payer le prix de son erreur. Au bout du compte, il y a deux perdants. Et les souffrances subies de part et d'autre ne font qu'accumuler les haines » 2.

 

Il ne s’agira pas ici de discuter de la pertinence d’une approche qui place sur le même plan la « violence » d’un Etat constitué, possédant une armée suréquipée et l’arme nucléaire, et celle d’un peuple en lutte pour son indépendance. Il s’agira plutôt d’interroger les angles morts, les points aveugles d’une telle approche, et de se demander dans quelle mesure le discours dominant sur « la » violence dans les territoires occupés reconfigure, à l’extérieur, la perception de la lutte nationale du peuple palestinien et, à l’intérieur, la résistance palestinienne elle-même.

 

La confusion entre « violence » et « action militaire ponctuelle » occulte l’essentiel de la violence infligée par Israël au peuple palestinien : celle de l’occupation militaire, continue depuis juin 1967. Effet de miroir, la résistance palestinienne est appréhendée en étant amputée de l’essentiel : le combat quotidien contre l’arbitraire de l’administration coloniale. Cette invisibilisation de leur lutte a conduit les Palestiniens à envisager, au cours de leur histoire récente, des moyens d’action complémentaires afin de rompre leur isolement et de renverser un rapport de forces largement défavorable.

 

Depuis quelques années la thématique de la « résistance non-violente » occupe une place substantielle dans le champ politique palestinien et dans le mouvement international de solidarité. Dans quelle mesure la « résistance non-violente » est-elle en rupture avec les formes passées de la lutte palestinienne ? La « non-violence » revêt-elle la même signification pour les Palestiniens et pour ceux qui affirment les soutenir dans leur combat ? En dernière analyse, l’apparent développement de la non-violence traduit-il une réorientation stratégique de la lutte ou un changement tactique pour conquérir une légitimité ?

 
 

De la non-violence dans les territoires palestiniens occupés

 

Définir la non-violence requiert une définition de la violence, que l’on pourra considérer dans notre contexte comme l’utilisation de la force physique dans le but de provoquer chez autrui des dommages corporels et/ou psychologiques, voire la mort. Une « action non-violente » n’est cependant pas seulement une action qui ne répond pas à ces critères. Elle est à situer dans un contexte de violence réelle ou potentielle. On pourra donc l’envisager comme « un substitut direct aux comportements violents, [qui] implique une retenue délibérée face à une violence attendue dans un contexte de dispute » 3.

 

Israël (auparavant le mouvement sioniste) et les Palestiniens sont dans une situation conflictuelle depuis plus d’un siècle, dont l’enjeu majeur est le contrôle de la terre. Et si la résistance à ce que les Palestiniens considèrent comme une entreprise de dépossession est bien, comme l’affirme Hussam Khadr, « une résistance quotidienne qui a duré tout au long du 20ème Siècle et qui dure encore aujourd’hui » 4, force est de constater que le recours à des formes d’actions violentes, s’il a été bien réel, n’occupe qu’une place très minoritaire dans l’histoire de la lutte palestinienne.

 

Dans les années 1930 des cellules de guérilla se constituent pour lutter contre l’occupation britannique et la colonisation sioniste. Elles seront démantelées dans les années 1936-1939. La « lutte armée » reprend en 1965, mais les actions militaires sont relativement rares et organisées depuis les camps de Jordanie et du Liban. L’écrasement des camps de Jordanie (1970) puis du Liban (1982) sonnent le glas de la guérilla. Les détournements d’avion des années 70, comme la prise d’otages de Munich (1972), sont organisés par des groupes minoritaires et visent avant tout à attirer l’attention internationale sur la question palestinienne.

 

Ces actions violentes, bien réelles, ne se sont pas substituées à la résistance quotidienne, « non-violente »  : « Depuis plus d’un siècle la résistance civile a toujours été une composante essentielle de la lutte du peuple palestinien contre le Sionisme. (…) La résistance au projet colonial sioniste a principalement pris des formes non-violentes : des manifestations de masse, des mobilisations populaires, des grèves de travailleurs, le boycott des produits sionistes, et la résistance culturelle, souvent ignorée, au travers de la poésie, de la littérature, de la musique, du théâtre ou de la danse » 5.

 

Les années 1970 et 1980 ont été le théâtre du développement, dans les territoires palestiniens occupés, de multiples cadres d’organisation de la lutte : syndicats, organisations d’agriculteurs, de femmes, d’étudiants, d’intellectuels, d’artistes… Le leitmotiv de ces organisations était le suivant : dans une situation d’administration coloniale, développer au maximum les structures permettant de s’émanciper de la tutelle israélienne, avec pour but l’autosuffisance (économique, alimentaire) et la constitution d’alternatives aux structures de l’Etat colonial (Universités palestiniennes par exemple) 6.

 

C’est ce travail de construction des structures de résistance dans toute la société palestinienne qui explique le caractère massif, organisé « à la base », durable et « non-violent » de la 1ère Intifada (1987-1990). Considérer l’Intifada comme une rupture n’est possible que si l’on résume la lutte palestinienne aux actions violentes des années 60-70. Si l’on prend en compte les multiples structures de résistance civile, « non-violente », développées dans cette même période, l’Intifada n’est rien d’autre que leur « visibilisation », l’affirmation de l’existence d’un peuple en lutte collective pour ses droits 7.

 

Les effets de l’Intifada sont connus : la rhétorique israélienne qui affirmait que les Palestiniens n’étaient pas un peuple et que leur résistance était le fait d’organisations terroristes perd une bonne partie de sa légitimité. Sous pression internationale (et notamment états-unienne), Israël est contraint d’ouvrir des négociations avec les Palestiniens, qui aboutiront sur les Accords d’Oslo 8.

 

Aujourd’hui encore, dans la mémoire collective palestinienne, l’Intifada de 1987 demeure la référence en termes d’organisation de la lutte et de rupture de l’isolement international, et ce malgré l’échec du Processus d’Oslo. Les attentats-suicide des années 1990-2000 et l’Intifada armée de 2000-2003 ne sont en aucun cas considérés comme plus efficaces ou comme pouvant se substituer à la lutte civile, populaire, non-violente, dont la reconstruction s’avère être la préoccupation majeure de tous ceux et toutes celles qui, chez les Palestiniens, se posent la question du (re-)développement de la résistance.

 

La thématique de la « résistance non-violente », entendue comme une forme d’action politique qui, malgré une situation de conflit et une politique violente de la part de l’autre partie, se refuse au recours à la force physique en vue d’infliger des dommages à l’adversaire n’est donc pas nouvelle dans les territoires palestiniens. Elle est le fondement même de la lutte palestinienne. Comment dès lors comprendre les appels répétés aux Palestiniens, tant de la part des acteurs étatiques internationaux que de celle du « mouvement de solidarité », à renoncer à la violence, à privilégier la non-violence ?

 
 

Quelle « non-violence » ?

 

On peut distinguer, chez les théoriciens et les adeptes de la non-violence, deux grandes postures : la non-violence comme principe philosophique, découlant d’un rejet a priori de toute forme d’action violente ; la non-violence comme choix pragmatique, résultant d’une évaluation de divers modes d’action dans un cas précis et un contexte donné. Gandhi est probablement le plus célèbre « philosophe de la non-violence », tandis que Gene Sharp, parfois surnommé le « Clausewitz de la lutte non-violente », incarne la non-violence pragmatique.

 

Tandis que Gandhi écrit « [que] la non-violence est la loi de notre espèce tout comme la violence est la loi de l’animal » 9, se situant délibérément sur le terrain moral, Sharp affirme que la non-violence est « une réponse à la question de savoir comment agir avec efficacité en politique » 10. Les deux approches peuvent bien évidemment être combinées, et revêtent ici essentiellement un caractère idéal-typique. On pourra néanmoins aisément comprendre que si l’approche morale et l’approche pragmatique peuvent parfois coexister, elles peuvent aussi se révéler contradictoires.

 

« Nous vivons sous occupation depuis plus de 40 ans. La violence est là, elle est partout, dans chaque aspect de nos vies… La non-violence ? Ca ne peut pas exister ici » 11. Ces propos d’un militant palestinien sont éclairants : les brutalités et les humiliations quotidiennes de l’armée d’occupation, l’arbitraire colonial, les milliers de morts et les dizaines de milliers de blessés… font de la vie dans les territoires palestiniens un combat permanent contre la violence. La violence est la règle, la norme, elle est ressentie par les Palestiniens comme un état de fait.

 

L’omniprésence, dans les rues, les maisons et les échoppes palestiniennes, des affiches de « martyrs » (le terme désigne tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, sont morts en raison de l’occupation israélienne), participe de ce phénomène. Ces affiches, au-delà de l’hommage rendu aux victimes sont un des éléments de l’environnement de violence quotidienne dans lequel vit la population palestinienne. On pense ici au punctum de Roland Barthes, cet élément d’une photo « qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer » 12 : même dans les moments de relatif apaisement de la tension militaire, ces affiches jouent un rôle de piqûre de rappel.   

 

Le recours à la violence n’est donc pas perçu comme une option mais comme une nécessité de la situation, imposée par l’adversaire. Pour nombre de Palestiniens, qu’ils aient choisi ou non de rejoindre des « groupes armés », le recours à des actions violentes est une question de survie. Au-delà, le sentiment d’être une victime qui se défend face à un agresseur (ce que confirme le Droit International) conforte les Palestiniens dans l’idée que rien ne peut remettre en question, en principe, la violence nécessaire de leur combat légitime. 

 

Le Mouvement National Palestinien ne s’est jamais, au cours de son histoire, situé dans un rejet moral de la violence. Lorsqu’au milieu des années 80 Mubarak Awad fonde le « Centre d’étude de la non-violence », à Jérusalem, il précise dans le document fondateur que la stratégie non-violente est une question de conjoncture, et qu’elle « n’exclut pas la possibilité que la lutte à l’intérieur [des territoires palestiniens] se transforme en lutte armée lors d’un prochaine étape » 13. À l’exception du Parti du Peuple Palestinien (PPP, ex-Parti Communiste Palestinien), aucune organisation politique palestinienne n’a même, à ce jour, renoncé en principe à l’action violente. Et le PPP explique sa position non par des raisons philosophiques mais par des raisons pragmatiques : la nécessité de construire une résistance populaire « de masse », incompatible selon eux avec toute militarisation de la lutte.

 

Les débats inter-palestiniens quant aux questions de principe concernant « la » violence, touchent donc quasi-exclusivement les attaques contre les civils : attentats et prises d’otages dans les années 70-80, « attentats-suicide » en Israël dans les années 1990-2000. Et ici encore, le débat ne se situe guère sur le terrain moral mais sur celui de l’efficacité politique : lorsque dans les années 1980 Yasser Arafat affirme « renoncer au terrorisme », c’est pour que l’OLP soit reconnue comme un partenaire légitime dans le cadre d’un processus négocié ; lorsqu’en juin 2002 une pétition d’intellectuels palestiniens appelle à l’arrêt des attentats-suicide, c’est « [parce que] ces opérations ne nous avancent pas sur la voie de la liberté et de l'indépendance, mais gonflent les rangs des opposants à la paix et donnent au gouvernement de Sharon des arguments pour poursuivre sa guerre destructrice » 14.  

 

Ce débat sur les actions violentes contre les civils (distingués des soldats et des colons) appelle deux remarques : il traduit en réalité un débat plus profond quant à la légitimité de l’Etat d’Israël, certains courants palestiniens, notamment le Hamas (même s’il nuance de plus en plus ses positions 15), considérant qu’il n’y a pas de civils israéliens, mais seulement des colons ; sa place et sa teneur indiquent en outre que dans la stratégie palestinienne la question n’est pas « violence/non-violence » mais « quelle place et quelle forme doit prendre la résistance armée dans la lutte ? ».

 

Ces éléments permettent de comprendre pourquoi le terme « non-violence » n’est que très rarement employé dans les territoires et le champ politique palestiniens. Le concept de « non-violence » opère, de facto, une rupture entre deux formes de résistance qui n’ont jamais été pensées par les Palestiniens comme étant contradictoires mais complémentaires. On parlera donc de « résistance populaire » et de « résistance armée », on privilégiera la réflexion sur l’articulation entre les deux modes d’action, et non sur la supériorité de l’un vis-à-vis de l’autre.

 

Ils permettent également de comprendre les décalages manifestes, voire les incompréhensions, entre les Palestiniens eux-mêmes et ceux qui affirment les soutenir dans leur combat tout en conditionnant ce soutien à « l’arrêt des violences ». Cette incompréhension est triple :

 

- Pour les Palestiniens le mot d’ordre de « l’arrêt des violences » ne prend son sens que dans la mesure où l’on parle de l’ensemble des violences, y compris l’occupation civile et militaire.

- La « résistance non-violente », que les Palestiniens appellent « résistance populaire », n’est pas pour ces derniers en contradiction avec la lutte armée.

- Les discussions sur les moyens privilégiés de la lutte n’ont de valeur, pour les Palestiniens, que si elle s’inscrivent dans la recherche du moyen le plus efficace pour satisfaire leurs droits.
 

 

La 1ère Conférence de Bil’in

 

En février 2006 s’est déroulée dans le village palestinien de Bil’in la première « Conférence internationale pour une résistance populaire et non-violente » 16. Elle est depuis devenue un événement annuel. Cette initiative mérite d’être étudiée, tant elle est révélatrice des processus et des contradictions que nous avons examinés jusqu’à présent.

 

Le lieu n’a évidemment pas été choisi au hasard. Bil’in est un village dans lequel existe, depuis janvier 2005, un « Comité populaire » qui organise de manière hebdomadaire des manifestations pacifiques contre la construction du Mur de séparation, dont le tracé empiète largement sur les limites municipales du village. Bil’in est rapidement devenu un symbole, et nombre de militants pacifistes étrangers, y compris des Israéliens, participent aux manifestations hebdomadaires. Les habitants de Bil’in ont de plus déposé des recours juridiques devant la Haute Cour israélienne, qui a ordonné à plusieurs reprises des modifications du tracé du Mur.

 

Il convient de rappeler ici en outre que la Cour Internationale de Justice a donné raison, dans un avis rendu dès le 9 juillet 2004, aux Palestiniens exigeant la destruction du Mur :

 

« Israël est dans l’obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l’auteur ; il est tenu de cesser immédiatement les travaux d’édification du mur qu’il est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire et d’abroger immédiatement ou de priver immédiatement d’effet l’ensemble des actes législatifs et réglementaires qui s’y rapportent » 17.

 

Les animateurs du Comité populaire ont parfaitement compris les vertus du combat du village de Bil’in : une situation d’oppression et d’injustice manifestes, des habitants désarmés luttant pacifiquement pour conserver leurs terres, soutenus par des militants israéliens.

 

Bil’in et sa manifestation hebdomadaire sont dès l’année 2005 devenus le passage obligé de nombre de groupes de militants étrangers et israéliens en déplacement dans les territoires palestiniens. C’est ainsi qu’a germé, dans l’esprit des animateurs du Comité populaire de Bi’lin, l’idée d’une « Conférence internationale pour une résistance populaire et non-violente », à laquelle ont été conviés les acteurs de la solidarité internationale :

 

« Les 20 et 21 février se tiendra à Bil’in une conférence Palestino-Israélienne et internationale ayant pour thème la lutte collective non-violente. Durant ces 2 jours de rencontres, nous discuterons de la lutte collective, de la signification des colonies et du mur, des actions de non-violence sur le terrain et de différents exemples de luttes dans le Monde. Nous espérons que participeront à cette conférence les militants internationaux et locaux qui sont en accord avec la lutte commune menée par les Palestiniens, les Israéliens et les internationaux. Notre but est de promouvoir la lutte commune non-violente en créant des liens entre des militants de différents endroits, en échangeant l’information et en créant un réseau des militants qui soutiennent la lutte commune. Afin de créer ce réseau, nous discuterons pendant ces 2 jours de toutes les questions évoquées ci-dessus et une action à laquelle chacun d’entre nous pourra participer aura lieu » 18.
 

Il ne s’agira pas ici de revenir sur le déroulement et le contenu de la Conférence elle-même. L’essentiel, en ce qui concerne notre propos, est  de noter que la Conférence de Bil’in a eu davantage d’écho à l’étranger que dans les territoires palestiniens eux-mêmes. La participation palestinienne, au-delà des habitants de Bil’in, s’est limitée à quelques représentants d’ONG et d’associations.
 

Au-delà des contingences matérielles (difficultés de déplacement en raison des contrôles israéliens), ce déséquilibre dans la participation participe du décalage, entre les Palestiniens et ceux qui affirment soutenir leur combat, dans la perception de la non-violence :
 

a) La Conférence de Bil’in va bien évidemment contribuer à populariser la question palestinienne et aider tous ceux qui, à l’étranger, tentent de démontrer qu’il n’y a pas de « guerre » entre Israël et les Palestiniens mais un peuple en lutte pour défendre sa terre.  
 

b) Mais pour nombre de militants palestiniens, cette survalorisation de la Conférence de Bil’in, à l’étranger, et cet intérêt soudain porté par les « Internationaux » à la résistance non-violente est une condamnation implicite des autres formes de résistance, et notamment de la lutte armée. Dans la bouche d’un militant du FPLP, le ressentiment est net : « Faut-il s’affirmer non-violent pour avoir le droit d’attirer l’attention des étrangers sur notre sort ? Mais qu’ils viennent vivre ici, et ils verront où est la violence… » 19.
 

c) Au-delà, et même si ce n’était au départ pas l’intention des organisateurs de la Conférence, Bil’in focalise, à partir de 2006, l’attention de nombres d’acteurs de la solidarité avec la résistance palestinienne, au détriment de multiples autres initiatives. « Mais pourquoi vont-ils tous à Bil’in ? Partout dans les territoires palestiniens nous résistons. Il y a des centaines d’actions qui auraient besoin d’être soutenues… » 20.
 

d) Enfin, l’initiative de Bil’in va susciter les convoitises et devoir rapidement faire face aux tentatives d’instrumentalisation, voire de récupération politique.
 

Depuis cette première Conférence de Bil’in, ces phénomènes se sont amplifiés et le Comité populaire du village a tenté, tant bien que mal, de répondre à des problématiques qu’il n’avait pas, de son propre aveu, anticipées.

 

Les évolutions : 2006-2009
 

J’exposerai ici les principales évolutions factuelles pour chacun des 4 points exposés ci-dessus. Dans un second temps je m’attacherai à les analyser afin de dégager les principales conclusions relatives au sujet traité dans cette communication.
 

a) Chaque année depuis 2006, une nouvelle Conférence est organisée à Bil’in. Elle devient un point d’appui essentiel pour la popularisation du combat des villageois de Bil’in contre le Mur et, au-delà, pour la popularisation de la cause palestinienne. En 2008, on comptait parmi les participants Luisa Morgantini, vice-présidente du Parlement européen et Mairead Maguire, militante irlandaise, prix Nobel de la Paix en 1976. L’ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter a adressé une lettre aux participants. La Conférence a également reçu un message vidéo de soutien de l’ancien directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor Zaragoza. Ces invités prestigieux témoignent du succès incontestable remporté par la Conférence.
 

b) Dans le même temps les organisateurs de la Conférence ont tenu compte des critiques suscitées, dans les territoires palestiniens, par l’emploi du concept de « résistance non-violente » : à partir de 2008 le terme disparaît de l’intitulé de l’initiative, remplacé (en anglais) par « grassroots resistance », que l’on pourra traduire par « résistance organisée à la base ». Cette substitution n’est pas un détail sémantique, mais traduit une prise en compte des positions de nombre d’organisations palestiniennes, qui ont conditionné leur soutien à l’initiative au retrait de toute condamnation a priori de la résistance armée. Selon les termes d’un dirigeant du FPLP : « Nous n’avons pas renoncé à la lutte armée mais nous soutenons néanmoins la lutte des villageois de Bil’in. Nous sommes prêts à participer à la Conférence à condition que la question de la résistance armée ne soit pas exclue des débats » 21. En 2008 une discussion est organisée, pour la plus grande surprise de certains des participants étrangers, quant à la complémentarité entre résistance populaire et lutte armée. Y participent les principales organisations de l’OLP (FPLP, FDLP, PPP, FIDA, al-Mubadara, Fatah). Aucune d’entre elles n’a condamné a priori toute forme de violence, contrairement à certains intervenants internationaux.
 

c) Conscients du danger de mise en concurrence de la Conférence de Bil’in avec le reste des initiatives prises dans les territoires palestiniens, et souhaitant s’appuyer sur la popularité de Bil’in, les membres du Comité populaire développent, à partir de 2006, des liens avec d’autres comités de villages ou de camps de réfugiés. À partir de 2008 la Conférence est en partie « délocalisée » dans certains villages, et des excursions sont organisées pour les participants, afin qu’ils puissent mesurer la réalité de l’occupation israélienne dans ses diverses dimensions. Il ne s’agit cependant pas d’une « exportation » du modèle de Bil’in mais bien d’une rentabilisation de l’écho suscité par ce village pour populariser d’autres initiatives. En 2008, et davantage encore en 2009, la déclaration finale de la Conférence met l’accent non sur les manifestations pacifiques mais bien sur la nécessité de l’organisation de la résistance « à la base », tandis qu’elle invite les acteurs de la solidarité internationale à se saisir de la Campagne dite « Boycott/Désinvestissement/Sanctions » (BDS) 22 et à en faire leur campagne centrale. Les manifestations pacifiques contre le Mur sont, comme on va le voir, passées au second plan. Elément notable, révéltaur du décalage entre acteurs palestiniens et acteurs internationaux, certains de ces derniers « oublient » de rendre compte de la place centrale du BDS à leur retour de la Conférence.

 

d) L’écho de Bil’in suscite les convoitises de la plupart des acteurs du Mouvement National Palestinien. En 2008 le Premier Ministre de l’Autorité Palestinienne de Ramallah, Salam Fayyad, intervient lors de l’événement. Un représentant du Président Mahmoud Abbas est également présent. Mais l’exemple le plus frappant des tentatives d’instrumentalisation à des fins politiques de la lutte de Bil’in est celui de Mustapha Barghouthi, personnalité politique palestinienne qui a fondé en 2002 al-Mubadara, l’Initiative Nationale Palestinienne, organisation politique qui s’appuie sur un important réseau d’ONG reconnues internationalement. Présent chaque année à Bil’in, Mustapha Barghouthi a repris à son compte, à partir de 2007, le concept de « résistance non-violente » : « Nous pensons que la Palestine a besoin en effet d’une alternative. Mais pas fondamentaliste. Nous proposons une alternative non fondamentaliste. Et nous misons sur la non-violence (…). Le Fatah et le Hamas s’appuient sur la force. Nous, nous misons sur la démocratie. (…) Une partie ne peut imposer une solution par la violence à l’autre. Si vous l’emportez par la violence, ce n’est pas démocratique. Aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, ni Hamas ni le Fatah ne sont démocratiques » 23. Les principales forces du Mouvement National Palestinien, à l’exception du Hamas, qui refuse de participer à une initiative qui fait, selon lui, « une apologie de la non-violence alors qu’il n’est pas question de renoncer à la lutte armée », ont donc tenté d’une façon ou d’une autre de se réapproprier Bil’in. Mais, comme on va le voir, aucune d’entre elles n’y est parvenue, en raison notamment de ce que l’on pourra appeler l’auto-dépassement de la Conférence.

 

Analyse des évolutions

 

a) Les organisateurs de la Conférence de Bil’in avaient vu juste : la lutte exemplaire de villageois désarmés contre le Mur a suscité l’enthousiasme aux 4 coins du monde, convaincant nombre d’organisations et de personnalités, qui émettaient des réserves quant à la forme prise par le combat palestinien dans les années 2000-2003 (lutte armée), de prendre publiquement position contre l’occupation israélienne.

 

L’initiative de Bil’in a en partie rompu l’isolement international dont les Palestiniens étaient victimes depuis le début de l’année 2001 (reprise des attentats-suicide en Israël), a fortiori depuis le 11 septembre et la victoire idéologique d’Ariel Sharon qui a assimilé la politique israélienne à la « guerre contre le terrorisme ».

 

Bil’in a également permis de reconstruire des liens israélo-palestiniens, quasiment rompus depuis septembre 2000, avec le développement de collaborations avec des groupes comme l’International Solidarity Movement (ISM) ou les Anarchistes contre le Mur. Ce phénomène participe largement de la rupture de l’isolement international.

 

Enfin, Bil’in a joué un rôle indéniable de force d’attraction vers les territoires palestiniens, encourageant nombre de militants internationaux à se rendre en Cisjordanie et à découvrir les réalités de l’occupation israélienne. On peut dire en ce sens que la mise en avant du caractère « non-violent », « pacifique », de Bil’in, en tenant compte du contexte international et des critiques formulées contre la stratégie armée, a largement contribué à donner un second souffle à la cause palestinienne.

 

b) Bil’in a également joué un rôle non négligeable au sein même du champ politique palestinien, en reposant la question de la stratégie dans la lutte contre l’occupation israélienne. Il ne s’agit pas ici de surestimer ces phénomènes, mais il est néanmoins indéniable que l’écho international de Bil’in a amené, de manière directe ou indirecte, nombre de militants palestiniens à s’interroger quant à leur propre stratégie. Le dirigeant du FPLP cité plus haut affirme ainsi : « Même si nous avons beaucoup critiqué Bil’in, nous avons été obligés d’admettre que ces manifestations et ces conférences ont attiré l’attention d’une partie du monde sur notre cause. Alors non, il ne s’agit pas de dire que c’est la solution. Mais c’est sûr que nous devons reprendre les côtés positifs de Bil’in : l’organisation à la base et la très bonne communication » 24. Comme on l’a vu cette prise en compte de Bil’in par les organisations politiques palestiniennes nationales n’a pas pour autant signifié une rupture stratégique.
 

 

Et par un effet de feedback, l’implication plus grande des factions palestiniennes dans les Conférences a permis à nombre d’organisations internationales et de militants étrangers de mieux saisir les débats inter-palestiniens concernant le recours à la violence. Malgré l’intitulé original de la Conférence de Bil’in, chacun aura pu en effet comprendre que le clivage violence/non-violence n’était pas une grille de lecture pertinente quant à la résistance palestinienne. Les Palestiniens se sont en réalité réapproprié un outil qui menaçait de leur échapper car les participants internationaux, par méconnaissance ou par confort, valorisaient quasi-exclusivement le caractère « non-violent » de la résistance de Bil’in, en oubliant sa dimension populaire et en postulant l’exclusion a priori de toute violence. De symbole, pour certains, de la résistance non-violente en Palestine, Bil’in est progressivement devenu un symbole de la lutte palestinienne, dans toutes ses dimensions et composantes.

 

c) L’élargissement géographique de la Conférence s’est accompagné, comme on l’a vu, d’un élargissement qualitatif. Cet élément est essentiel dans la compréhension des dynamiques engendrées par l’initiative de Bil’in. De nouveau, il ne s’agit pas ici de surestimer le phénomène. Mais il est certain que Bil’in a servi, de manière directe ou indirecte, de catalyseur, de tribune et de point d’appui à d’autres initiatives dépassant de très loin les manifestations pacifiques contre le Mur.

 

C’est ainsi que la Campagne BDS, initiée en juillet 2005 par 172 organisations palestiniennes, a été au cœur des Conférences de 2008 et 2009. La campagne BDS n’avait eu qu’un écho très relatif au cours des 3 premières années, mais elle a connu une accélération importante à partir de 2008, lorsque la déclaration finale de la Conférence de Bil’in a appelé les acteurs de la solidarité à « promouvoir le boycott, le désinvestissement et les sanctions ; demander à tous les mouvements, organismes et associations de solidarité internationale de faire campagne pour un boycott qui comporte le retrait des investissements d’Israël de même que l’application de sanctions économiques, en particulier l’Accord d’Association commercial entre l’UE et Israël » 25. Le Forum Social Mondial de Belem (janvier 2009), dans lequel se trouvaient nombre de participants à la Conférence de Bil’in, a pour la première fois adopté le mot d’ordre du BDS 26. La Conférence de 2009 en a fait sa priorité et il figure en première place dans la déclaration finale, loin devant le mot d’ordre de la destruction du Mur 27

 

C’est ce que l’on pourrait appeler l’autodépassement de Bil’in : d’un appel au soutien international à quelques centaines de villageois désarmés en lutte pour défendre leur terre, on est passé à l’exigence d’une campagne planétaire pour exercer des pressions sur Israël en l’isolant du reste du monde, et ce jusqu’à ce que l’ensemble des droits nationaux du peuple palestinien soient satisfaits.

 

Même si ce n’était pas l’objectif des membres du Comité populaire de Bil’in, leur initiative mettant en avant la non-violence a servi de « produit d’appel » à la cause palestinienne dans son ensemble et permis de valoriser des secteurs de la résistance palestinienne largement ignorés jusqu’alors.

 

Elle a permis de sortir de la logique dans laquelle la rhétorique du « cycle des violences » avait enfermé le peuple palestinien. Cette rhétorique entretenait l’idée selon laquelle « les torts étaient partagés » et que « les deux parties devaient faire des efforts », et elle avait profondément investi le mouvement de solidarité lui-même. Le succès et le développement actuels de la campagne BDS sont une victoire idéologique majeure pour les Palestiniens : c’est l’Etat d’Israël et sa politique qui sont stigmatisés, pas « les violences ». 

 

Enfin, elle a participé de la revisibilisation de la résistance populaire palestinienne, en la resituant dans son historicité et dans son rapport complexe mais non contradictoire avec la lutte armée. Nombre d’acteurs du mouvement de solidarité, qui avaient une approche philosophique de la non-violence, ont pu mesurer que chez les Palestiniens elle était essentiellement la conséquence d’une démarche pragmatique due au déséquilibre du rapport de forces militaire. Ces acteurs ont pu comprendre que le recours à la lutte armée résultait entre autres de l’isolement international des Palestiniens, et que l’exigence d’un renoncement a priori à toute forme de violence était irrecevable et donc contre-productif.

 

En d’autres termes la Conférence de Bil’in et les dynamiques qu’elle a engendrées ont démontré que l’opposition violence/non-violence était largement imposée de l’extérieur et que, de manière paradoxale, c’est par le rejet de ce clivage et par le soutien sans injonction préalable aux revendications palestiniennes que le mouvement de solidarité pourrait contribuer au re-développement de la résistance populaire et à une baisse substantielle de l’utilisation des armes.

 

d) En ce qui concerne, enfin, les tentatives de récupération et d’instrumentalisation politiques, le constat est sans appel : personne n’a pu s’approprier Bil’in, pour de multiples raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas ici car elle nous éloigneraient de notre propos. Je me contenterai d’indiquer que la faiblesse organisationnelle d’al-Mubadara (Mustapha Barghouthi) lui a interdit de s’emparer de l’initiative de Bil’in qui, comme on l’a vu, a connu des développements qualitatifs et quantitatifs significatifs. De plus, la (re-)montée en puissance de la résistance populaire palestinienne a paradoxalement affaibli la position de Mustapha Barghouthi qui voulait en faire une spécificité de son courant politique.

 

De son côté l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas et Salam Fayyad n’a pas pu, pour des raisons structurelles, « récupérer » Bil’in. S’il y a pu y avoir conjonction d’intérêts, ponctuellement, entre une initiative valorisant la non-violence et un gouvernement promettant à Israël de mettre fin aux attaques armées palestiniennes, l’auto-dépassement de Bil’in et la place centrale prise par la question du BDS a contraint l’Autorité Palestinienne à prendre ses distances avec l’initiative. Enfermés dans une logique exclusive de négociations, les dirigeants de l’Autorité Palestinienne de Ramallah ne peuvent sérieusement reprendre à leur compte le mot d’ordre du BDS, qui inclut la revendication de la rupture des relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël.

 

On comprend dès lors la déclaration finale de la Conférence de Bil’in, qui exige « que les factions nationales palestiniennes soutiennent la résistance populaire, et notamment le mouvement BDS », mettant la direction de l’Autorité Palestinienne devant ses responsabilités et face à ses contradictions, et démontrant que le soutien formel à la « non-violence » n’équivaut pas à un soutien réel à la « résistance populaire ».

 
 

Conclusions

 

Loin d’être un changement de stratégie issu d’un quelconque aggiornamento des organisations politiques palestiniennes, l’apparente nouveauté des formes « non-violentes » de résistance dans les territoires palestiniens est avant tout le produit d’une illusion d’optique. La quasi-hégémonie idéologique du paradigme du « cycle de la violence », combiné à l’occultation, volontaire ou non, de la violence quotidienne de l’occupation israélienne, a invisibilisé l’essentiel de la résistance palestinienne.

 

De même que certains avaient découvert la nature populaire et non-violente de la résistance palestinienne lors de l’Intifada de 1987, d’autres (ou parfois les mêmes) ont oublié ces caractéristiques lorsque, dans les années 2000-2003, l’ensemble des organisations palestiniennes (à l’exception du PPP) ont repris la lutte armée. Cette myopie a conduit certains acteurs du mouvement de solidarité internationale à relativiser leur soutien à la lutte palestinienne, les plaçant dans la position paradoxale de soutien aux droits d’un peuple sans soutien à son combat.

 

Confrontés au triple défi de l’écrasement militaire, de l’isolement international et des divisions entre organisations palestiniennes, certains acteurs du Mouvement National Palestinien ont eu l’intelligence politique de mettre en avant une lutte locale exemplaire :  celle des villageois de Bil’in.  En valorisant ses aspects « non-violents », ils ont contribué à la reconquête de la légitimité palestinienne, sans pour autant revendiquer une quelconque nouveauté ou une concurrence avec les formes armées de la lutte.

 

Sans jamais se réclamer d’une non-violence philosophique, de principe, qui ne peut naître et/ou prendre racine dans une société confrontée de manière quotidienne à la violence de l’occupation, les organisations palestiniennes qui se sont saisies de l’écho international de Bil’in ont progressivement redonné son sens et son audience à la résistance populaire, qui n’avait en réalité jamais disparu des territoires palestiniens. Ils ont ainsi démontré que l’opposition formelle entre partisans et adversaires de la violence était une construction idéologique exogène vouée à dissimuler une rhétorique du « partage des responsabilités » entre Israël et les Palestiniens. On comprend d’autant mieux pourquoi le discours de Barack Obama cité en introduction, dans lequel il insiste sur la question de « l’arrêt des violences » palestiniennes et vante les mérites de la non-violence, a été mal reçu en Cisjordanie et à Gaza.

 

Ce faisant, ces acteurs ont redonné un contenu au concept de résistance non-violente, qui ne s’est jamais au cours de l’Histoire limité à un pacifisme souvent synonyme d’inaction 28. On comprend dès lors pourquoi le terme de résistance populaire, « à la base », est privilégié, qui ne se définit pas « en négatif » par rapport à un possible recours à la violence mais « en positif », sans exclure a priori l’action violente : implication toujours plus grande des populations concernées, multiplication des formes d’action (manifestations, grèves, boycott…), et surtout appel à la participation populaire internationale. L’initiative de Bil’in demeure encore aujourd’hui largement critiquée dans les territoires palestiniens : aspects ritualisés, rendez-vous obligé des « internationaux » survalorisation par rapport à d’autres combats locaux. Elle a néanmoins révélé et généré des dynamiques qui la dépassent de très loin, et ce quelles qu’aient été les intentions originelles de ses initiateurs.

 

C’est donc essentiellement à une adaptation tactique que l’on a assisté dans les territoires palestiniens, dont la portée dépasse de très loin le cas étudié. Ou quand dans une situation d’injustice manifeste, ceux qui ont le droit de leur côté sont souvent obligés de faire d’apparents compromis idéologiques, au risque d’affaiblir dans un premier temps leur position. Quand des reculs sur la forme, lorsqu’ils sont organisés avec intelligence, peuvent rapidement aboutir à des avancées sur le fond. Quand une logique en apparence exclusive devient, par la pratique et la confrontation des points de vue, une logique essentiellement inclusive. Mais aussi quand la dénonciation de « la » violence, décontextualisée et dépolitisée, dissimule mal les indépassables contradictions d’une approche « équilibrée » tentant de concilier justice et injustice, droit et non-droit.  

 


Notes

1
 Discours de Barack H. Obama au Caire, 4 juin 2009.
Jean-Marie Muller, Conflit israélo-palestinien, la violence sacrilège, 12 octobre 2003.
Véronique Dudouet, Nonviolent Resistance and Conflict Transformation in Power Asymmetries, Berghof Resarch Center for Constructive Conflict Management, septembre 2008.
http://www.berghof-handbook.net/uploads/download/dudouet_handbook.pdf
Entretien avec Hussam Khadr, Membre du Conseil Législatif Palestinien, Naplouse, octobre 2001.
Entretien avec Omar Barghouthi, Coordinateur de la Campagne palestinienne Boycott/Désinvestissement/Sanctions, Bil’in, juin 2008.
Voir entre autres Joss R. Hiltermann, Behind the Intifada, Labor and Women’s Movements in the Occupied Territories, Princeton, Princeton University Press, 1991 et Jamal R. Nassar et Roger Heacock (eds), Intifada : Palestine at the Crossroads, New York, Bir Zeit University et Praeger Publishers, 1990.
Voir Hiltermann, op. cit.
Pour plus de détails, voir mon article « Retour sur les Accords d’Oslo ».
Gandhi, Lettres à l'âshram, Paris, Albin Michel, 1971, p. 132
10 Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action, Boston, Porter Sargent, 1973, p. 64.
11 Entretien, mai 2008.
12 Roland Barthes,  La chambre claire : notes sur la photographie, Paris, Gallimard, 1980, p. 48.
13 Mubarak Awad, « Non-Violent Resistance: A Strategy for the Occupied Territories », in Journal of Palestine Studies, Vol. 13, No. 4 (été 1984), p. 22-36
14 Appel à la cessation immédiate des attentats-suicide, paru dans le quotidien palestinien al-Quds (en arabe), 20 juin 2002.
15 Voir notamment Hroub, Khaled, « Un Hamas nouveau ? », in Revue d’études palestiniennes, n°102, hiver 2007.
16 Site internet : http://www.bilin-village.org/
17 Avis de la Cour Internationale de Justice (CIJ), rendu le 9 juillet 2004. Texte original (en anglais) sur
http://www.icj-cij.org/docket/files/131/1677.pdf
19 Entretien, juin 2008.
20 Idem, juin 2008.
21 Entretien, février 2006.
22 Voir l’appel sur http://www.bdsmovement.net/
23 Mustapha Barghouthi, Pour une résistance de masse non-violente contre Israël (entretien avec I. Ramonet), mai 2008.
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-05-09-Moustapha-Barghouti
24 Entretien, février 2006.
26 « Nous demandons d’urgence aux personnes et organisations dans le monde de se mobiliser pour les actions visibles de la campagne BDS ». Texte complet sur :
http://openfsm.net/projects/facili-tation-de-fsl/assemblee-contre-la-guerre-les-bases-militaires-et-les-armes-nucleaires
28 Voir notamment Sharp, op. cit., dans lequel l’auteur liste 198 ( ! ) formes d’action non-violente.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 27 avril 2009


Article publié dans le numéro 1 de la revue mensuelle du NPA (avril 2009)

 

1. Le développement du sionisme : du Congrès de Bâle à la naissance d’Israël

 

Le 1er Congrès Sioniste se réunit en août 1897, à Bâle. Il consacre la transformation en mouvement politique d’un courant idéologique né en Europe au cours de la 2nde moitié du 19ème Siècle. Face au développement de l’antisémitisme, les sionistes postulent l’impossibilité d’une coexistence entre Juifs et nations européennes et préconisent en conséquence la création d’un Etat juif. Ce courant est très minoritaire chez les Juifs, beaucoup plus attirés par les organisations ouvrières, tel le parti Bund qui regroupe en Europe orientale des centaines de milliers de militants juifs se revendiquant du socialisme.

 

Les résolutions du Congrès de Bâle déterminent les objectifs du mouvement sioniste. Le but est « d’assurer au peuple juif un foyer en Palestine garanti par le droit public ». Pour y parvenir, les délégués recommandent « l’encouragement systématique à la colonisation de la Palestine » et « des démarches (…) afin d’obtenir des gouvernements le consentement nécessaire pour atteindre le but du sionisme ». 

 

Ces 2 recommandations annoncent 2 contradictions qui structureront, et structurent  encore, le conflit entre Israël et le peuple palestinien. La 1ère est la contradiction entre la volonté de créer un Etat juif en Palestine et la présence d’un peuple sur cette terre (il n’y a que 5% de Juifs en Palestine en 1900). La 2nde est la contradiction entre la rhétorique émancipatrice du sionisme et sa communauté d’intérêts avec les pays impérialistes. 

 

Le projet sioniste est un projet colonial qui suscite la désapprobation des autochtones. Il a donc besoin de l’appui des puissances qui dominent la région, notamment de la Grande-Bretagne qui exerce un mandat sur la Palestine après la Première Guerre Mondiale. Ce soutien est affirmé en novembre 1917 par le Ministre Britannique des Affaires étrangères, Lord Balfour, qui déclare que « le Gouvernement de sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer National pour le peuple juif ».

 

Les Britanniques ont été convaincus par les garanties données par Chaïm Weizmann, dirigeant sioniste résidant à Manchester. Il a repris l’argument de Theodor Herzl, considéré comme le Père fondateur du sionisme, qui écrivait que l’Etat juif serait « l’avant-garde de la civilisation contre la barbarie ». Le 1er gouverneur britannique de Jérusalem déclare au début des années 20 que l’Etat juif sera « un petit Ulster juif loyaliste dans un océan d’arabisme potentiellement hostile ». 

 

Forte de ce soutien, la colonisation s’accélère dans les années 20 et 30. L’allégeance sioniste aux intérêts impérialistes se concrétise en 1936 : lors du 1er soulèvement des Palestiniens contre la colonisation juive et la tutelle britannique, les milices sionistes épaulent l’armée britannique pour écraser une révolte qui menace de prendre une tournure régionale. 

 

La Seconde Guerre Mondiale et le génocide confèrent une légitimité nouvelle au sionisme. De plus, les grandes puissances voient plutôt d’un bon œil la création d’un Etat allié au cœur d’une région fortement déstabilisée par le développement des mouvements anti-coloniaux. En novembre 1947, l’ONU décide d’un partage de la Palestine entre un Etat juif (54% du territoire) et un Etat arabe (46%). 

 

Les Juifs ne représentent alors qu’1/3 de la population. Les dirigeants sionistes vont tout mettre en œuvre pour étendre la superficie de l’Etat juif et pour en expulser les non-Juifs : la colonisation n’ayant pas suffi, il faut en passer par le nettoyage ethnique. Lorsqu’en mai 1948 Israël proclame son indépendance, qui déclenche la 1ère guerre israélo-arabe, 400 000 Palestiniens ont déjà été chassés ; à l’armistice (1949), Israël a conquis 78% de la Palestine et 800 000 Palestiniens sont réfugiés. 
 

 

2. La montée du nationalisme palestinien : de la création de l’OLP à l’Intifada

 

Il faudra attendre près de deux décennies après la création de l’Etat d’Israël pour que les Palestiniens puissent se doter d’une représentation nationale propre et que leur sort ne demeure plus entre les mains des seuls Etats arabes. Après l’armistice de 1949, la Cisjordanie est annexée par la Jordanie tandis que Gaza est sous contrôle de l’Egypte. Ces 2 Etats empêchent l’émergence d’une direction palestinienne autonome et instrumentalisent la cause palestinienne dans le cadre des rivalités inter-arabes.

 

C’est dans ce contexte qu’est fondée en 1964 l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), une création des Etats arabes, et non un organe dont se seraient dotés les Palestiniens. La charte de l’OLP précise par exemple que l’organisation n’exerce aucune souveraineté sur la Cisjordanie et Gaza. Le nationalisme arabe et le panarabisme sont à leur apogée, et la question palestinienne est pensée dans le seul cadre de la question arabe.

 

Dès 1959, des Palestiniens exilés au Koweït créent le Mouvement National Palestinien de Libération (Fatah). Yasser Arafat, Farouk Kaddumi, Khalil al-Wazir (Abu Jihad) et Salah Khalaf (Abu Iyad) dénoncent la passivité des régimes arabes et revendiquent la « Palestinisation » de la lutte. Le Fatah se développe notamment dans les camps de réfugiés de l’extérieur et à Gaza et décide, en 1965, de se lancer dans des actions armées contre Israël.

 

L’écrasante victoire d’Israël lors de la Guerre des 6 jours en juin 1967 porte un coup fatal au nationalisme arabe et renforce la crédibilité et l’audience du Fatah. Le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP, d’inspiration marxiste, partisan de la lutte armée) est créé en 1967 suite à une scission du Mouvement Nationaliste Arabe (MNA). En mars 1968, le Fatah tient tête à l’armée israélienne à Karameh, en Jordanie, et voit son prestige s’accroître. Au tournant des années 1968-69 les organisations de guérilla, Fatah en tête, prennent le contrôle de l’OLP et Arafat en est élu Secrétaire Général.

 

La cause palestinienne suscite l’adhésion des populations arabes et stimule la contestation des régimes en place, y compris sur les questions sociales et démocratiques. En 1970-71, l’OLP est chassée d’une Jordanie menacée de déstabilisation et s’installe au Liban. Parallèlement le mouvement nationaliste se développe dans les territoires occupés. Une génération militante y émerge durant les années 70 et 80, qui revendique une relative autonomie vis-à-vis de la direction extérieure de l’OLP, tout en reconnaissant sa légitimité. Les factions de gauche (Parti Communiste, FPLP et FDLP, scission du FP) sont proportionnellement plus fortes dans les territoires occupés que dans l’OLP. 

 

Dès les années 70, la direction Arafat s’est résolue à une solution négociée et tente d’acquérir une légitimité sur la scène internationale. Le mouvement se bureaucratise et développe au Liban un appareil de plusieurs milliers de membres que certains considèrent comme un « Etat dans l’Etat ». La direction de l’OLP revendique le monopole de la représentation, refusant de laisser trop d’autonomie à des cadres de l’intérieur plus radicalisés par le combat quotidien contre l’occupation. 

 

La combinaison du développement du nationalisme dans les territoires palestiniens et de la violence de l’occupation israélienne débouche, en décembre 1987, sur une explosion en Cisjordanie et à Gaza : l’Intifada. Toutes les catégories de la population sont impliquées dans un soulèvement qui n’a pas été initié par la direction de l’OLP. Les cadres de l’intérieur participent à la mise en place de structures d’auto-organisation de la lutte, comme le Commandement National Unifié (CNU), direction légitime et reconnue de l’Intifada. L’ensemble des courants politiques, y compris les factions islamiques (Hamas et Jihad islamique), en pleine expansion dans les années 80, participent à l’organisation de l’Intifada.  

 

Manifestations de masse, grève des impôts, mouvements de prisonniers… La résistance est multiforme, populaire et remet la question palestinienne au cœur des débats internationaux. A l’été 1988, le Roi de Jordanie renonce à toute souveraineté sur la rive ouest du Jourdain. En novembre 1988, lors du Conseil National Palestinien d’Alger, l’OLP proclame l’Etat indépendant de Palestine, reconnaît officiellement Israël et exige la tenue d’une conférence internationale. S’appuyant sur un soulèvement qui s’essouffle peu à peu et qu’elle contrôle de plus en plus étroitement, la direction de l’OLP se place comme l’interlocuteur incontournable de toute négociation. Tandis que l’Intifada s’éteint au début des années 90, confrontée à la répression et à l’isolement international, la direction Arafat se consacre exclusivement à la diplomatie. 
 

 

3. Le piège d’Oslo et du « processus de paix »

 

Après la chute de l’URSS, les Etats-Unis, seule superpuissance, entendent imposer un « Nouvel Ordre Mondial », qui implique un « Nouveau Moyen-Orient ». Il s’agit de démontrer l’hégémonie militaire états-unienne (guerre d’Iraq) et son hégémonie diplomatique, via un règlement, au moins en apparence, de la question palestinienne. Les Etats-Unis forcent Israël, chantage financier à l’appui, à négocier.

 

La direction de l’OLP, très affaiblie par le soutien d’Arafat à Saddam Hussein, n’est pas invitée aux négociations qui s’ouvrent en octobre 1991 à Madrid. Les membres de l’OLP qui y participent viennent des territoires occupés. Des contacts secrets sont néanmoins établis entre des proches d’Arafat et des dirigeants israéliens : un 2nd canal de négociations se met en place à Oslo. Le faible niveau d’exigence des négociateurs d’Arafat tranche avec la fermeté des Palestiniens de l’intérieur, ce qui convainc Israël de choisir le canal d’Oslo.

 

Israël estime que la direction Arafat est suffisamment affaiblie mais encore assez légitime pour faire accepter Oslo à la population. Depuis 1967 et l’occupation de toute la Palestine, Israël est confronté à une difficulté car les Palestiniens sont restés et donc sous sa responsabilité : comment préserver simultanément le caractère juif et les prétentions démocratiques d’Israël ? Les Accords d’Oslo, officialisés en septembre 1993, tentent de répondre à ce problème : maintien de l’emprise israélienne sur l’essentiel de la Palestine tout en accordant « l’autonomie » aux zones les plus peuplées. L’Autorité Palestinienne (AP) est créée pour administrer ces zones.

 

L’armée évacue les villes et les camps (« Zones A », moins de 20% de la Cisjordanie et de Gaza) et garde le contrôle du reste des territoires occupés depuis 1967 (« Zones B et C », plus de 80%). Le nombre de colons double entre 1993 et 2000, tandis que l’AP joue essentiellement un rôle de coopération économique et sécuritaire avec Israël. A l’été 2000, le Premier Ministre Barak propose un règlement définitif : fragmentation de la Cisjordanie, domination israélienne sur Jérusalem et négation du droit au retour des réfugiés.

 

Arafat refuse ce plan, conscient qu’il sera rejeté par la population. En septembre 2000, les Palestiniens se soulèvent, exprimant leur colère contre la poursuite de l’occupation et leur défiance vis-à-vis des négociations. La répression est féroce. Arafat, qui a encouragé le soulèvement en espérant se renforcer dans les négociations, est déclaré persona non grata par Bush et Sharon, qui exigent des réformes de l’AP pour donner du poids à des individus plus fiables, tels que Mahmoud Abbas.

 

Après la mort d’Arafat et l’avènement d’Abbas (2005), Israël et les Etats-Unis imposent des élections législatives à l’AP, pour faire émerger un gouvernement prêt à signer une reddition définitive. Mais la population choisit le Hamas, qui s’est développé dans les années 90 et 2000 en alliant critique d’Oslo, soutien matériel aux populations et poursuite de la lutte. Un vote politique et non religieux, pour l’organisation qui incarnait le mieux, aux yeux de la population, la résistance et le refus des compromissions.

 

Depuis, Israël et ses alliés font payer à la population son vote et essaient de neutraliser le Hamas : boycott diplomatique et économique, tentative de renversement du gouvernement en juin 2007, offensives militaires contre Gaza, arrestations de dirigeants et militants du Hamas avec la complicité de l’AP. La récente offensive contre Gaza n’est que le dernier avatar de cette politique.

 

Telle est la logique du « processus de paix » : la « paix » se fera aux conditions d’Israël, l’interlocuteur palestinien devra capituler ou sera liquidé. L’ « autonomie palestinienne » n’était que la poursuite de l’occupation par d’autres moyens. En Palestine, nombre de voix s’élèvent aujourd’hui pour affirmer que l’heure est à la réflexion sur les formes de la lutte et à la reconstruction de la résistance.
 

 

4. Chronologie succincte 

 

Août 1897 : Premier Congrès sioniste.

Novembre 1917 : Déclaration Balfour.

Juillet 1922 : Début du Mandat Britannique sur la Palestine.

1936-1939 : Premier soulèvement palestinien contre la colonisation et la tutelle Britannique.

29 novembre 1947 : Résolution 181 de l’ONU qui consacre le partage de la Palestine.

14 mai 1948 : Déclaration d’indépendance d’Israël, début de la première guerre israélo-arabe

11 décembre 1948 : Résolution 194 de l’ONU, qui affirme « qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés [palestiniens] qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible (…) ».

Juillet 1949 : Fin de la guerre. Israël occupe 78% de la Palestine. Aucun réfugié n’est rentré.

Mai 1964 : Création de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP).

Juin 1967 : Guerre des 6 jours. Israël quadruple sa superficie et contrôle toute la Palestine.

Septembre 1970 : « Septembre noir » : l’armée jordanienne massacre des milliers de combattants palestiniens dans les camps de Jordanie. 

Juin 1982 : Début de l’invasion israélienne du Liban, qui contraindra l’OLP à fuir en Tunisie.

16-17 septembre 1982 : Massacres dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, au Liban. Les milices chrétiennes alliées d’Israël assassinent 3000 Palestiniens.

9 décembre 1987 : Début de la première Intifada.

13 septembre 1993 : Signature, à Washington, de la « Déclaration de principes », qui débouchera sur les Accords d’Oslo.

29 septembre 2000 : Début de la « Deuxième Intifada ».

11 novembre 2004 : Mort de Yasser Arafat.

Janvier 2005 : Election de Mahmoud Abbas (Abu Mazen).

Janvier 2006 : Victoire du Hamas aux élections législatives.

Juin 2007 : Tentative de renversement du Hamas à Gaza.

Décembre 2008-janvier 2009 : Opération « Plomb durci » contre Gaza. 1300 morts et 5000 blessés.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Vendredi 27 mars 2009


Gilbert Achcar, Tareq Arar, Julien Salingue* 

 

En tant que participants au colloque « Israël-Palestine : Etat des lieux », organisé les 6 et 7 avril prochains au CNAM, à Paris, sous la direction d’Esther Benbassa, nous avons été interpellés et le sommes constamment par des personnes s’étonnant de notre participation. Nous avons donc jugé nécessaire de faire connaître notre position.
 

Nous participerons au colloque parce que nous estimons qu’une telle rencontre présente un intérêt majeur quant à l’actualisation des travaux de recherche universitaire traitant de la situation au Proche-Orient, et nous sommes reconnaissants à Esther Benbassa de l’avoir organisé. Nous avons cependant été surpris comme tout le monde, en prenant connaissance du programme définitif du colloque, d’apprendre qu’il sera clôturé par une table ronde – tenue dans un lieu différent : un amphithéâtre à la Sorbonne – à laquelle est convié Sammy Ravel, ministre plénipotentiaire auprès de l’Ambassade d’Israël à Paris.
 

Cette invitation pose à nos yeux un problème majeur : inviter un représentant officiel de l’Etat d’Israël dans un colloque universitaire nous semble aujourd’hui tout à fait inacceptable. Depuis plusieurs années, une campagne initiée par l’ensemble de la société civile palestinienne et soutenue par nombre de pacifistes israéliens demande aux Etats et aux populations du monde entier de rompre tout lien avec les institutions de l’Etat d’Israël, tant que celui-ci continuera de bafouer le droit international. Cette campagne, dite « BDS » (pour Boycott-Désinvestissement-Sanctions), s’inspirant du précédent sud-africain, c’est-à-dire de la campagne internationale de boycott et de sanctions contre le régime de l’apartheid, a pour objectif d’exercer une pression internationale sur l’Etat d’Israël afin qu’il respecte les droits du peuple palestinien. Il ne s’agit évidemment pas de rompre tout lien avec les Israéliens en tant qu’individus, mais seulement avec les institutions israéliennes qui participent à la perpétuation de l’injustice subie par le peuple palestinien.
 

La campagne BDS connaît une actualité toute particulière depuis la récente offensive israélienne criminelle contre la Bande de Gaza. Elle a rencontré depuis lors un écho très élargi. L’Assemblée des mouvements sociaux, réunie lors du Forum social mondial de janvier 2009 à Belém, Brésil, a appelé à « impulser » la campagne BDS et, dans une pétition récente, un grand nombre d’universitaires et de chercheurs en France même se sont engagés « à cesser toute collaboration avec les institutions israéliennes participant à l’occupation », tout en se déclarant « solidaires de ceux qui en Israël luttent courageusement pour les droits humains, sociaux et politiques des Palestiniens ».
 

Il nous semble donc particulièrement malvenu aujourd’hui de convier à un colloque universitaire un diplomate israélien. Il ne s’agit bien sûr pas de refuser le débat contradictoire : nous sommes tout à fait disposés à discuter avec des chercheurs israéliens qui soutiennent la politique de leur gouvernement. Il s’agit uniquement de refuser la présence d’un représentant officiel de l’Etat d’Israël dans une Université, a fortiori au moment où se met en place en Israël un gouvernement d’extrême droite avec pour chef de la diplomatie un raciste notoire.
 

C’est pourquoi, bien que participant au colloque au CNAM, nous déplorons fortement l’invitation d’un ambassadeur d’Israël à la soirée de clôture à la Sorbonne et déclarons que nous n’y assisterons pas.


* Gilbert Achcar est professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres; Tareq Arar est doctorant à l’Institut français de Géopolitique (IFG-Université Paris VIII) et président de l’Union générale des étudiants palestiniens (GUPS) en France; Julien Salingue est doctorant et enseignant en Science Politique à l'Université Paris VIII.
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Mardi 10 mars 2009
J'interviendrai dans le cadre du Colloque "Israël-Palestine : Etat des lieux", sous la direction d'Esther Benbassa, organisé au CNAM les 6 et 7 avril prochains.

Plus d'informations sur http://centrealbertobenveniste.org/formail-cab/uploads/ProgrammeIP.pdf 
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Mardi 10 mars 2009
J'animerai une projection-débat le 25 mars prochain à l'Université Paris 8, à partir de 18h, dans le cadre du Festival Printemps Palestine.

Plus d'informations sur http://festivalprintempspalestine.over-blog.com/
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Mardi 10 mars 2009
Je participerai aux "4 heures pour la Palestine" organisées à Vitry-sur-Seine le 15 mars prochain.

Plus d'informations sur http://www.npa94.org/spip.php?article1783 
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Mardi 10 mars 2009
J'animerai une conférence-débat le 12 mars prochain à Lausanne (Suisse).

Plus d'informations sur http://www.labreche.ch/mps/docs/ConfPal03_09.html
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Mardi 6 janvier 2009


Offensive israélienne contre Gaza : une mise en perspective
6 janvier 2009

Article publié sur http://contretemps.eu/
 

 

Bombardement de l'Université de Gaza L’offensive israélienne contre Gaza, loin d’être un « coup de sang » causé par un trop grand nombre de tirs de roquettes sur le Sud d’Israël, est une action d’ampleur, préparée de longue date, avec des objectifs politiques et militaires précis. Tout a été envisagé pour que cette opération ne se solde pas par un échec tel que celui de la guerre contre le Liban à l’été 2006. Cette offensive doit être comprise comme une nouvelle étape dans l’intense combat que livre l’Etat d’Israël depuis des décennies contre les droits nationaux du peuple palestinien. C’est ce que je me propose de faire ici, en tentant de mettre en perspective l’opération en cours et d’indiquer pourquoi elle est non seulement la tragique illustration des impasses du projet sioniste, mais aussi de celles de la construction du pseudo-appareil d’Etat nommé « Autorité Palestinienne ».

 


Retour aux sources : le sionisme contre le partage


Un rapide retour aux sources permet d’ordonner l’apparent chaos qui règne actuellement dans l’ancienne Palestine mandataire. L’instabilité permanente dans cette région résulte en effet, en dernière analyse, de l’indépassable contradiction entre le projet sioniste d’établir un Etat juif en Palestine et la présence sur cette terre d’un peuple autochtone refusant d’abandonner ses droits nationaux. De la grande révolte arabe de 1936, provoquée par l’accélération de la colonisation juive, à l’offensive en cours contre Gaza, en passant par la Grande Expulsion de 1947-49 et les prétendus Accords de Paix de 1993-94, c’est cette contradiction essentielle qui demeure le moteur du conflit.


Le projet des dirigeants sionistes n’a jamais été de partager la terre de Palestine. De David Ben Gourion, père fondateur de l’Etat d’Israël (« L’acceptation de la partition ne nous engage pas à renoncer à la Cisjordanie. On ne demande pas à quelqu’un de renoncer à sa vision. Nous accepterons un Etat dans les frontières fixées aujourd’hui ; mais les frontières des aspirations sionistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter ») à Ehud Olmert, actuel Premier Ministre (« Chaque colline de Samarie et chaque vallée de Judée est partie intégrante de notre patrie historique (…). Nous revendiquons avec fermeté le droit historique du peuple d’Israël à l’entièreté de la terre d’Israël »), la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la Palestine du mandat britannique est demeurée l’objectif principal.


Pour y parvenir le mouvement sioniste a eu (et a encore) besoin du soutien des grandes puissances. Mais ce soutien a un prix : l’Etat d’Israël doit avoir, au moins en apparence, les attributs d’une démocratie. Une seconde contradiction a donc rapidement fait son apparition, qui a résulté de la nécessité de préserver simultanément le caractère juif et le caractère démocratique de l’Etat. La solution envisagée par les dirigeants du mouvement sioniste, puis de l’Etat d’Israël, a été de s’assurer que les citoyens de l’Etat soient dans leur très grande majorité, sinon dans leur totalité, des Juifs. Ils ont donc dû trouver, avant même l’indépendance d’Israël en 1948, une solution au « problème » palestinien, sachant que la Palestine n’était pas une « terre sans peuple » et que l’immigration ne pourrait suffire à assurer la suprématie démographique juive.


 

Du nettoyage ethnique à l’enfermement


Entre 1947 et 1949, environ 800 000 Palestiniens, soit 80% de ceux qui résidaient à l’intérieur du territoire sur lequel Israël proclame son indépendance, sont expulsés et deviennent des réfugiés. Ce ne sont pas des victimes « collatérales » de la guerre de 1948, mais les victimes d’un plan d’expulsion minutieusement établi, le Plan Daleth, dont l’objectif était simple : le plus de terre et le moins d’Arabes possible sous juridiction israélienne. L’Etat juif est né du nettoyage ethnique, au terme duquel moins d’1/3 de la population s’est attribué 78% de la superficie de la Palestine du Mandat.


La guerre de 1967 est la seconde étape de la prise de contrôle de la Palestine par Israël. Israël conquiert, entre autres, la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Une victoire militaire plus rapide et plus facile qu’en 1947-1949, mais avec une différence notable : la majorité des Palestiniens ne sont pas partis. Le succès militaire crée donc une difficulté politique : Israël abrite désormais en son sein les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui s’ajoutent aux Palestiniens de 1948. La prétention de l’Etat d’Israël à être simultanément un Etat juif et démocratique est donc sérieusement menacée.


C’est pour répondre à cette contradiction qu’un Général travailliste, Ygal Allon, présente au Premier Ministre Levi Eshkol, dès juillet 1967, une solution alternative à l’expulsion, qui compromettrait le soutien international dont jouit l’Etat d’Israël. La philosophie du « Plan Allon » est la suivante : renoncer à la souveraineté sur les zones palestiniennes les plus densément peuplées tout en conservant le contrôle exclusif sur la vallée du Jourdain, sur la rive occidentale de la Mer Morte et sur Jérusalem, dont les limites municipales doivent être considérablement étendues. Une entité palestinienne constituée de cantons isolés sera ainsi établie, avec des attributs de souveraineté limités.


Même si le Plan Allon n’est pas officiellement adopté par Israël, c’est lui qui guidera dans les grandes lignes la politique de l’Etat sioniste à partir de l’année 1967. La disposition des colonies, le tracé des routes réservées aux colons, et la fragmentation de la Cisjordanie sont la mise en application concrète des vues d’Allon. Les Accords d’Oslo et la division de la Cisjordanie en Zones A, B et C, en sont directement inspirés. Même le Général Sharon, farouche partisan de l’expulsion des Palestiniens, finira par adopter, en le modifiant, le Plan Allon. C’est le sens du « retrait unilatéral » de Gaza en 2005 qui, loin d’être un « geste de paix », est le choix pragmatique d’abandonner et d'encercler une zone palestinienne trop densément peuplée. La décision de construire le Mur, si elle fut interprétée à juste titre comme la renonciation à l’annexion de l’ensemble de la Cisjordanie, n’est que l’ultime étape de la mise en pratique du Plan Allon et de la cantonisation de la Palestine 1.


 

Oslo et la quête d’un pouvoir autochtone soumis


Loin d’être un compromis historique, les Accords d’Oslo ne sont qu’une adaptation du projet sioniste aux réalités du terrain : l’Intifada de 1987 a exposé au grand jour la situation faite aux Palestiniens des territoires occupés, contribuant à délégitimer l’Etat d’Israël et menaçant de déstabiliser le Moyen-Orient. Le Nouvel Ordre Mondial que Bush père souhaite alors instituer passe nécessairement par une pacification (même provisoire) de la région et donc par un accord israélo-palestinien. Les Israéliens les plus pragmatiques acceptent de « négocier », en réalité d’imposer à une direction de l’OLP à bout de souffle et ruinée financièrement et politiquement des accords essentiellement économiques et sécuritaires : normalisation des relations économiques entre Israël et le monde arabe, sous-traitance des tâches de maintien de l’ordre dans les villes palestiniennes à la nouvelle Autorité Palestinienne (AP) 2.


Si l’AP, sous la direction de Yasser Arafat, tente de s’acquitter au mieux de sa tâche, la poursuite de la colonisation, de la répression, l’impasse des discussions sur Jérusalem et les réfugiés, auxquelles s’ajoutent les pratiques autoritaires, clientélistes, voire mafieuses de la direction palestinienne, vont conduire logiquement à une nouvelle révolte palestinienne en 2000. Arafat et ses proches tentent de contrôler le soulèvement, en sapant les structures auto-organisées et en encourageant la militarisation de la lutte pour ne pas perdre de terrain face au Hamas, afin de renforcer leur position face à Israël et d’obtenir un peu plus que les miettes que les Etats-Uniens et les Israéliens sont prêts à leur donner. C’est ce qui conduira Ariel Sharon à détruire les structures de l’AP et à isoler Arafat, tout en se déclarant, dès 2003, prêt à discuter avec d’autres dirigeants palestiniens hostiles à l’Intifada, comme Mahmoud Abbas.


Israël et les Etats-Unis imposent des réformes à l’AP afin de marginaliser les dirigeants palestiniens les plus liés à l’histoire de la lutte de libération, ainsi que des élections, en 2005 et en 2006, sensées faire émerger un nouveau leadership, encore plus enclin à courber l’échine. Avec le résultat que l’on connaît : une véritable Intifada électorale, la victoire du Hamas, qui est apparu comme « l’autre voie », en alliant soutien matériel à la population (hôpitaux, écoles, aides financières directes…), critique virulente du Processus d’Oslo et poursuite de la résistance contre Israël. Ces élections, expression déformée du refus populaire de la collaboration et de la capitulation, contituent une défaite majeure pour tous ceux qui espéraient imposer aux Palestiniens un pouvoir autoritaire soumis aux intérêts israéliens 3.

 


Du boycott au putsch


Dès les premières semaines qui suivent le vote, un boycott économique, politique et diplomatique se met en place, qui va considérablement renforcer l’isolement international des Palestiniens et aggraver leurs conditions de vie. Ce boycott est organisé conjointement par l’Union européenne, les Etats-Unis, Israël et la plupart des régimes arabes, et sera doublé à l’été 2006 d’une offensive israélienne contre la Bande de Gaza, place-forte du Hamas. Il s’agit d’isoler ce dernier et de le désigner comme responsable de la dégradation de la situation, afin d’encourager la population à se soulever contre lui. Mais la manœuvre échoue puisque la popularité du Hamas, loin de diminuer, a tendance à s’accroître.


Israël et ses alliés passent donc au « Plan B » : renverser militairement le Hamas. Un plan est élaboré à Washington, par le Département d’Etat, la CIA, les services israéliens et la fraction pustchiste de l’AP, dirigée par le député Fatah Mohammad Dahlan, qui bénéficie du soutien du Président Abbas. Il s’agit, en armant et en formant plusieurs centaines d’hommes de Dahlan en Egypte et en Jordanie, en les introduisant progressivement dans la Bande de Gaza et en armant les milices de Dahlan déjà implantées sur place, de renverser militairement le Hamas et de rendre le pouvoir aux « amis » des Etats-Unis et d’Israël. En juin 2007, le Hamas, qui a pressenti la menace, décide de prendre les devants et inflige en à peine 48 heures une défaite aux putschistes qui sont contraints de fuir la Bande de Gaza 4.


Les territoires palestiniens sont alors divisés politiquement : le Hamas assure son emprise sur la Bande de Gaza, assiégée et coupée du monde. Ce contrôle du territoire va s’accompagner de mesures répressives (arrestations, interdiction de journaux…) à l’égard des autres forces politiques et d’un refus de partager le pouvoir, y compris avec les organisations déterminées à poursuivre la résistance. En Cisjordanie, Abbas nomme Salam Fayyad, ancien haut fonctionnaire du FMI et de la Banque Mondiale, Premier Ministre : ils mènent, en échange du retour des aides internationales, une politique alliant normalisation des relations économiques et sécuritaires avec Israël, répression contre le Hamas, désarmement des combattants et purge au sein des appareils de sécurité 5.


Malgré le retour des aides internationales, Abbas et Fayyad ne sont pas en mesure d’imposer les « plans de paix » israéliens à l’ensemble de la population palestinienne, a fortiori à Gaza. Qui plus est, une date butoir approche, que nombre de commentateurs semblent avoir oubliée : le mandat présidentiel d’Abu Mazen prend fin le 9 janvier 2009, et selon les termes de la loi palestinienne, c’est le Président du Conseil Législatif Palestinien qui devient Président de l’AP en l’absence de nouvelles élections. Or le Président du CLP n’est autre qu’Abdel Aziz Duwaik, membre du Hamas, qui pourrait dès lors prétendre être le seul parti représentant légitimement le peuple palestinien.


 

L’offensive contre Gaza


Malgré la bonne volonté dont le Hamas a fait preuve durant la trêve (en ne tirant aucune roquette et en décourageant nombre d’actions militaires des autres organisations, y compris par des arrestations), Israël refuse que le mouvement acquière une trop grande capacité de nuisance, et a donc décidé de passer à l’offensive, avec un timing et des objectifs précis :


Le choix de la date n’est pas anodin : vacance de pouvoir aux Etats-Unis (qui laisse les mains libres à Israël pendant 3 semaines), période de congés pour nombre de journalistes occidentaux (qui ont quitté la Bande de Gaza et qui ne peuvent plus y retourner), campagne électorale en Israël (le duo Livni-Barak tente de prouver qu’il est au moins aussi « dur » que Netanyahu 6) et terme du mandat d’Abu Mazen. La fin du mois de décembre et le début du mois de janvier étaient donc la fenêtre de tir idéale et logique pour Israël.


Mais personne ne peut penser sérieusement que l’Etat sioniste espère détruire politiquement et militairement le Hamas. Il s’agit plutôt de l’affaiblir, pour l’empêcher de contester le pouvoir à Abu Mazen au terme de son mandat et pour renégocier une « trêve » selon des termes fixés par Israël 7, qui pourraient inclure, hypothèse de plus en plus souvent évoquée, l’envoi d’une force internationale sous commandement égyptien chargée de « maintenir le calme » à Gaza, entendre « mettre le Hamas hors d’état de nuire ».


Copyright Mahmoud Al-Hams Derrière les faux prétextes (les tirs de roquettes ont fait moins de 20 morts depuis septembre 2000), le but d’Israël est donc clair : à défaut de pouvoir se débarrasser du peuple palestinien, les dirigeants sionistes peuvent les tolérer dans des cantons isolés, à condition que ces cantons ne soient pas contrôlés par des forces hostiles à Israël. L’offensive actuelle est donc un sanglant « coup de pression » sur le Hamas et sur la population palestinienne : capitulez ou vous connaîtrez l’enfer.


L’offensive contre Gaza se situe donc dans la continuité des politiques israéliennes depuis plus de 60 ans : il s’agit de démontrer au peuple palestinien et à leurs dirigeants que s’ils sont tolérés dans des réserves entourées de murs, ils ne peuvent espérer obtenir davantage. Il s’agit de rappeler que c’est Israël qui fixe les règles du jeu, qui choisit les dirigeants, qui assassine ou menace de mort ceux qui ne sont pas assez conciliants, qui arme et désarme les forces de sécurité selon son bon vouloir, qui ouvre et ferme les portes d’entrée des cantons.


 

Un retour aux contradictions fondamentales


La Bande de Gaza est très majoritairement peuplée de familles de réfugiés qui ont été expulsés de leur terre en 1947-49. Ce petit bout de terre, berceau de la Première Intifada, bastion de la résistance armée, est un miroir qui renvoie l’image de la véritable nature et les contradictions inhérentes au projet d’établissement d’un Etat juif en Palestine : l’expulsion, la répression et l’enfermement, consubstantielles à l’établissement et à la survie de l’Etat d’Israël ne peuvent faire disparaître un peuple et ses aspirations. Des opérations comme celle menée actuellement contre la Bande de Gaza sont l’expression de la nécessaire fuite en avant d’Israël face à ses contradictions : Israël est né de la négation des droits du peuple palestinien et ne peut dès lors survivre qu’en continuant de les nier, chaque jour davantage, jalonnant son avenir d’autant de bombes à retardement qui, tôt ou tard, exploseront 8.


Depuis sa victoire électorale, une fraction significative de la direction du Hamas semblait prête à faire preuve de sa « bonne volonté » et de sa capacité à réussir là où l’AP avait échoué : contrôler les zones palestiniennes et faire respecter une trêve malgré la poursuite du siège et de la colonisation. Ceux qui se prenaient à rêver de diriger les futurs bantoustans palestiniens en sont pour leurs frais : Israël ne partagera pas le pouvoir avec un mouvement ou des individus qui ont la moindre velléité de poursuivre la lutte contre l’oppression coloniale. Les premières déclarations d’Abu Mazen sont à ce titre exemplaires : il a pointé les responsabilités du Hamas dans l’offensive israélienne à Gaza, à l’image du clan Hariri lors de la guerre au Liban en 2006, qui avait accusé le Hezbollah d’être responsable de la guerre israélienne. L’AP et le Fatah ont tenté d’encadrer et de canaliser les manifestations de solidarité avec Gaza organisées en Cisjordanie, n’hésitant pas à empêcher les manifestants de marcher en direction des positions de l’armée israélienne et multipliant les arrestations. Quitte à se délégitimer encore un peu plus 9.


L’AP est une structure qui a été conçue, lors des Accords d’Oslo, pour neutraliser la résistance et la population palestiniennes, et pour donner l’illusion d’une autonomie et d’interlocuteurs légitimes pour « négocier ». La création de l’AP est une vaine tentative du mouvement sioniste de résoudre la contradiction entre l’existence de l’Etat juif et la présence des Palestiniens. Ceux qui ont cru, comme le Hamas, pouvoir transformer l’AP « de l’intérieur », savent désormais ce qu’il en est : le problème n’était pas tant celui d’individus peu scrupuleux et enclins à la collaboration que celui d’une pseudo-autonomie qui n’est que la poursuite de l’occupation par d’autres moyens. Nombre de voix lucides en Palestine s’élèvent aujourd’hui : l’heure est la reconstruction de la résistance (création de structures militantes unitaires à la base, d’un commandement unifié de la lutte, de syndicats indépendants de l’AP, de coopératives agricoles, de comités de village…) et non à la lutte stérile pour le contrôle d’un pseudo-appareil d’Etat prêt à signer un accord entérinant la cantonisation et voué à n’être qu’un sous-traitant des basses œuvres de l’armée israélienne, ou à être liquidé s’il ose revendiquer des droits pour les Palestiniens.



Notes


1 Plus de détails sur le processus de cantonisation de la Palestine dans « La fin du mythe de l’Etat palestinien indépendant » sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19921618.html

2 Cf. « Retour sur… Les Accords d’Oslo » sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-18896867.html

4 Sur la tentative de putsch, cf. « Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas » sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19456849.html

5 On pourra se reporter ici à « L’échec programmé du plan silence contre nourriture : où va le gouvernement de Salam Fayyad ? » sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-20129960.html 

6 Voir notamment Jonathan Cook, « Israeli electioneering with bombs », Electronic Intifada, 30 décembre 2008, sur http://electronicintifada.net/v2/article10074.shtml et Neve Gordon, « What, Exactly, is Israel’s Mission ? », Couterpunch, 29 décembre 2008, sur http://www.counterpunch.org/gordon12292008.html

7 Voir notamment Barak Ravid, « Shin Bet Chief : Hamas has eased its demands for truce with Israel », Haaretz, 4 janvier 2009, sur http://www.haaretz.com/hasen/spages/1052549.html

8 Voir Oren Ben-Dor, « The Self-Defense of Suicide », Counterpunch, 1er janvier 2009, sur http://www.counterpunch.org/dor01012009.html

9 Voir Tobias Buck, « Abbas risks becoming biggest political casualty », Financial Times, 30 décembre 2008, sur http://www.ft.com/cms/s/0/ca86af50-d69e-11dd-9bf7-000077b07658.html

 

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mardi 25 novembre 2008


J'animerai jeudi 27 novembre une projection-débat traitant de la situation dans les territoires palestiniens.

RDV à partir de 19h au Cinéma la Clef, 21 rue de la Clef, Paris 5ème (Métro Censier-Daubenton). 

Plus d'information sur http://www.france-palestine.org/article10285.html

Par Julien Salingue - Publié dans : Infos
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Vendredi 3 octobre 2008
Cet exposé a pour objet d’essayer de saisir les dynamiques actuelles dans les territoires palestiniens, du point de vue du projet sioniste mais aussi et surtout de celui de la société et des forces politiques palestiniennes, et donc de comprendre ce qui se passe en Palestine pour mieux pouvoir agir. 2008 marque le soixantième anniversaire de la création de l’Etat d’Israël. Je reviendrai donc dans un premier temps sur les événements de 1948, révélateurs de la vraie nature et du sens du projet sioniste, et fondateurs de la lutte du peuple palestinien. Il sera impossible ici de couvrir les 60 années qui se sont écoulées depuis. J’ai donc choisi de m’attarder, dans un second temps, sur un moment révélateur, la victoire électorale du Hamas en janvier 2006, son sens et ses conséquences. Enfin, je tenterai de donner des éléments de réflexion quant à la situation de la « résistance palestinienne », tant du point de vue des conditions concrètes dans lesquelles les Palestiniens tentent de résister que des initiatives actuellement prises dans les territoires occupés.

David Ben Gourion I) Le vrai visage du projet sioniste et les fondements de la question palestinienne : 1948

1) Un projet colonial et raciste

Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame l’indépendance de l’Etat d’Israël, quasi-immédiatement reconnu par les puissances impérialistes. La « Communauté internationale » confère ainsi, de manière décisive, une légitimité à un projet colonial et raciste, le projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en terre de Palestine, auparavant sous mandat britannique.

Un projet colonial car il repose sur l’implantation d’une population très majoritairement européenne sur une terre arabe. En 1948, les Arabes palestiniens représentent plus des 2/3 de la population de la Palestine mandataire.

Un projet raciste car il opère une stricte distinction entre Juifs et non-Juifs, la judéité étant le critère déterminant de la citoyenneté et de la pleine jouissance des droits politiques, économiques et sociaux dans l’Etat d’Israël.

2) Nettoyage ethnique

Il existe une contradiction essentielle dans le projet sioniste : la Palestine est une terre majoritairement peuplée d’Arabes non-juifs et l’Etat d’Israël devra, pour bénéficier du soutien international, préserver les apparences d’une démocratie. La seule solution, pour les dirigeants sionistes, qui souhaitent intégrer à l’Etat juif le plus de territoire possible, est donc de chasser les Palestiniens de leur terre. Ils pourront ainsi affirmer qu’Israël est un « Etat juif et démocratique », malgré l’apparente contradiction dans les termes.

Entre 1947 et 1949, plus de 800 000 Palestiniens, soit 80% de ceux qui résidaient à l’intérieur du territoire sur lequel Israël proclame son indépendance, sont expulsés et deviennent des réfugiés. Ce ne sont pas des victimes « collatérales » de la guerre de 1948, mais les victimes d’un plan d’expulsion minutieusement établi, le Plan Daleth, dont l’objectif était simple : le plus de terre et le moins d’Arabes possible sous juridiction israélienne.

L’Etat juif était né, non pas d’un miracle, comme l’a encore récemment déclaré le Premier Ministre britannique Gordon Brown, mais du nettoyage ethnique, au terme duquel moins d’1/3 de la population s’attribue 78% de la superficie de la Palestine du Mandat. Pour les Palestiniens, c’est la Nakba, la Catastrophe, moment fondateur de leur lutte d’émancipation nationale. Le peuple palestinien est aujourd’hui encore très largement un peuple de réfugiés : selon les dernières statistiques, 7 millions sur une population totale de 10 millions, soit 70% d’entre eux.

3) Israël, au service des puissances impériales

Israël se construit une double légitimité, idéologique et politique, qui va progressivement conduire l’ensemble des grandes puissances à soutenir de façon quasi-inconditionnelle la politique expansionniste et guerrière de l’Etat juif.

- Une légitimité idéologique : les dirigeants sionistes, non contents de voler la terre, vont également voler la mémoire. La mémoire du génocide juif et des 6 millions de morts, en installant progressivement l’idée que la constitution de l’Etat d’Israël et l’ensemble de ses décisions politiques ne sont que la conséquence logique et la seule réponse possible aux horreurs perpétrées par les Nazis. Il s’agit de jouer sur la culpabilité européenne tout en ne froissant pas les gouvernements et les populations, la faute commise étant payée par les Palestiniens, pourtant totalement étrangers aux événements tragiques de la deuxième Guerre Mondiale. L’escroquerie intellectuelle est la suivante : l’existence passée des camps de concentration justifie l’existence éternelle des camps de réfugiés.

- Une légitimité politique : dès ses origines le projet sioniste s’est affirmé comme un auxiliaire des puissances impériales. Le père fondateur du sionisme, Theodor Herzl, écrivait dès la fin du 19ème siècle que « l’Etat juif sera[it] un rempart de la civilisation contre la barbarie »… Il n’est guère étonnant dès lors que, dans le contexte post-deuxième Guerre Mondiale, qui est notamment celui du développement des luttes d’émancipation nationale contre les puissances coloniales, ces dernières aient vu d’un œil bienveillant l’implantation d’un Etat ami dans une région aux enjeux économiques et géostratégiques majeurs.

C’est ainsi qu’en 1956, lorsque le dirigeant égyptien Nasser nationalise le Canal de Suez, Israël est partie prenante de l’opération franco-britannique visant à reprendre le contrôle du Canal. Israël s’adapte progressivement aux changements qui s’opèrent dans les rapports de force entre puissances impériales et fait preuve de son allégeance à l’impérialisme qui devient dominant, l’impérialisme états-unien : en juin 1967, l’armée israélienne écrase, lors de la Guerre des 6 jours, les armées arabes et notamment celles de deux adversaires déclarés des Etats-Unis, l’Egypte et la Syrie. Israël porte un coup fatal au nationalisme arabe, qui ne se relèvera jamais de cette défaite, montre son rôle de précieux auxiliaire régional, s’assurant ainsi du soutien quasi-indéfectible des Etats-Unis, tout en conquérant, entre autres, la Cisjordanie et la Bande de Gaza, achevant de la sorte la conquête de l’ensemble de la Palestine

⇒ Trois points essentiels sont à retenir :

-    Le caractère colonial et raciste de l’Etat d’Israël n’est pas accidentel mais structurel : établir un Etat juif sur une terre majoritairement peuplée d’Arabes non-juifs signifie guerres, expulsions, colonisation et répression de tout mouvement d’émancipation nationale.
-    Le fondement de la lutte de libération nationale palestinienne est l’expulsion de 1947-49 : les Palestiniens sont très majoritairement des réfugiés aspirant à revenir sur leurs terres et aucune « solution » à la question palestinienne ne pourra faire  l’impasse sur la revendication du droit au retour. Au contraire, cette revendication est la substance même de la cause palestinienne.
-    Le rôle d’Israël dans le système impérialiste est un rôle fonctionnel : l’Etat juif a, sans discontinuer depuis 60 ans, joué le rôle de sous-traitant des puissances impériales, principalement des Etats-Unis, au Moyen-Orient. Aujourd’hui sa tâche est de neutraliser les deux facteurs qui déstabilisent le plus la région : le peuple palestinien et la résistance libanaise, notamment le Hezbollah. Et demain, l’Iran ?


Ismaïl Haniyah, Premier Ministre Hamas II) La victoire du Hamas lors des élections de janvier 2006 et ses suites : révélateur et accélérateur des dynamiques et des contradictions dans les territoires palestiniens

1) Que signifie, en janvier 2006, la victoire du Hamas aux élections législatives ?

- La défaite logique de la direction sortante de l’Autorité Palestinienne (AP) : le groupe dirigeant de l’AP se compose quasi-exclusivement de cadres de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) exilés à Tunis, qui sont revenus dans les territoires palestiniens en 1994, suite à la signature des Accords d’Oslo. Ils ont une base sociale très limitée et n’ont été acceptés par la population que dans la mesure où ils promettaient la fin de l’occupation et la satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien. Mais c’est le contraire qui se passe au cours de la deuxième moitié des années 90 et au début des années 2000 : impasse politique, extension de la colonisation, poursuite de la répression…

Ils multiplient en outre les pratiques autoritaires, s’enrichissent grâce à la corruption et au détournement des aides, développent de véritables réseaux mafieux… et collaborent avec Israël : arrestation de centaines de résistants, dont une partie sont remis aux autorités israéliennes, mais aussi contrats économiques pour le moins « douteux ». C’est ainsi que Jamil Tarifi, plusieurs fois ministre, empoche de juteux bénéfices en construisant les routes reliant les colonies ou qu’Ahmed Qoreï, à une époque Premier Ministre et aujourd’hui encore principal négociateur palestinien, fournit du ciment pour la construction de certaines colonies et même, selon une commission parlementaire palestinienne, pour le Mur.

- La victoire logique du Hamas : ce courant s’est développé et est apparu comme « l’autre voie », en alliant soutien matériel à la population (hôpitaux, écoles, aides financières directes…), critique virulente du Processus d’Oslo et poursuite de la résistance contre Israël. Les organisations de gauche (Front Populaire de Libération de la Palestine, Front Démocratique de Libération de la Palestine, Parti du Peuple Palestinien), considérablement affaiblies par la chute de l’URSS et suivistes, pour ne pas dire opportunistes, vis-à-vis de l’AP et d’Oslo, ne sont pas apparues comme une alternative crédible.

- Le sens du vote de 2006 est clair : il s’est agi d’exprimer un refus de la capitulation et de la collaboration, un refus de se soumettre aux « solutions » parrainées par les impérialistes et une volonté de poursuivre la lutte, par tous les moyens nécessaires, contre l’occupation et pour la satisfaction de l’ensemble des droits du peuple palestinien.

Ce vote est un vote politique et non un vote « religieux ». Le Hamas a été majoritaire dans des zones à forte majorité chrétienne, comme à Béthléem, dans lesquelles on ne peut guère soupçonner la population de souhaiter l’établissement d’un « Etat islamique » ou, pour reprendre une expression en vogue en Israël et dans certaines capitales occidentales, un « Hamastan ». C’est précisément parce que ce vote était un vote politique, une véritable Intifada électorale, que les puissances impérialistes et Israël ont décidé, dès les résultats proclamés, d’en faire payer le prix à la population.

2) Du boycott au putsch

Dès les premières semaines qui suivent le vote, un boycott économique, politique et diplomatique se met en place, qui va considérablement renforcer l’isolement international des Palestiniens et aggraver leurs conditions de vie. Ce boycott est organisé conjointement par l’Union européenne, les Etats-Unis, Israël et la plupart des régimes arabes, et sera doublé à l’été 2006 d’une offensive israélienne contre la Bande de Gaza, place-forte du Hamas. Il s’agit d’isoler ce dernier et de le désigner comme responsable de la dégradation de la situation, afin d’encourager la population à se soulever contre lui. Mais la manœuvre échoue puisque la popularité du Hamas, loin de diminuer, a tendance à s’accroître.

Israël et ses alliés passent donc au « Plan B » : renverser militairement le Hamas en s’appuyant sur une fraction de la direction sortante de l’AP, prête à tout pour revenir aux affaires. Un plan est élaboré à Washington, par le Département d’Etat, la CIA, les services israéliens et la fraction pustchiste de l’AP, dirigé par le député Fatah Mohammad Dahlan, qui bénéficie du soutien implicite du Président Abbas. Il s’agit, en armant et en formant plusieurs centaines d’hommes de Dahlan en Egypte et en Jordanie, en les introduisant progressivement dans la Bande de Gaza et en armant les milices de Dahlan déjà implantées sur place, de renverser militairement le Hamas et de rendre le pouvoir aux « amis » des Etats-Unis et d’Israël. En juin 2007, le Hamas, qui a pressenti la menace, décide de prendre les devants et inflige en à peine 48 heures une défaite aux putschistes qui sont contraints de fuir la Bande de Gaza.

C’est à la lumière de cette tentative de putsch avortée et de ses conséquences immédiates que l’on peut comprendre la situation chaotique que connaissent aujourd’hui les territoires palestiniens.

3) Toujours pas d’Etat mais deux gouvernements

- Débarrassé des milices de Dahlan, le Hamas assure son emprise sur l’ensemble de la Bande de Gaza. Ce contrôle exclusif du territoire va s’accompagner de mesures répressives (arrestations, interdiction de journaux, fermeture de stations de radio…) à l’égard des autres forces politiques et d’un refus de partager le pouvoir, y compris avec les organisations déterminées à poursuivre la résistance. En Cisjordanie le Hamas renonce à se battre pour quelques zones autonomes en réalité sous contrôle israélien, se met en retrait et doit, qui plus est, faire face à la répression conjointe d’Israël et de l’AP. Au début de l’été 2008, les termes de la trêve signée avec Israël semblent indiquer que le Hamas a fait de ce qui pouvait apparaître comme une réponse excessive à la tentative de putsch une véritable orientation : la trêve, et c’est une première, ne concerne que la Bande de Gaza et elle a été négociée par les seuls représentants du Hamas. Décidées à faire respecter le cessez-le-feu, les forces de sécurité du Hamas ont arrêté plusieurs combattants du Jihad ou du FPLP qui, considérant qu’Israël ne tenait pas compte de la trêve, avaient repris les tirs de roquettes.

- Après le putsch avorté de Gaza, le Président Abbas (Abu Mazen) décrète l’état d’urgence et nomme un Cabinet dirigé par Salam Fayyad. Ancien Ministre des Finances, Fayyad a fait une carrière de haut fonctionnaire à la Banque Mondiale et au FMI et bénéficie de la confiance des Etats-Unis et de l’Union européenne. Il avait présenté une liste lors des législatives et obtenu moins de 2% des sièges. Mais l’essentiel n’est pas là : avec le gouvernement Fayyad, les aides économiques reprennent et, à la fin de l’année 2007, ce sont 7 milliards de dollars qui sont promis à l’AP lors d’une conférence à Paris.

Mais ce retour des aides n’est pas sans contrepartie. Les donateurs exigent qu’Abu Mazen et Fayyad participent à la mise en place ce que l’on peut appeler un Plan « silence contre nourriture » : le retour des aides internationales est conditionné au désarmement de la résistance en Cisjordanie et à l’adoption d’un certain nombre de mesures permettant l’adaptation définitive de l’économie palestinienne aux principes du capitalisme néo-libéral et la normalisation totale des relations économiques avec Israël.

Les forces de sécurité sont réformées, les cadres ayant un passé militant sont mis à l’écart ou à la retraite et remplacé par des « professionnels » du maintien de l’ordre, souvent formés par les Etats-Unis, l’Egypte ou la Jordanie, tout comme les milliers de nouvelles recrues chargées de rétablir l’ordre dans les Zones autonomes palestiniennes de Cisjordanie. Des centaines d’arrestations ont lieu, entre autres au cours d’opérations de « restauration de l’ordre » dans des villes comme Jénine ou Naplouse. Le chaos régnait dans ces villes et la population devait faire face à la loi des gangs et des mafias, mais l’AP en a profité pour traquer et arrêter les derniers combattants armés du Jihad, du Hamas ou même du Fatah. La totalité d’entre eux sont aujourd’hui désarmés et/ou en prison.

Sur le plan économique, c’est un véritable Plan d’Ajustement Structurel qui est mis en place : réduction de la dépense publique, privatisations, gel des salaires des fonctionnaires, coupes franches dans les budgets sociaux (pour la période 2008-2010, les budgets « Santé » et « Education » additionnés équivalent au budget « Sécurité »)… Fayyad multiplie en outre les projets économiques conjoints avec Israël (Zones industrielles, projets touristiques…) et accélère la normalisation des relations économiques avec l’occupant, la fin de l’occupation n’étant pas posée comme préalable à la mise en place de ces projets. Cette normalisation des relations est sans aucun doute le prélude à la normalisation des relations économiques d’Israël avec le reste des pays arabes.

⇒ La situation dans les territoires palestiniens est donc doublement contradictoire :

-    Il existe tout d’abord une contradiction majeure entre les aspirations de la population, telles qu’elles se sont exprimées lors des élections de 2006 et telles que chacun peut les entendre dans la rue  palestinienne, et la direction de l’AP, reconnue comme « seule légitime » par les pays occidentaux et par Israël. Tandis que la conquête sioniste se poursuit, avec le siège de Gaza, l’enfermement quasi-achevé des Palestiniens dans des cantons entourés de murs et l’annexion, de fait, de plus de 50% de la Cisjordanie à Israël, Abu Mazen et Fayyad plient doucement l’échine et obéissent quasiment sans protester à Israël et à ses alliés.
-    Il existe également une contradiction entre le « mandat » du Hamas et son orientation effective. Tout indique qu’une fraction significative de la direction du Hamas, socialement identifiable comme membre de la petite bourgeoisie commerçante et intellectuelle, est disposée à trouver sa place au sein des projets états-Uniens pour le Moyen-Orient. Ils tentent en effet de faire preuve de leur bonne volonté, notamment avec la signature et le respect de la trêve, qui n’est pourtant pas respectée par Israël, et de démontrer leur capacité à faire ce que l’AP n’avait pas réussi à faire par le passé : neutraliser la résistance et contrôler les zones incontrôlables pour Israël, comme la Bande de Gaza. Le mouvement Hamas est en pleine évolution, des fissures sont de plus en plus visibles en son sein et si la direction prise est maintenue, nul doute qu’il devra faire face à la colère de la population et d’une partie de sa base. Pour la première fois des dirigeants du Hamas ont critiqué, cet été, la politique du mouvement à Gaza.

III) Dans ces conditions, quelle résistance palestinienne ?

1) Les effets de l’occupation israélienne


- L’isolement de la Bande de Gaza et la fragmentation de la Cisjordanie en plusieurs dizaines d’entités territoriales séparées les unes des autres par des points de contrôle israéliens réduisent considérablement toute activité économique, sociale et politique. Cela confronte tous ceux et toutes celles qui souhaitent, d’une façon ou d’une autre, poursuivre la résistance, à une difficulté majeure : non seulement les situations varient selon les zones autonomes, mais surtout il est de plus en plus difficile, dans ces conditions, de développer un projet  politique « national ». Difficulté pour se déplacer, pour se réunir, pour mener des actions en commun sur l’ensemble du territoire… Autant de facteurs qui handicapent considérablement quiconque tente d’organiser une résistance unifiée sur l’ensemble des territoires palestiniens.

- La répression israélienne se poursuit et s’est même considérablement accentuée au cours de l’année 2008 : les incursions, bombardements, assassinats extra-judiciaires… ont causé plus de morts depuis le début de 2008 qu’au cours des 18 mois précédents. Il y a aujourd’hui en outre près de 12 000 détenus palestiniens dans les prisons israéliennes, et malgré quelques médiatiques libérations ce nombre ne cesse de s’accroître. A titre de comparaison, rapporté au nombre d’habitants, c’est comme s’il y avait en France 200 000 prisonniers politiques…

- L’asphyxie économique conduit la quasi-totalité des habitants des territoires palestiniens à se préoccuper davantage de leur survie que de la lutte d’émancipation : le chômage endémique et la hausse des prix (nombre de produits de première nécessité ont vu leurs prix doubler en l’espace d’un an…) affectent l’ensemble de la société palestinienne et ont pour une conséquence une dichotomie de plus en plus importante entre problématiques du quotidien et lutte de libération nationale, ainsi qu’une montée des idéologies et des comportements individualistes.

- Enfin, cette situation entraîne des dégâts psychologiques majeurs. Prisonniers du quotidien, prisonniers dans leur « Zone autonome », les Palestiniens ont de plus en plus de difficultés à se projeter dans le temps et dans l’espace, ce qui a deux conséquences majeures : un repli sur la ville, le village, le camp, la famille… et l’impossibilité de penser des projets sur le moyen ou le long terme. Des conditions qui pénalisent grandement celles et ceux qui tentent de repenser un projet de libération collectif qui implique nécessairement une vision débarrassée des contingences du quotidien et de toute forme de repli local et/ou familial.

2) Des interrogations majeures, un débat désorganisé

La « Deuxième Intifada » est bien finie. Elle se solde par une défaite majeure, sur le plan militaire, politique et idéologique. Nombre de questions se posent de manière ouverte, qui reposent, de fait, la question nationale palestinienne à la lumière des événements de 1948 et de tout ce qui s'est passé depuis, dans la société et chez nombre de militants et de forces politiques. On pourrait résumer ces interrogations en 5 questions génériques même si le débat n’est pas organisé et clairement formulé, mais plutôt diffus dans l’ensemble des territoires palestiniens :

- Que signifie aujourd’hui la revendication de l’Etat palestinien indépendant aux côtés d’Israël, même à titre transitoire ? La Cisjordanie a été intégrée à Israël, économiquement, politiquement, démographiquement. Dans ces conditions quelle pertinence a la revendication de l’Etat indépendant qui, pour Israël, n’a jamais signifié autre chose que quelques cantons isolés, encerclés par des Murs, sans aucune viabilité ?

- Quelle articulation entre résistance populaire, impliquant l’ensemble de la société palestinienne, le mouvement syndical et associatif, les forces politiques… et résistance armée ?

- Comment réunifier l’ensemble du peuple palestinien ? Le peuple palestinien est en effet fortement divisé : Palestiniens résidant en Israël (1.2 million), en Cisjordanie (2.3 millions), à Gaza (1.4 millions), dans les autres pays arabes (4.8 millions, dont 3.1 millions en Jordanie), division à laquelle s’ajoute celle entre réfugiés (7 millions) et non-réfugiés (3 millions).

- Quel cadre politique pour le Mouvement de libération nationale ? La division du mouvement affaiblit considérablement la lutte et la constitution d’un cadre commun, au-delà de la vieille OLP, posant la question de la résistance et du combat pour l’émancipation, et pas celui de la gestion des Zones autonomes allouées par Israël est, même si ce n’est qu’à un stade relativement peu avancé, ouvertement posée.

- Quels liens développer avec le mouvement de solidarité internationale, afin que cette solidarité soit politique et non caritative, efficace et pas seulement symbolique ? Et comment, notamment, faire reprendre à l’ensemble du mouvement de solidarité le mot d’ordre le plus consensuel dans le mouvement associatif, syndical et politique palestinien, celui du boycott total (économique, politique, diplomatique, académique, culturel…) d’Israël, qui a fait ses preuves lors du combat contre le régime d’Apartheid en Afrique du Sud ?

3) Résister aujourd’hui en Palestine

Le projet sioniste porte en lui la négation et donc la destruction de la société et de l’identité palestiniennes. La défaite de la « Deuxième Intifada », la faillite de l’AP, le cours suivi par le Hamas… réduisent considérablement les marges de manœuvre de ceux qui veulent encore résister, envers et contre tout et tous. Autour, notamment, de militants ou d’anciens militants du FPLP ou du Fatah, nombre d’initiatives sont néanmoins prises, surtout dans les camps de réfugiés, dans lesquels se trouvent ceux qui n’ont rien à gagner à une trêve débouchant sur un accord partiel. Leur objectif est double :

Maintenir, coûte que coûte, les revendications essentielles du peuple palestinien, et notamment celles du droit au retour des réfugiés. Cela passe par l’organisation d’expositions, de rencontres entre les plus jeunes et les anciens, autrefois chassés par les milices sionistes, de manifestations de rue… qui visent à transmettre l’héritage et à continuer de rendre visible cette revendication.

Au-delà, il s’agit tout simplement de résister à l’entreprise sioniste de sociocide, en redonnant son sens à l’action collective, en luttant contre les replis individualistes, en maintenant et en reconstruisant l’esprit de résistance dans une période de reflux : associations de femmes, coopératives agricoles, syndicats indépendants de l’AP, comités de familles de prisonniers, comités de village, centres culturels dans les camps de réfugiés… Il s’agit, souvent au-delà des clivages politiques, de pallier la déroute de l’AP et des partis politiques, de sauver ce qui reste à sauver de la société palestinienne et de reconstruire ainsi, progressivement, l’esprit de résistance, mais aussi de préparer les générations futures à la lutte.

Chacun sait en effet que, dans une société où plus de 50% de la population a moins de 15 ans, la réalité aura rapidement raison des promesses de lendemains qui chantent et que ce sont pas les flics de l’AP ou les forces de sécurité du Hamas qui empêcheront une nouvelle génération de se soulever contre ses oppresseurs, israéliens mais aussi, le cas échéant, palestiniens.

Quand cela se produira-t-il ? Nul ne peut le dire précisément. Mais il est certain que la population n’attendra pas la refonte du mouvement national, de son programme et de sa stratégie ou un accord entre les forces palestiniennes pour se révolter à nouveau. C’est en revanche de ces derniers facteurs, ainsi que du succès des initiatives décrites plus haut, que dépendront, en grande partie, le visage et l’issue de ce soulèvement.


Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Salomon


"Apportez-moi une épée", ordonna le roi ; et on apporta l'épée devant le roi,  qui dit : "Partagez l'enfant vivant en deux et donnez la moitié à l'une et la moitié à l'autre." Alors la femme dont le fils était vivant s'adressa au roi, car sa pitié s'était enflammée pour son fils, et elle dit : "S'il te plaît, Monseigneur ! Qu'on lui donne l'enfant vivant, qu'on ne le tue pas !" mais celle-là disait : "Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez !" Alors le roi prit la parole et dit : "Donnez l'enfant vivant à la première, ne le tuez pas. C'est elle la mère." Tout Israël apprit le jugement qu'avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu'il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.

Premier Livre des Rois, 3, 24-28.

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  • : Doctorant en science politique et enseignant à l'Université Paris 8, j'ai créé ce blog à l'occasion de ma présence dans les territoires palestiniens d'Avril à Juillet 2008 (10ème séjour depuis 2001).
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