Dimanche 11 mai 2008
Quand les Palestiniens sont eux aussi victimes
de la politique de "Regime Change" de l'Administration Bush


Près d'un an après la division politique entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza, je me propose dans cet article de revenir sur l'enchaînement des événements qui ont conduit à cette division sans précédent dans l'histoire du mouvement national palestinien. Il apparaît en effet aujourd'hui que, loin d'être le seul produit de "rivalités inter-palestiniennes", ces événements portent la marque de la politique de "regime change" de l'Administration Bush. Le but de ce travail n’est pas de faire des "révélations", l’essentiel des éléments de cet article sont connus de ceux qui suivent de près l’actualité politique palestinienne. Il s’agit plutôt, en opérant "ce retour en arrière", de mieux comprendre la situation politique et les dynamiques actuelles dans les territoires palestiniens.



« Regime Change » ? 1

La doctrine du « Regime Change », ou « Changement de régime », n’est pas une invention de l’Administration Bush. Un simple regard sur l’Histoire du 20ème Siècle nous offre de multiples exemples de tentatives, réussies ou non, de remplacement d’un régime au moyen d’une intervention extérieure directe ou indirecte : Iran (1953), Guatemala (1954), Cuba (1961, entre autres…), Chili (1973), Panama (1989), Somalie (1993)… La liste est longue et elle n’est pas exhaustive. Cette pratique n’est pas l’apanage des Etats-Unis : l’URSS y a aussi eu recours dans les pays de l’Est, de même que la France en Afrique.

L’Administration Bush l’a simplement réactualisée, que ce soit par son soutien appuyé à des mouvements d’opposition à des pouvoirs en place (Géorgie, Ukraine, Liban, Venezuela) ou par des interventions militaires directes (Afghanistan, Iraq). Une constante demeure, quelles que soient l’époque et la méthode : il s’agit de remplacer un régime jugé hostile aux intérêts économiques, politiques et diplomatiques de la (ou des) puissance(s) initiatrice(s) du « Regime Change » par un régime « ami ». Il peut s’agir aussi parfois de « sauver » un régime allié menacé de renversement par des élections démocratiques ou par un mouvement populaire, comme ce fut le cas pour les interventions soviétiques en Hongrie (1956) ou en Tchécoslovaquie (1968).

Un peu moins d’un an après les affrontements armés entre milices du Fatah et du Hamas à Gaza qui ont abouti à la division politique entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza avec la mise en place, le 18 juin 2007, du « Gouvernement d’urgence » de Salam Fayyad en Cisjordanie, il est désormais établi que les Palestiniens n’étaient pas les seuls acteurs des « événements ». Je me propose à présent de synthétiser les divers éléments qui amènent à conclure que ce sont bel et bien l’Union Européenne, Israël et surtout les Etats-Unis, aidés par de hauts responsables de l’Autorité palestinienne, qui ont organisé la tentative semi-avortée de renversement du gouvernement dominé par le Hamas, et ce dès le lendemain des élections législatives de janvier 2006.


La victoire électorale du Hamas

L’écrasante victoire du Hamas lors des élections législatives de janvier 2006 a été, pour beaucoup, une surprise. Si de nombreux observateurs prévoyaient que le Hamas pourrait devancer le Fatah, peu s’attendaient à ce que le mouvement obtienne une telle majorité (74 sièges sur 132, contre 45 au Fatah). Au Hamas même, certains ont été étonnés. Mohammad al-Rantissi, frère du dirigeant historique Abd al-Aziz al-Rantissi 2 expliquait ainsi en décembre 2005 que le Hamas espérait obtenir suffisamment de voix pour être une opposition conséquente mais surtout pas se retrouver en situation de devoir prendre les commandes de l’Autorité palestinienne 3.

Au Fatah aussi, même si plusieurs militants et cadres avaient senti souffler le vent de la défaite, la surprise a été réelle, notamment pour les dirigeants ou ex-dirigeants de l’Autorité Palestinienne (AP). Lors d’une rencontre en mars 2007, Kifah al-Wawi, candidat du Fatah sur la liste nationale, me rapportait un événement significatif : durant la campagne électorale, lors d’une réunion publique près d’Hébron, Jibril Rajoub, ancien responsable de la Sécurité Préventive en Cisjordanie, balayait les critiques faites à l’AP par des sympathisants du Fatah avec ces mots : « Vous pouvez nous critiquer mais les gens ne mettront pas le Hamas au pouvoir. Avec ou sans vos voix, nous gagnerons » 4.

I. Haniyah, Premier Ministre Hamas.
Mais c’est en Israël et surtout aux Etats-Unis que la surprise a été de taille. En Israël les Services de Renseignements ont été publiquement accusés d’incompétence pour ne pas avoir anticipé le raz-de-marée électoral du Hamas. De l’autre côté de l’Atlantique, même les plus hauts responsables ont reconnu leur erreur d’appréciation. « J’ai demandé pourquoi personne n’avait rien vu venir » a ainsi déclaré Condoleeza Rice. « Je ne connais personne qui n’ait été pris au dépourvu par la démonstration de force du Hamas » 5. Le désarroi a été d’autant plus grand que c’est sous la pression de Georges W. Bush que Mahmoud Abbas (Abu Mazen) avait accepté de convoquer des élections législatives. Après avoir contraint Yasser Arafat à créer un poste de Premier Ministre en 2003, Bush espérait que les élections seraient l’occasion de la mise en place d’un gouvernement palestinien légitimé par les urnes et disposé à négocier un « plan de paix » conformes aux visées états-uniennes.

C’est le contraire qui s’est produit. La population palestinienne a saisi l’occasion des élections législatives pour exprimer son rejet des pratiques mafieuses de la direction sortante de l’AP et son refus des compromissions et de la collaboration avec l’occupant israélien. Le parti d’Ismaïl Haniyah est apparu dans les territoires palestiniens comme le plus crédible pour exercer ce mandat. Le Hamas l’a emporté pour des raisons essentiellement politiques et non religieuses 6. Pour l’Administration Bush, la réponse à cette Intifada électorale, obstacle majeur dans ses projets de réorganisation politique et économique du Moyen-Orient, tenait en 2 mots : Regime Change.


Le plan Etats-unien

La rapidité et la vigueur de la réaction ont été à la hauteur de la surprise provoquée par la victoire du Hamas. Tandis que le boycott diplomatique et économique était organisé par les pays occidentaux, Etats-Unis et Union Européenne en tête, qu’Israël cessait de reverser à l’AP les taxes sur les importations et menait une offensive d’ampleur contre le Hamas (arrestation de plus de dizaines de députés et de Ministres, bombardements massifs de Gaza, place-forte du mouvement, au printemps et à l’été 2006) un plan était élaboré à Washington pour renverser le nouveau pouvoir et mettre en place un gouvernement qui se conformerait aux projets de l’Administration Bush.

Le plan élaboré aux Etats-Unis sera, sur le papier, relativement simple :
- Maintenir et accentuer les sanctions politiques et économiques contre le nouveau pouvoir palestinien.
- Faire porter au Hamas la responsabilité de la dégradation des conditions de vie de la population palestinienne consécutive aux sanctions.
- Exiger du Hamas, pour que les sanctions soient levées, qu’il accepte les conditions du « Quartet pour le Proche-Orient» : reconnaissance d’Israël, renonciation à la lutte armée et acceptation des accords antérieurs, notamment les Accords d’Oslo.
- S’assurer que suite au fort probable refus du Hamas, Abu Mazen convoque des élections législatives anticipées ou forme un gouvernement d’urgence, disposé à négocier aux conditions précitées, duquel le Hamas serait exclu.
- Donner les moyens financiers et logistiques aux forces de sécurité fidèles à Abu Mazen d’en découdre militairement avec un Hamas qui tentera nécessairement de s’opposer au retour au pouvoir de la direction sortante de l’AP dans de telles conditions.

Pris de cours par la victoire du Hamas, les Services états-uniens vont mettre plusieurs mois à élaborer ce scénario de « Regime Change ». Deux éléments sont en effet décisifs pour que le scénario aboutisse : le premier est de choisir le moment opportun ; le second est de disposer, du côté palestinien, d’alliés fiables et déterminés à aller à la confrontation, militaire si nécessaire, avec le Hamas. Le moment opportun sera l’automne 2006, après l’offensive militaire israélienne contre la Bande de Gaza et le blocus qui s’ensuit. Les alliés palestiniens sont tout désignés : Abu Mazen et son cercle restreint (notamment Nabil Amr et Yasser Abd Rabbo), représentants d’une classe politico-mafieuse produite par les Accords d’Oslo, qui sait qu’elle risque de tout perdre suite à la victoire de Hamas. Ces individus et leurs proches multiplient les rencontres avec des représentants des Etats-Unis dès le printemps 2006. Un autre homme va être appelé à jouer un rôle-clé dans le scénario élaboré par l’Administration US : c’est Mohammad Dahlan.


« Mohammad Dahlan est notre homme » (Georges W. Bush)

Mohammad Dahlan (Maanimages/Fadi Arouri)
Mohammad Dahlan, né en 1961, ancien dirigeant de la Shabiba (organisation de jeunesse du Fatah) à Gaza, a séjourné plusieurs années dans les prisons israéliennes avant d’être banni des territoires palestiniens en 1988. Il rejoint alors la direction de l’OLP à Tunis et va progressivement se rapprocher d’Abu Iyad 7, acquérir une place centrale dans l’appareil sécuritaire de la centrale palestinienne et être associé à l’équipe qui mènera les négociations avec Israël. C’est précisément pour discuter de questions sécuritaires qu’il participe en janvier 1994, à Rome, à une rencontre avec des responsables de l’armée et des renseignements israéliens 8. Cette rencontre secrète, organisée dans le cadre du processus d’Oslo, scelle la coopération entre le futur appareil sécuritaire de l’AP et les services israéliens, notamment dans leur objectif commun de neutralisation du Hamas.

A son retour dans les territoires palestiniens en 1994, Dahlan est nommé responsable de la Sécurité Préventive (SP) à Gaza. Il exercera cette fonction pendant 8 ans. La SP est un organe dont la tâche, selon les termes très explicites de l’un de ses dirigeants, est de « surveiller les partis politiques, les organisations et la population afin que le gouvernement puisse gouverner » 9. Au cours des années 2000, il prend ses distances vis-à-vis de Yasser Arafat, multipliant les appels à la réforme de l’AP et au renouvellement de son leadership. Il démissionne de la SP en juin 2002. En avril 2003, le Premier Ministre Abu Mazen le nomme Ministre de la Sécurité Intérieure malgré les objections d’Arafat. Il quitte ses fonctions lors de la démission d’Abu Mazen en septembre et fait son retour au gouvernement en février 2005, lorsqu’il est nommé Ministre des Affaire Civiles du 3ème Gouvernement d’Ahmad Qurai. Lors des législatives de janvier 2006, il est réélu député dans la circonscription de Khan Younes.

Depuis le début des années 90, Dahlan entretient des liens appuyés avec les Etats-Unis et Israël. Il a en outre construit une relation privilégiée avec plusieurs responsables des services de sécurité égyptiens d’Hosni Moubarak. Durant les mandats de Bill Clinton puis ceux de Georges Bush, il a multiplié les rencontres avec des représentants de l’Administration US et de la CIA. D’après des officiels états-uniens, Georges Bush aurait dit de lui, après une rencontre en 2003 : « C’est notre homme » 10. Dahlan déclare de son côté en 2008, au sujet de Georges Tenet, Directeur de la CIA de 1997 à 2004 : « C’est tout simplement un homme juste, un grand homme. J’ai encore, de temps en temps, des contacts avec lui » 11.

De nombreux dirigeants israéliens le jugent digne de confiance, que ce soit en raison de ses critiques de la gestion de l’AP par Yasser Arafat ou de son attitude implacable face au Hamas. Sous sa direction, la Sécurité Préventive de Gaza a entre autres participé à la répression violente (14 morts) d’une manifestation organisée par le Hamas et le Jihad en novembre 1994 et à la vague d’arrestations consécutive à la campagne d’attentats-suicides de février-mars 1996 (plusieurs centaines de sympathisants et membres du Hamas interpellés). En avril 2002, le Ministre de la Défense israélien Benyamin Ben Eliezer déclarait devant la Knesset qu’il venait de proposer à Dahlan de prendre le contrôle de la Bande de Gaza 12.

Le nom de Mohammad Dahlan est également associé aux guerres fratricides qui ont eu lieu au sein de l’AP et du Fatah à partir de 2001, lorsque s’est posée la question de la succession d’un Yasser Arafat désormais mis hors-jeu par Israël et les Etats-Unis. Dahlan est soupçonné d’avoir développé un vaste réseau de corruption et d’avoir entretenu une milice privée de plusieurs centaines d’hommes afin de se construire une place-forte à Khan Younes (dans le Sud de la Bande de Gaza) et de mieux pouvoir assouvir ses ambitions personnelles. Certains l’accusent d’être indirectement lié à l’assassinat, en septembre 2005, de Moussa Arafat, cousin de Yasser Arafat nommé en 2004 chef de la SP à Gaza pour contenir l’influence de Dahlan.

Ultime élément, et pas des moindres, en juillet 2007, une lettre datant de 2003 était découverte dans ses anciens bureaux de Gaza, dans laquelle il s’adressait en ces termes à Shaul Mofaz, alors Ministre israélien de la Défense : « Soyez certain que les jours de Yasser Arafat sont comptés, mais laissez-nous en finir avec lui selon nos méthodes, pas selon les vôtres. Et soyez également assuré que (…) je donnerai ma vie pour tenir les promesses que j’ai faites devant le Président Bush » 13. Dahlan n’a jamais contesté l’authenticité de la lettre.   


Les « conseils amicaux » des Etats-Unis

Pour les Etats-Unis Dahlan devra être au cœur du dispositif de Regime Change, en charge des questions sécuritaires. Un soutien financier lui est apporté et les Etats-Unis se mettent à sa disposition pour former et armer ses hommes. Dès les mois qui suivent les élections, ses milices fomentent des troubles dans la Bande de Gaza et de premiers affrontements ont lieu avec les groupes armés liés au Hamas. Il est également à l’initiative de manifestations « anti-gouvernementales » devant les Ministères. Tandis que l’instabilité se répand dans les territoires palestiniens, des pourparlers s’engagent à l’automne 2006 pour la formation d’un gouvernement d’Union Nationale sous la pression de la population et des partis politiques. Les Etats-Unis et Mohammad Dahlan tentent alors de dissuader Abu Mazen de parvenir à un accord.

Une note remise au Président palestinien par le Consul Général des Etats-Unis à Jérusalem, à la fin de l’année 2006, qui aurait dû demeurer confidentielle mais qui a été révélée par David Rose en mars 2008 14 et authentifiée par divers responsables états-uniens et palestiniens, donne a posteriori raison à ceux qui, dès 2006, ont dénoncé le coup d’Etat en préparation 15. J’en cite ici de larges extraits :

« La Secrétaire d’Etat Rice m’a demandé de vous rencontrer afin de discuter des moyens par lesquels nous pouvons avancer ensemble. (…)
Comme vous l’avez entendu à New York, le Président Bush veut vous soutenir. (…)
Mais notre capacité à vous aider dépend en grande partie de vous. Nous pouvons faire beaucoup plus si un gouvernement de l’AP se met en place, qui accepterait totalement et clairement les principes du Quartet.
Des Etats arabes clés sont également prêts à vous soutenir dans cette démarche.
(…)
Nous savons que vous évaluez les différentes options. Nous voyons 3 éléments vitaux qui devraient faire partie de votre stratégie, quelle qu’elle soit :
1) Adressez-vous au public : rendez publique votre intention de former un nouveau gouvernement et expliquez ce qu’un tel gouvernement pourrait apporter au peuple palestinien ;
2) Le Hamas devrait avoir à faire un choix clair, avec une date-limite claire : le Hamas disposerait d’un délai limité pour répondre : soit ils acceptent un nouveau gouvernement qui se conforme aux exigences du Quartet, soit ils le rejettent ;
3) Les conséquences de la décision du Hamas devraient elles aussi être claires : si le Hamas ne répondait pas favorablement dans le délai prescrit, vous devriez expliquez clairement votre intention de déclarer l’état d’urgence et de former un gouvernement d’urgence explicitement dévoué à ce programme.


(…) Nous pensons aussi que vous devez immédiatement renforcer votre équipe. Nous pensons que vous devez y inclure des personnalités bénéficiant d’un fort crédit dans la communauté internationale (…).

Nous travaillons déjà à des projets de soutien à la Garde Présidentielle et aux Forces de Sécurité Nationale (…).

Si vous agissez en vous inscrivant dans ces perspectives, nous vous soutiendrons tant matériellement que politiquement » 16.


Le piège du Gouvernement d’union nationale et le « plan B »

« L’option » choisie par Abu Mazen, au grand désarroi des Etats-Unis et de Dahlan, est de trouver un accord de principe avec le Hamas en vue de la formation d’un gouvernement d’union nationale. Ce gouvernement est néanmoins un piège tendu à un Hamas lui aussi sous pression, notamment de l’Arabie Saoudite : il permet de remettre au pouvoir une partie de la direction sortante (et battue) de l’AP et d’exiger ensuite du Hamas, au nom de l’unité, qu’il se soumette publiquement aux exigences du Quartet. L’accord est signé à la Mecque en février 2007. Mais dans les territoires palestiniens personne ne croit à la viabilité du nouveau gouvernement, d’autant plus que très rapidement, conformément à la volonté états-unienne, Abu Mazen va imposer des conditions inacceptables pour le Hamas.

Les Etats-Unis réadaptent en effet leur stratégie à la lumière des Accords de La Mecque. Un nouveau document est élaboré, intitulé « Plan pour la Présidence palestinienne en 2007 » ou « Plan B ». Deux noms apparaissent à plusieurs reprises dans le document, en plus de celui d’Abu Mazen : Salam Fayyad, ancien haut fonctionnaire à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International, et Mohammad Dahlan. Ils sont au cœur du dispositif que les Etats-Unis souhaitent mettre en place pour aboutir à une chute rapide du Gouvernement d’Union Nationale et l’éviction définitive du Hamas de la direction de l’AP. Abu Mazen devra confier à Fayyad la gestion de l’ensemble des ressources financières de l’AP et à Dahlan la gestion de son appareil sécuritaire, qui devra être réformé. Conformément aux souhaits états-uniens, Fayyad sera nommé Ministre de l’économie du nouveau gouvernement et Dahlan Conseiller National à la Sécurité (CNS) du Président Abbas, malgré les protestations du Hamas.
 
La première version du « Plan B », révélée elle aussi par David Rose, indique qu’il s’agit, via la réforme des services de sécurité et la nomination de Dahlan à leur tête, de « maintenir sous le contrôle indépendant du Président Abbas les forces de sécurité clé (…) par l’intermédiaire du CNS [et d’] éviter l’intégration du Hamas dans ces services » 17. Plus loin on peut lire que depuis le début de l’année 2007, « le CNS Dahlan supervise, en coordination avec le Général Dayton, l’effort accompli pour entraîner et équiper une force de 15 000 hommes sous contrôle du Président Abbas afin d’établir la loi et l’ordre, de stopper le terrorisme et de dissuader les forces [armées] extra-légales » 18. Dans la version définitive du « Plan B » on peut lire que les Etats-Unis s’engagent à « fournir aux personnels de sécurité les équipements nécessaires et les armes afin qu’ils puissent accomplir leur mission » 19. Une nouvelle étape va donc être franchie. Malgré les réticences d’Abu Mazen , qui jusqu’au bout espère pouvoir reprendre le contrôle de l’AP sans effusion de sang, le feu vert est donné à Dahlan.


Le « coup de force » de Gaza

Dès lors la machine est lancée. Dahlan multiplie les déclarations provocatrices à l’égard du Hamas ; depuis les camps d’entraînement sous supervision US (en Jordanie, en Egypte et à Jéricho), ses hommes affluent dans la Bande de Gaza avec la bénédiction d’Israël et les armes des Etats-Unis ; les incidents se multiplient avec les groupes armés liés au Hamas, notamment à partir du mois d’avril, lorsque l’existence du « Plan B » est révélée dans plusieurs journaux arabes 20. La bataille autour du contrôle des forces de sécurité fait rage, le Hamas ayant décider de créer sa propre Police dans la Bande de Gaza. Le 14 mai, Ismail Haniyah accepte la démission d’Hani al-Qawasmi, le Ministre de l’Intérieur (« indépendant »), qui affirme qu’il n’a en fait aucun contrôle sur les forces de sécurité de l’AP et qu’il ne peut rien faire pour stopper les combats.  

Au début du mois de juin on compte déjà plusieurs dizaines de morts dans les deux camps. Tandis que dans la presse arabe et dans les rues palestiniennes, Abu Mazen et Dahlan sont déjà surnommés depuis plusieurs mois les « Pinochet du Moyen-Orient » 21, dans les pays occidentaux et en Israël on accuse le Hamas de fomenter les troubles, d’avoir une attitude anti-démocratique et de mettre en péril la fragile unité nationale palestinienne. Abu Mazen et Dahlan tiennent à peu le même discours. Le Président palestinien accuse même le Hamas d’être lié à al-Qaeda. « Les putschistes du Fatah, dans la tradition de tous les régimes arabes non-élus qui ont eux aussi organisé leurs propres coups d’Etat (…), ont déclaré que leurs ennemis démocratiquement élus étaient les « putschistes », ceux qui conduisaient le peuple palestinien vers de « sombres » abysses ».  22

Durant les deux premières semaines de juin les combats se multiplient et chacun comprend que l’affrontement d’ampleur est désormais inévitable. Le 13 juin le parti d’Ismail Haniyah prend l’initiative d’en finir avec les forces de Mohammad Dahlan avant que l’ensemble des armes et des hommes entraînés par les Etats-Unis ne rejoignent la Bande de Gaza et que Dahlan ne décide de lancer la dernière phase de l’offensive. En à peine 24 heures les hommes du Conseiller National à la Sécurité, qui ne bénéficient d’aucun soutien dans la population gazaouie, contrairement à ce que pensaient les stratèges états-uniens, sont balayés par le Hamas et ceux qui le peuvent tentent de s’enfuir de la Bande de Gaza. Plusieurs centaines d’entre eux s’entassent à la frontière entre Gaza et Israël, où ils bénéficient de la protection des forces israéliennes, qui va en outre faciliter leur transfert vers la Cisjordanie.

Abu Mazen et Salam Fayyad
Abu Mazen et Dahlan savent que le pustch a échoué. Le 14 juin Abu Mazen révoque le gouvernement d’Union Nationale et décrète l’état d’urgence. Le 16 juin il refuse une réunion de crise avec la direction du Hamas en Syrie. Il se rend, accompagné de Dahlan, à une rencontre avec le Consul Général des Etats-Unis. Le lendemain il nomme un « gouvernement d’urgence » sous la direction de Salam Fayyad. L’état d’urgence permet à Abu Mazen et Fayyad de contourner la procédure normale, qui aurait impliqué un vote de confiance du Conseil Législatif Palestinien. Le Premier Ministre Fayyad est imposé, y compris à Abu Mazen, par l’Administration Bush alors que son parti « Troisième Voie » n’avait pas franchi la barre des 2% lors des législatives de janvier 2006. Les Etats-Unis, l’Union européenne et Israël annoncent la levée des sanctions économiques et diplomatiques, reprennent les versements d’argent au gouvernement de Fayyad et le reconnaissent comme « seul gouvernement légitime » de l’AP. Le Hamas a fait une démonstration de force dans le Bande de Gaza mais ne peut ni ne veut s’opposer à Abu Mazen et Fayyad en Cisjordanie : pourquoi se battre pour « prendre le contrôle » de zones autonomes qui sont en fait sous occupation israélienne ?


Conclusion : après l'échec de Gaza, bientôt celui de la Cisjordanie...

La journaliste israélienne Amira Hass avait raison lorsqu’elle écrivait, dès octobre 2006 , au sujet des affrontements « interpalestiniens » : « Ce n’est pas une affaire interne palestinienne » 23. Toute la séquence qui a suivi les élections législatives de janvier 2006 est en effet marquée par les interventions extérieures, notamment états-uniennes, visant à modifier les dynamiques politiques des territoires palestiniens. Les divers éléments que j’ai tentés de rassembler ici montrent sans ambiguïté que les « événements » de Gaza en juin 2007 ne sont que le produit d’une tentative de Regime Change orchestrée par l’Administration Bush et une fraction de la direction sortante de l’AP, prête à tout pour revenir au pouvoir.

Si l’on se situe du point de vue des objectifs des Etats-Unis, la tentative de putsch a été un échec. Les alliés palestiniens de Washington n’ont pas pris le contrôle de la Bande de Gaza, le Hamas n’a pas été mis hors-jeu même s’il est affaibli et il n’existe pas aujourd’hui de représentation palestinienne qui pourrait prétendre être légitime pour négocier un « plan de paix » made in USA. Certes, Gaza est isolée et coupée du monde. Certes, un gouvernement « ami » est aujourd’hui en place en Cisjordanie, qui s’est fixé pour principale tâche de désarmer la résistance et de soumettre l’économie palestinienne aux principes du libre-échange. Certes, les négociateurs palestiniens négocient et affirment à qui veut l’entendre que « tous les espoirs sont permis ».

Mais derrière les apparences, la réalité est toute autre. La Bande de Gaza est une véritable bombe à retardement, qui tôt ou tard va exploser au visage de ceux qui ont voulu jouer aux apprentis sorciers en tentant par la force de changer le verdict des urnes. En Cisjordanie, le gouvernement Fayyad est impopulaire dans quasiment tous les secteurs de la société palestinienne, à part chez les hommes d’affaires. Même au Fatah on le critique ouvertement. Les spectaculaires opérations de « rétablissement de la sécurité » à Naplouse et à Jénine et les multiples arrestations de militants et sympathisants du Hamas ne sont en aucun cas une démonstration du faut que l’AP pourrait contenir un nouveau soulèvement. En outre, personne ne croit sérieusement que les négociations en cours vont aboutir à une solution juste pour le peuple palestinien. Abu Mazen lui-même est revenu « extrêmement déçu » de sa dernière visite à Washington…

Les tergiversations d’Abu Mazen et le lamentable échec de Dahlan à Gaza ont conduit les Etats-Unis à placer tous leurs espoirs en leur nouvel homme de confiance : Salam Fayyad. Il a désormais accès aux comptes de l’OLP et de l’AP et gère donc en conséquence l’immense  manne financière des « aides internationales ». Il a remplacé les responsables des divers services de sécurité de Cisjordanie en mettant « à la retraite » tous ceux qui avaient un passé politique ou militaire dans le Fatah ou l’OLP et en les remplaçant par des hommes de confiance. Pour l’instant l’édifice construit par l’Administration Bush tient debout. Mais pour combien de temps ?

Car contrairement à Abu Mazen, Fayyad n’a aucune légitimité « historique », que ce soit dans le Fatah ou dans l’OLP, et ne peut jouer d’un passé dans le mouvement de libération nationale pour faire accepter aux Palestiniens des accords au rabais. Contrairement à Dahlan il n’a pas de réseaux et de milices dévouées qui pourraient le soutenir au cas où la situation redeviendrait instable. On peut l’affirmer sans prendre de risque : après l’échec du pustch à Gaza, c’est en Cisjordanie que la politique états-unienne de Regime Change va bientôt montrer ses limites.

Et Mohammad Dahlan, me direz-vous ? Depuis sa déroute à Gaza et la révélation de sa lettre à Shaul Mofaz, il ne fait pas trop parler de lui. Le parcours de cet individu interdit néanmoins d’en conclure qu’il ne prépare pas, d’une façon ou d’une autre, son retour sur la scène politique palestinienne. Mais il est provisoirement tombé en disgrâce. Pour lui signifier qui était le nouveau patron, Salam Fayyad a ordonné, dès juillet 2007, la saisie de 7 millions de dollars sur ses comptes bancaires, l’accusant de détournement de fonds...

Qui a dit que les loups ne se mangeaient pas entre eux ?


Notes

1. Pour un éclairage sur le concept de « Regime Change », on pourra se référer à Justin Vaïsse, "La diplomatie du « changement de régime » selon les États-Unis", dans L'état du monde 2007, sous la direction de Bertrand Badie et Béatrice Didiot, Paris : La Découverte, 2006.
2. Membre fondateur du Hamas (1988), Abd al-Aziz al-Rantissi a été assassiné par l’armée israélienne en avril 2004.
3. Conversation avec M. al-Rantissi, décembre 2005.
4. Entretien avec Kifah al-Wawi, mars 2007.
5. Citée par David Rose, « The Gaza Bombshell », Vanity Fair, avril 2008, disponible sur http://www.vanityfair.com/politics/features/2008/04/gaza200804
6. Voir notamment Khaled Hroub « Un Hamas nouveau ? », Revue d’Etudes palestiniennes, n°102, hiver 2007.
7. Membre fondateur du Fatah, Abu Iyad, de son vrai nom Salah Khalaf était numéro 2 de l’OLP lors de son assassinat en janvier 1991.
8. Voir notamment  Graham Usher, “ The Politics of the Internal Security : The Palestinian Authority’s New Security Services ”, dans Georges Giacaman et Dag Jorund Lonning (eds.), After Oslo, New Realities, Old Problems, Chicago, Pluto Press, 1998, p.153 et sq.
9. Entretien avec Jihad Abu Omar, responsable de la Sécurité Préventive à Hébron, mars 2007.
10. Voir Gideon Alon, Le Ministre de la Défense offre à Dahlan le contrôle de la Bande de Gaza, Haaretz, 29 avril 2002, traduction française sur http://www.lapaixmaintenant.org/article68
11. Cité par David Rose, op. cit.
12. Idem.
13. Une copie de la lettre est visible sur http://electronicintifada.net/v2/article7116.shtml
14. David Rose, op. cit.
15. Voir entre autres Gilbert Achcar, Premières réflexions sur la victoire électorale du Hamas (janvier 2006) sur http://www.alencontre.org/Palestine/PalAchcarHamas01_06.htm
, PY Salingue, Aux côtés des Palestiniens, sans réserves ni conditions (avril 2006) sur http://www.ism-suisse.org/news/article.php?id=4616&type=analyse&lesujet=R%C3%A9sistances, Alain Gresh, Vers un coup d’Etat en Palestine ? (septembre 2006) sur http://blog.mondediplo.net/2006-09-27-Vers-un-coup-d-Etat-en-Palestine ou encore sur ce blog mon article Enjeux actuels de la résistance palestinienne (juin 2006) sur http://juliensalingue.over-blog.com/pages/2006_juin_Enjeux_actuels_de_la_resistance_palestinienne_JS-430846.html
16. « Talking points », note du Département d’Etat à l’attention de Mahmoud Abbas, téléchargeable sur http://www.vanityfair.com/politics/features/2008/04/gaza_documents200804
17. « Plan B », téléchargeable sur http://www.vanityfair.com/politics/features/2008/04/gaza_documents200804
18. Idem
19. « Plan d’action pour la présidence palestinienne », téléchargeable sur http://www.vanityfair.com/politics/features/2008/04/gaza_documents200804
20. Le premier à révéler l’existence du « Plan B » est le journal jordanien al-Maid, dans son édition du 30 avril.
21. Voir entre autres Joseph Massad, Pinochet in Palestine ? (novembre 2006) sur http://weekly.ahram.org.eg/2006/819/op2.htm
et Tony Karon, Palestinian Pinochet Making His Move ? (mai 2007) sur http://tonykaron.com/2007/05/15/palestinian-pinochet-making-his-move/
22. Joseph Massad, Subverting Democracy (juin 2007), disponible sur http://weekly.ahram.org.eg/2007/851/op23.htm
23. Amira Hass, Not an internal Palestinian Matter, Haaretz, 4 octobre 2006, disponible sur http://www.haaretz.com/hasen/spages/770053.html
 

par Julien Salingue publié dans : Articles d'analyse
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Vendredi 9 mai 2008

Commémoration des 60 ans de la Nakba à Béthléem, 8 mai 2008.


Tandis que l’Etat d’Israël a amorcé aujourd’hui les célébrations des 60 ans de sa Déclaration d’indépendance, les Palestiniens ont de leur côté commencé à commémorer les 60 ans de la Nakba. Ce mot arabe désigne la « Catastrophe » que représente pour eux la naissance de l’Etat d’Israël, concrétisation du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en Palestine. Dans un territoire où les Juifs ne représentaient qu’une minorité de la population, ce projet induisait l’expulsion, hors de frontières du futur Etat d’Israël, du maximum de non-Juifs. Ce qui fut fait entre 1947 et 1949, période durant laquelle plus de 800 000 Palestiniens ont dû fuir leurs terres, qu’ils n’ont jamais pu regagner depuis.

L’Etat juif était né.


***

Celui qui s’avance sur l’estrade pour prendre la parole a vécu la Nakba. Nous sommes le 8 mai 2008, dans le camp de réfugiés d’Aïda, près de Béthléem, il est un peu plus de 13h30 et la manifestation touche à son terme. L’homme est âgé, il s’approche péniblement de la tribune, prenant appui sur sa canne, soutenu par un adolescent dont il est peut-être le grand-père. Il commence à parler, d’une voix tremblante et presque inaudible. Dans l’assistance, tout le monde se tait et tend l’oreille. C’est alors que le vieil homme décide de se saisir du micro qui est jusqu'à présent tenu par l'adolescent. Mais pour y parvenir il doit se débarrasser d’un objet qui encombre sa main droite. L'objet change de main et rejoint la canne. Cet objet n’est pas fait de bois mais de métal. C’est une clé.

Quelques dizaines de minutes auparavant une autre clé était l’objet de l’attention de tous les participants à la commémoration de la Nakba. Une clé gigantesque, d’une longueur de 10 mètres, d’une hauteur atteignant 3 mètres et d’un poids de 2 tonnes. Au terme d’un périple de plusieurs kilomètres dans les rues de Béthléem, cette énorme clé venait d’être déposée, sous les applaudissements, au sommet d’un autre édifice monumental conçu à l’occasion du soixantième anniversaire de la Nakba : un portail en bois, baptisé « Portail du Retour », d’une douzaine de mètres de haut, sur lequel les enfants des camps de la région inscriront bientôt les noms des villages desquels leurs grands-parents ont été chassés.

La clé est l’un des symboles de la cause des réfugiés palestiniens. Comme le rappellent en effet ceux qui ont connu la Nakba, ils n’envisageaient pas, à l’époque où ils ont dû fuir leurs foyers, qu’ils ne les reverraient jamais. La plupart ont donc quitté leurs maisons en y laissant l’essentiel de leurs effets personnels et ont fermé la porte à clé, en imaginant qu’ils reviendraient quelques semaines, ou au pire quelques mois plus tard. 60 années se sont écoulées et nombre d’entre eux ont conservé leur clé. Symbole d’une vie meilleure, avant l’exil et les camps, symbole d’une maison et d’une terre qu’ils n’ont jamais oubliées, symbole aussi du fait qu’ils n’ont pas renoncé, bien au contraire, à revenir un jour dans leur pays.

Le défilé qui accompagnait la clé géante dans les rues de Béthléem ne laissait planer aucun doute à ce sujet. 3 générations de réfugiés, les plus jeunes n’étant pas les moins vindicatifs, entendaient en effet rappeler à qui ne voudrait pas l’entendre que leur revendication essentielle n’avait pas changé : le droit au retour. Les banderoles et panneaux brandis dans les cortèges ne souffraient aucune ambiguïté : « Le droit au retour est une ligne rouge politique qui ne peut être franchie » ; « Le retour est un droit inaliénable et non négociable » ; et, sur la clé elle-même, ces quelques mots, en anglais et en arabe : « Ceci n’est pas à vendre ».

Le message est clair, et il a vocation à être entendu par tout le monde, y compris par les dirigeants de l’Autorité palestinienne. « Ceux qui négocient actuellement avec Israël doivent savoir qu’il n’est pas question que nous abandonnions la revendication du droit au retour », m’affirmait ainsi au départ de la manifestation l’un des organisateurs de l’événement, membre du Fatah. « Ceux qui pensent que nous allons continuer à vivre dans des camps de réfugiés et nous soumettre se trompent. Il n’y aura pas de paix sans droit au retour. Nous reconnaître ce droit c’est tout simplement nous rendre justice, et il ne peut y avoir de paix sans justice. Les conventions internationales et les résolutions de l’ONU le rappellent : les réfugiés palestiniens ont le droit de rentrer chez eux », poursuivait-il, sous le regard approbatif d’un militant du FPLP.

« Leur indépendance, c’est notre Nakba », proclamait une autre banderole, suspendue au point de départ de la manifestation. On est en effet conscient, dans les territoires palestiniens, de l’importance et de l’écho international des célébrations du soixantième anniversaire de la Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël. On sait que seront présents, entre autres, Georges W. Bush et Nicolas Sarkozy. On espère secrètement que l’intérêt politique et médiatique qui sera porté aux cérémonies qui auront lieu à quelques kilomètres offrira la possibilité aux réfugiés de faire entendre leur voix. Cependant on sait également, à regret, que la population des camps a beaucoup moins à offrir aux dirigeants des grandes puissances que l’Etat d’Israël et que la route est donc encore longue avant le retour à la maison.

Mais les réfugiés palestiniens sont ceux qui ont tout perdu. Ils sont donc ceux qui n’ont plus rien à perdre. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi, lors de la première et de la deuxième Intifada, ce sont eux qui se sont le plus massivement soulevés et qui ont en conséquence le plus souffert de la répression israélienne. C’est ce qui permet aussi de comprendre pourquoi ce sont ceux qui sont les plus enclins à critiquer ouvertement, y compris chez de nombreux membres du Fatah, les renoncements successifs de la direction de l’Autorité palestinienne. C’est ce qui permet enfin de comprendre pourquoi, 60 ans après la Nakba, ils ont encore là, dans les rues de Béthléem et des autres villes palestiniennes, à manifester pour exiger que leur voix soit entendue et leurs revendications satisfaites.



***

60 ans après avoir été expulsé, il est là, debout sur l’estrade. Il tient le micro d’une main tremblante. Il parle. Il dit notamment sa joie de voir les jeunes générations perpétuer la mémoire de la Nakba et reprendre le flambeau de la lutte. Mais de nouveau on ne l’entend plus. Une demi-douzaine d’avions de chasse israéliens passent dans le ciel, crachant de la fumée bleue et blanche dans leur sillage. Un petit avant-goût du grand spectacle qui sera organisé la semaine prochaine. Lorsque les sifflets à l'intention des F16 se taisent, il reprend la parole. Progressivement la colère monte et sa voix tremble de plus en plus. Il dénonce tous ceux qui soutiennent Israël. Il dénonce ceux qui taisent le sort des réfugiés palestiniens. Il dénonce ceux qui veulent leur faire renoncer à leurs droits. Enfin, brandissant la clé de sa maison, il termine en mettant au défi quiconque de lui prouver qu’il n’a pas, là-bas, une terre qui lui appartient et qui lui a été volée.

Son nom ? J’ai choisi de ne pas le dire. Cela n'aurait selon moi pas beaucoup de sens. Le vieil homme du Camp d’Aïda est en effet, comme tous les réfugiés palestiniens, à la recherche d’une identité qu'on refuse de lui rendre, perdue il y a 60 ans, quelque part, là-bas, dans ce qui s’appelle aujourd’hui Israël.


A VOIR : Vidéo de la manifestation de Béthléem ICI.

par Julien Salingue publié dans : Chroniques
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Mercredi 7 mai 2008

Les étranges idées de Salam Fayyad (Episode 1)



Salam Fayyad
Pourquoi le gouvernement de Salam Fayyad est-il aussi contesté en Cisjordanie ? Question légitime. La réponse la plus évidente semble être le fait qu'il ait entrepris de définitivement désarmer la résistance palestinienne. Mais ce n'est pas la seule. D'autres mesures qu'il a prises ou tenté de prendre ont largement contribué à renforcer son impopularité, déjà considérable lors de sa nomination en juin 2007. Voici l'une d'entre elles.

L’affaire s’est déroulée de janvier à mars 2008. Elle n'a pas fait grand bruit ailleurs que dans les territoires palestiniens. Mais dans les rues de Ramallah, de Jénine ou d’Hébron, on en parle encore, avec un mélange de colère, d’inquiétude et de soulagement en raison de son heureux dénouement. « Heureux dénouement »… pour la population palestinienne. Pas pour le gouvernement de Salam Fayyad.

A la mi-janvier, le gouvernement annonce une nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre dans les villes, villages et camps de réfugiés palestiniens : à partir du 25 janvier, tous ceux qui souhaiteront obtenir des papiers officiels de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie devront produire les pièces justificatives prouvant qu’ils ont réglé leurs factures d’eau, d’électricité et autres « services ». C’est l’Utility Bill Clearance Law , qui, d’après les autorités, a pour objectif de combler les 500 millions de dollars d’arriérés de paiement des foyers palestiniens. Il n’y aura pas d’exception : pour obtenir une carte d’identité, un passeport, un permis de conduire, un certificat de naissance pour un nouveau-né, pour immatriculer sa voiture, pour se marier… il faudra payer les factures.

Chômage endémique (de 30 à 50% en Cisjordanie selon le mode de calcul adopté), pauvreté grandissante (50% de la population sous le seuil de pauvreté selon les chiffres officiels), inflation galopante (le prix du pain a augmenté de 50% en un an, celui de la farine et du riz de près de 100%), arriérés de salaires des fonctionnaires (souvent un an de retard)… La situation économique de la très grande majorité de la population palestinienne est loin d’être reluisante. Mais ce n’est visiblement pas le souci principal de Salam Fayyad. Le porte-parole du Gouvernement et Ministre des Affaires Etrangères Riyad al-Maliki déclare qu’il s’agit notamment, avec cette mesure, « [de] se débarrasser de la culture du non-paiement, d’habituer les citoyens à payer leurs dettes [et de] réaliser l’égalité et la justice entre ceux qui paient et ceux qui ne paient pas ».

Les protestations sont multiples. Des moniteurs d’auto-écoles et chauffeurs de taxi (qui risquent de perdre leur outil de travail…) aux fonctionnaires (notamment les enseignants, qui menaçaient déjà de faire grève en raison des arriérés de salaires et d’accords passés non respectés par le gouvernement), en passant par les comités populaires des camps de réfugiés (les plus pauvres parmi les Palestiniens), on marque son opposition à la nouvelle mesure. De nombreux élus du Fatah au Conseil Législatif font de même. L’un d’entre eux, Jamal Abu ar-Rub, déclare ainsi que cette décision peut être assimilée à une « punition collective ». Du côté des syndicats et des organisations de gauche comme le FPLP, on n’hésite pas à accuser le gouvernement de privilégier les intérêts des groupes privés au détriment de ceux de la très grande majorité des Palestiniens.

Il s’agit en effet, pour l’essentiel, de récupérer de l’argent qui n’ira pas dans les caisses du gouvernement mais bel et bien dans celles des grands groupes qui gèrent les services à la population. Dans le cas de l’électricité par exemple, les deux principaux groupes nationaux sont la Palestinian Electric Company (PEC) et la National Electricity Company (NEC), dans lesquelles les autorités « publiques » n’ont que de très maigres parts. L’actionnaire principal de la PEC est la Consolidated Contractors Company de Saïd Khoury1 et celui de la NEC est la Padico de Munib al-Masri2 (également actionnaire de la PEC). On pourrait naïvement se demander si ces groupes ne sont pas en difficulté financière… Vérification faite, non. A la fin du premier trimestre 2008, la PEC annoncera des bénéfices de 2.73 millions de dollars, soit une progression de 100% par rapport au premier trimestre 2007. Le résultat net de Padico au 31 mars 2008 sera de 8.3 millions de dollars.

Pour la gauche, les syndicats, et nombre de responsables du Fatah, les choses sont claires : Salam Fayyad, ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, applique sans complexe les préceptes du néo-libéralisme en soutenant prioritairement le secteur privé, quitte à plonger encore un peu plus la très grande majorité de la population dans la misère. Certains font en outre remarquer que le mesure est d’autant plus choquante qu’elle a été annoncée environ un mois après la Conférence de Paris, au cours de laquelle les pays donateurs ont promis environ 7.7 milliards d’euros d’aide à l’Autorité Palestinienne, et que le gouvernement lui-même n’a pas payé ses dettes en réglant les arriérés de salaires des fonctionnaires.

Inflexible au début, Fayyad va progressivement céder du terrain. Si Riyad al-Maliki dénonce au début du mois de février le « manque de patriotisme » qui caractériserait certains syndicalistes, des tentatives de conciliation vont être organisées, notamment avec les représentants des réfugiés et avec les syndicats de fonctionnaires. Le mouvement de ces derniers inquiète particulièrement le gouvernement, car il porte des revendications plus larges que la seule Utility Bill Clearance Law, notamment sur les salaires, les retraites, ainsi qu’une réévaluation des frais de transports et de nourriture. Un médiateur est donc nommé, Rawhi Fattouh, membre du Fatah, haut responsable de l’Autorité palestinienne, ancien président du Conseil Législatif et ancien Président par intérim (il avait assuré la transition entre Yasser Arafat et Mahmoud Abbas).

Plusieurs rencontres ont lieu entre Rawhi Fattouh et les représentants des syndicats, notamment  Jamil Shahada, secrétaire général du syndicat des enseignants et Bassam Zakarna, du syndicat des fonctionnaires. Fattouh s’engage à ce que le gouvernement paye régulièrement les salaires, reconsidère le montant des charges liées aux transports et adapte l’Utility Bill Clearance Law afin de ne pas pénaliser trop durement les fonctionnaires. Mais l’accord tarde à être signé, les salaires ne sont toujours pas versés, le gouvernement multiplie les déclarations contradictoires et la protestation ne faiblit pas, avec d’importantes journées de grève en février et en mars.

Rawhi Fattouh
Fayyad semble déterminé à ne pas abandonner une mesure pourtant décriée dans l’ensemble des territoires palestiniens de Cisjordanie. La « solution » va finalement venir d’ailleurs. Plusieurs associations, syndicats et individus ont en effet dès le mois de février déposé des recours devant la Haute Cour de Justice palestinienne pour faire invalider le décret de Fayyad. Le 31 mars, l’instance judiciaire rend un arrêt qui met un terme à l’affaire de l’Utility Bill Clearance Law : la mesure est considérée comme inapplicable et immédiatement suspendue. Fin de l’acte.

Fin de l’acte, ou presque. Le 6 avril, Rawhi Fattouh, l’émissaire du gouvernement, présente des excuses publiques. Mais pas à propos de la décision controversée de Fayyad, même s’il l’avait lui aussi défendue, comme le reste de l’Autorité, au nom de la nécessaire contribution de chacun à la remise en marche de l’économie palestinienne, de la transparence financière et de l’égalité entre les citoyens. Il s’excuse pour une toute autre affaire : trois semaines plus tôt, à la frontière avec la Jordanie, les autorités douanières ont en effet saisi dans sa voiture environ 3000 téléphones portables, qu’il avait l’intention de revendre au marché noir.


Notes

1 La CCC (Consolidated Contractors Company) est une entreprise spécialisée dans la construction, l’ingénierie et la fourniture d’énergie. Ses deux principaux actionnaires sont Saïd Khoury et Hasib Sabbagh. Ce dernier est membre du Conseil National Palestinien (CNP, « Parlement » de l’OLP). Leurs fortunes étaient estimées en 2007 à respectivement 6 et 4.3 milliards de dollars.

2 La Padico (Palestinian Development and Investment Company) est une holding possédant des intérêts dans des domaines aussi divers que le tourisme, l’industrie pharmaceutique, la finance, l’immobilier, l’élevage de poulets, les télécommunications ou la production d’énergie. Son principal actionnaire est Munib al-Masri. En 2007, sa fortune était estimée à 1.62 milliards de dollars.




par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Samedi 3 mai 2008

Affiche de l'artiste militant Jihad Mansour
Avertissement : comme mon précédent article sur les Accords d'Oslo, le texte qui suit est directement issu de mes travaux universitaires. Je le mets en ligne suite à plusieurs sollicitations et questions concernant une période déjà ancienne mais néanmoins instructive pour qui s'intéresse aux développements de la lutte du peuple palestinien. Il s'agit de la période qui précède la première Intifada (1987), principalement la période 1967-1987. Je ne prétends évidemment pas faire ici un panorama exhaustif du développement du mouvement national palestinien durant ces années. Des livres entiers ont été écrits à ce sujet. Il s'agit plutôt, de manière synthétique, de tenter d'identifier les principaux groupes qui ont joué un rôle dans le développement du mouvement national à l'intérieur des territoires occupés, de penser leurs évolutions et de faire un "état des lieux" du poids de ces différents groupes et des rapports qu'ils entretiennent à la veille de la Première Intifada. L'objectif de ce travail n'est pas juste "historique". Un certain nombre des dynamiques identifiées ici permettent d'apporter un éclairage sur bien des développements ultérieurs, que ce soit la Première Intifada elle-même, les Accords d'Oslo, la Seconde Intifada ou la situation complexe qui règne aujourd'hui dans les territoires palestiniens.

L'article comporte 5 parties :


1 Les élites palestiniennes traditionnelles
2) L'OLP
3) Le mouvement nationaliste dans les territoires palestiniens
4) La volonté d'hégémonie de l'extérieur
5) Les élites palestiniennes à la veille de l'Intifada



1) Les élites palestiniennes traditionnelles

« Le groupe politique dominant dans la société palestinienne durant le 19ème et le 20ème siècle a été la classe à laquelle on se réfère sous le nom de notables. La formation de cette classe de notables remonte au 19ème siècle, lorsque l'Empire ottoman, dans le cadre d'une restructuration administrative d'ampleur, a utilisé des personnalités locales proéminentes en Palestine comme intermédiaires entre [le pouvoir central] et le reste de la population de la zone. (…) [Mais] alors que la classe des notables a été généralement renversée, dans le Monde arabe, durant la période qui a suivi les indépendances, en Palestine elle a conservé sa position de domination. L'explication est assez simple : tous les Etats dominants ont continué de s'appuyer sur les notables palestiniens, intermédiaires utiles [entre ces Etats] et la population locale » 1.

Durant la période d’administration jordanienne (1948-1967), les autorités d'Amman s'appuient sur les notables palestiniens, qui ont subi des pertes considérables avec la guerre de 1948, l'annexion de plusieurs milliers d'hectares de terres par Israël et l'exode forcé de près de 800 000 Palestiniens. Industriels, commerçants et grands propriétaires terriens, les notables ont pour la plupart été frappés par la guerre. Leur rôle central dans la société palestinienne est menacé de décroître considérablement du fait de la forte diminution de leurs ressources et donc de la base matérielle de leur légitimité et de leur position sociale. La stratégie du Roi de Jordanie, afin d'assurer la domination d'Amman sur la Cisjordanie, consiste donc à s'appuyer sur les notables menacés par la situation qui suit la guerre de 1948 en leur donnant une place et un rôle dans la nouvelle administration jordanienne de la Cisjordanie.

Les notables palestiniens ont en effet perdu une partie importante de leurs sources de revenus et « [ne peuvent] conserver leur influence qu'en servant d'intermédiaires entre le pouvoir central, désormais principal prestataire de richesses, et la population locale » 2. La Jordanie va donc utiliser ces notables affaiblis et dépendants du pouvoir central. Certains sont nommés maires, d'autres sont intégrés au Parlement, exerçant même parfois des responsabilités dans le gouvernement jordanien : Mohammad Ali al-Jabari, membre d'une grande famille d'Hébron, est nommé maire d'Hébron et sera Ministre de l'Education nationale ; Raghib Bey al-Nashashibi, représentant d'une grande famille de Jérusalem est nommé gouverneur militaire de la Cisjordanie puis Ministre de l'Agriculture.

Les notables de Cisjordanie sont au cœur du dispositif jordanien d'administration de la rive ouest du Jourdain. « La volonté de la plus grande partie de l'élite de Cisjordanie de coopérer avec Amman sur la base d'arrangements temporaires rencontra l'approche jordanienne, qui consistait à développer une politique de pacification des relations avec les groupements politiques de Cisjordanie tant qu'ils ne remettaient pas en cause (…) le pouvoir du royaume. En ce sens, les tendances à la coopération chez l'élite palestinienne permirent au gouvernement jordanien d'assurer son contrôle sur cette élite sans avoir recours à la confrontation » 3.

Chacune des deux parties trouve son intérêt dans cet arrangement implicite : la Jordanie asseoit son contrôle sur la Cisjordanie en évitant notamment de devoir affronter des revendications indépendantistes, dans la mesure où sont favorisés les notables qui sont le plus dépendants de la politique et de l'économie jordaniennes. De leur côté, les notables palestiniens, qui deviennent des éléments incontournables, notamment dans le domaine administratif, pour la population palestinienne, continuent d'occuper, grâce au roi de Jordanie, une position sociale d'importance, qui était menacée par les pertes consécutives à la guerre.

Dans le même temps, la Jordanie se prémunit contre toute émergence d'une direction politique indépendante en Cisjordanie : les trois provinces qui la composent sont divisées en sept districts dont les autorités sont directement responsables devant le Ministère de l'Intérieur jordanien. De même, Amman reste la capitale politique et administrative alors que des responsables palestiniens réclamaient le transfert d'un certain nombre d'institutions à Jérusalem. Les autorités jordaniennes vont donc maintenir, voire renforcer, la position des notables, tout en les maintenant dans une situation de dépendance, notamment économique, et en veillant à fragmenter suffisamment le pouvoir en Cisjordanie pour que la « zone d'influence » de ces notables se limite à leur localité ou, au maximum, leur district. La Jordanie va par ailleurs contrôler l'opposition en interdisant tous les partis politiques dissidents (avec notamment la Constitution de 1952 qui interdit toute organisation politique dont l'idéologie ou les activités menaceraient « l'ordre public et la sécurité »).  

La politique jordanienne « renforce la structure patriarcale de la société [avec le recours] aux liens personnels plutôt qu'à des relations institutionnalisées comme unique mode de participation politique » 4. Les notables sont liés individuellement à Amman, dépendent financièrement de la Jordanie, ce qui permet à cette dernière « [d']assurer son contrôle sur la Cisjordanie en soutenant ces " représentants " locaux, traditionnels, dont la loyauté est assurée tout en faisant obstacle à l'éventuelle formation d'une infrastructure politique palestinienne moderne et institutionnalisée, qui aurait réduit le pouvoir du régime hachémite » 5.

À Gaza, même s'il n'y a pas d'annexion comme en Cisjordanie, le pouvoir égyptien va également s'appuyer sur les notables locaux. « Durant ses 19 années d'administration de Gaza, l'Egypte a utilisé les familles de notables comme intermédiaires avec la population locale. Les clans Shawwa et Rayyes ont été utilisés par les Egyptiens pour maintenir le calme politique à Gaza, et en conséquence les deux familles ont continué à prospérer » 6. Nasser n'établit pas une administration directe de la bande de Gaza mais se contente de la contrôler indirectement via des grandes familles de notables cooptées politiquement et économiquement.

L'Egypte va permettre, en les contrôlant sévèrement, l'émergence de structures politiques palestiniennes comme le Gouvernement de toute la Palestine (créé en septembre 1948). Il s'agit pour l'Egypte, non de favoriser le développement de forces politiques palestiniennes autonomes, mais de s'en servir comme un outil dans sa lutte d'influence avec la Jordanie. Le fait que le leadership du Gouvernement de toute la Palestine soit confié à Haj Amin al-Hussaini est révélateur : ce représentant d'une grande famille de Jérusalem est un rival déclaré du clan al-Nashashibi, avec lequel Amman a choisi d'entretenir une relation privilégiée. Autre élément notable : contrairement à la Jordanie, l'Egypte n'impose pas aux réfugiés de Gaza l'acquisition de la nationalité égyptienne. Ce faisant, Nasser indique qu'il ne souhaite pas, contrairement au Roi Abdallah, intégrer les territoires palestiniens et leur population à son propre Etat. Il ne faut cependant pas en conclure que Nasser a favorisé l'émergence d'un mouvement national palestinien autonome à Gaza. Le véritable pouvoir a été confié aux grandes familles tandis que les structures politiques étaient sévèrement contrôlées par l'Egypte. Aussi les Frères Musulmans comme le Parti Communiste étaient-ils interdits à Gaza.

« À la différence de la Cisjordanie intégrée au royaume hachémite, la bande de Gaza n'a jamais été annexée par l'Égypte qui a toujours mis en avant le caractère provisoire de sa gestion d'un territoire palestinien placé sous contrôle militaire. L'Égypte n'en a pas pour autant favorisé ni même toléré le développement d'une vie politique palestinienne propre. L'éphémère expérience du " gouvernement arabe de toute la Palestine " comme celle de la première OLP n'ont ainsi été avant tout que des extensions de la politique égyptienne dans le cadre de la rivalité interarabe en matière palestinienne. Détenu par une classe étroite de personnel nommé par le gouverneur militaire, le pouvoir à Gaza n'a ainsi jamais donné lieu à une véritable compétition politique » 7.

Avec la Guerre des Six Jours et l'occupation israélienne la situation va progressivement se modifier. Israël fait le choix de maintenir une partie des structures locales de pouvoir (les maires sont laissés en place jusqu'à l'organisation d'élections en 1972), espérant pouvoir se décharger d'une partie des responsabilités de la gestion des territoires palestiniens en s'appuyant sur les leaders locaux, notamment les Maires et les Mukhtars (chefs de villages). Certains, parmi les notables, se satisfont au départ de ce système : « Shaykh [Mohammed Ali al-] Jabari est passé facilement [d'une situation] où il était le lien vital des Jordaniens avec la population à [une situation] où il a joué le même rôle pour les Israéliens » 8. Mais, comme les Jordaniens, les Israéliens encadrent strictement le pouvoir des notables locaux et veillent à ce qu'il ne s'étende pas au-delà des limites de la municipalité ou du district. « Avec la municipalité, ou au maximum le district, comme limite de l'influence du leader palestinien, les Israéliens ont rapidement découvert les avantages, pour une armée d'occupation, de l'absence d'un leadership uni et unifiant » 9.

Mais la relative stabilité (malgré le déséquilibre dans la relation entre Amman ou Le Caire et les notables palestiniens) qui avait caractérisé la période 1948-1967 ne va pas durer sous l'occupation israélienne. La puissance occupante ne va pas pouvoir établir un réseau d'alliés locaux comme elle l'espérait, et ce pour trois raisons principales :

a) Que ce soit d'un point de vue symbolique ou d'un point de vue politique, Israël n'est pas la Jordanie ou l'Egypte. Aux yeux de la population palestinienne elle présente toutes les caractéristiques d'une puissance étrangère occupante et, dans la mesure où elle se comporte comme telle, une stratégie d'alliance explicite avec les autorités d'occupation est impossible pour les notables.

b) Les bases matérielles du pouvoir des notables, notamment la possession de terres et le pouvoir économique, ont déjà été considérablement amoindries par la guerre de 1948. Avec la vassalisation de l'économie palestinienne, ces bases se restreignent encore plus. L'économie palestinienne et son développement sont en effet subordonnés aux intérêts économiques israéliens. Les modifications que cette situation entraîne sont considérables et amoindrissent le pouvoir des notables. Avec les confiscations de terres (chute des emplois dans le domaine agricole) et le recours massif à la main d'œuvre palestinienne en Israël, la population est de moins en moins dépendante de ces grands propriétaires terriens ou de ces grands commerçants. De plus, contrairement à ce qui était le cas à l'époque jordanienne, les notables palestiniens n'exercent pas de fonctions d'importance dans l'administration israélienne. Leur statut de représentants incontournables du pouvoir central s'amoindrit lui aussi même s'ils restent dépositaires d'une partie des prérogatives de l'administration jordanienne. Les notables ne tirent donc pas de bénéfice de l'occupation israélienne, bien au contraire, et vont progressivement, pour une partie d'entre eux, se tourner vers le mouvement nationaliste.

c) Le développement de l'OLP et la prise de contrôle de sa direction par les mouvements de guérilla en 1969 va avoir des répercussions dans les territoires palestiniens. Durant les années 70 et 80 les notables vont perdre leur légitimité politique au profit des organisations et personnalités se revendiquant de l'OLP et du mouvement nationaliste.


2) L'OLP

À la fin des années 50, un groupe de Palestiniens exilés fonde, depuis le Koweït, le « Mouvement de libération nationale palestinienne », connu sous son acronyme inversé Fatah. On trouve parmi ses membres fondateurs Yasser Arafat (Abu Ammar), Khalil al-Wazir (Abu Jihad), Salah Khalaf (Abu Iyad) et Farrouk Kaddoumi (Abu Lutf). Tirant les conséquences de la défaite de 1948 et de ce qu'ils considèrent comme la passivité des régimes arabes depuis cette défaite et « à l'inverse des idéaux panarabes, nassériens ou baathistes dominants à l'époque, le mouvement fait de la libération de la Palestine la condition de l'unité du monde arabe. Dans un souci d'autonomisation de la décision palestinienne et fort des exemples vietnamien et algérien, il prône la " guerre populaire " menée par les " masses " avec ou sans le concours du monde arabe » 10. Le Fatah va, à partir de 1965, multiplier les actions armées contre des objectifs militaires israéliens depuis les Etats arabes frontaliers, notamment la Jordanie et le Liban.

Mais ce n'est qu'après la défaite arabe de juin 1967 que le Fatah va connaître sa véritable expansion. « Au lendemain de la victoire d'Israël (…) la lutte armée du Fatah rendit l'espoir à des millions de personnes dans le monde arabe sur la possibilité de résister. Au cours de la " bataille de Karameh " menée par le Fatah en 1968, une guérilla palestinienne sous-équipée tint tête aux Forces de Défense Israéliennes tout près de la ville jordanienne de Karameh. De partout dans le monde, des milliers de personnes, palestiniennes ou non, rejoignirent les rangs du Fatah » 11. C'est en 1968-1969 que le Fatah prend le contrôle de l'OLP.

Logo de l'OLP
L'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a été créée en 1964 à l'initiative des Etats de la Ligue Arabe, notamment de l'Egypte de Nasser. À ses origines l'OLP n'est pas une organisation dont les Palestiniens se seraient eux-mêmes dotés mais bel et bien une création ex nihilo des Etats arabes, qui reflète les débats et les oppositions qui traversaient la Ligue Arabe à l'époque 12. Les statuts et la charte de l'OLP adoptés en 1964 ne font aucune référence à une quelconque « souveraineté palestinienne », la Palestine est au contraire définie comme « une partie arabe liée par les liens du nationalisme aux autres contrées arabes qui forment avec elle la Grande Patrie Arabe » (art. l). « L'article 24 de la Charte précise même que l'OLP n'exerce aucune souveraineté « régionale » (iqlimiya) sur la Cisjordanie, ni sur la bande de Gaza, ni sur la région d'El Himma (territoire palestinien aux mains de la Syrie) » 13. En d'autres termes, l'OLP n'est à ses débuts qu'une création diplomatique qui ne rencontre aucun écho en Cisjordanie et à Gaza.

Après la défaite militaire de juin 1967, la légitimité des régimes arabes va considérablement s'affaiblir dans la population palestinienne, que ce soit celle des territoires occupés ou celle des pays alentours. C'est dans ce contexte que le Fatah et sa ligne de refus de la subordination de la question palestinienne à la politique des régimes arabes vont gagner en popularité et en audience. Avec la prise de contrôle de l'OLP par les organisations de guérilla (dont la plus connue et la plus forte est le Fatah), les choses vont donc se modifier. « En juillet 1968, se réunit le quatrième Conseil national palestinien, dominé par le Fath. La Charte nationale ainsi que des statuts de l'OLP sont modifiés. Ils mettent en avant la lutte armée. L'article 9 de la Charte amendée précise que " Le peuple arabe de Palestine [...] affirme son droit à l'autodétermination et à la souveraineté sur son pays ". Dès l'article 1 on définit la Palestine comme " la patrie du peuple arabe palestinien ", dont le rôle est sans cesse souligné. Cette insistance se traduit dans la définition même de l'OLP, " qui représente les forces révolutionnaires palestiniennes, est responsable du mouvement du peuple arabe palestinien dans sa lutte en vue de recouvrer sa patrie, de la libérer et d'y revenir afin d'y exercer son droit à l'autodétermination " » 14.

À ses débuts, la « nouvelle OLP » considère la lutte armée révolutionnaire comme seule tactique dans son combat contre Israël. L'occupation militaire de la Cisjordanie et de Gaza rend impossible l'établissement de cellules de guérilla, d'où une faible préoccupation, de la part de la direction de l'OLP, pour les territoires occupés et une focalisation sur les camps de réfugiés des pays arabes voisins et sur la construction de l'OLP comme entité politique à part entière.

Dès le début des années 70, Arafat et ses proches, à la recherche d'une légitimité internationale, adoptent le principe d'une solution négociée, pensée comme une étape vers la libération de toute la Palestine. Dès lors, « l'OLP décida de conquérir sa place politique [dans les territoires occupés] face au royaume hachémite et manifesta pour la première fois son intérêt pour l'Intérieur. La population, qui s'était détournée de la Jordanie après les massacres de Septembre Noir (1970), n'hésita pas à répondre positivement à cette demande et, rapidement, accorda un soutien massif à cette OLP renouvelée, dynamisée tant par ses succès diplomatiques à l'Extérieur (discours de Yasser Arafat à l'ONU et sommet arabe de Rabat en 1974) que par l'activité de quelques grandes figures charismatiques de l'Intérieur. L'OLP s'imposa alors comme acteur désormais central dans les territoires occupés bien qu'extérieur par la localisation de son haut commandement » 15.

On assiste alors à un rapide mouvement de bureaucratisation à l'intérieur de l'organisation. « Un rapport sur " les structures de l'OLP ", rédigé par le " responsable du bureau de Yasser Arafat ", après avoir longuement décrit les différentes instances législatives, exécutives et judiciaires de la centrale palestinienne, y compris ses tribunaux, ses prisons et ses départements aussi variés que ceux de toute administration étatique, conclut : " L'OLP diffère par sa nature des autres organisations qui ont représenté, ou représentent encore, leurs peuples respectifs dans leur lutte de libération nationale. L'OLP n'est pas un parti politique, et elle est plus large qu'un front de libération. C'est une institution qui a la nature d'un Etat " » 16. Après son expulsion de Jordanie en 1970-1971, l'OLP-Fatah va établir au Liban un véritable Etat dans l'Etat, qui restera dans l'Histoire sous le nom de « République de Fakahani ». L'appareil bureaucratico-militaire de l'OLP emploie des dizaines de milliers de Palestiniens aux quatre coins du monde, avec entre autres la multiplication, à l'instar d'un Etat constitué, des représentations diplomatiques à l'étranger. On peut enfin noter que l'établissement de cet « appareil d'Etat sans Etat » (Achcar) et la manne financière qui transite par ses caisses (dons des pays arabes mais aussi taxes sur les revenus des travailleurs palestiniens des pays pétroliers) vont donner naissance à un vaste réseau de corruption et de clientélisme sous le contrôle des plus hauts dirigeants de l'OLP, au premier rang desquels Yasser Arafat et les « spécialistes » des questions financières comme Ahmed Qoreï (Abu Ala) et Mahmoud Abbas (Abu Mazen).

Le développement et les choix stratégiques de l'OLP sous la direction du Fatah vont bouleverser la donne dans les territoires palestiniens occupés par Israël. Une reconfiguration du paysage politique s'opère au cours des années 70 : les élites traditionnelles vont voir progressivement s'éroder leur hégémonie sur le champ politique, que ce soit dans l'exercice des responsabilités (si infimes soient-elles) ou dans la représentation. On entre dans un combat à trois (Israël, la Jordanie, L'OLP) dans la lutte pour la légitimité auprès de la population des territoires occupés et pour le contrôle de ses élites.


3) Le mouvement nationaliste dans les territoires palestiniens

Les Palestiniens « de l'intérieur » n'attendent pas le changement de stratégie de la direction de l'OLP pour tenter de construire un front de résistance à l'occupation israélienne. Constatant l'impuissance des élites traditionnelles pour organiser la lutte contre l'occupation israélienne, et ce bien qu'une majorité d'entre elles y soit ouvertement hostile, des militants nationalistes décident de mettre en place des structures de lutte et de coordination dans les territoires occupés. Le Front National Palestinien est fondé en 1972-1973. L'initiative est prise par le Parti Communiste, rejoint par des militants du Mouvement Nationaliste Arabe, des Baathistes, des membres des organisations de guérilla (le Fatah bien sûr, mais aussi le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine (FDLP), tous les deux membres de l'OLP). Une partie des notables se joignent à l'initiative. « Les fondateurs du Front National Palestinien le voyaient avant tout comme un moyen d'organiser l'opposition politique à l'occupation militaire israélienne. (…) Le but du Front, prétendaient-ils, était l'unification de tous les groupes et de toutes les forces politiques des territoires occupés dans la lutte contre Israël, nonobstant leurs orientations idéologiques et politiques » 17.

Le Front National Palestinien est légitimé par le Conseil National Palestinien (CNP, « parlement » de l'OLP) de janvier 1973. Il est l'expression de l'émergence d'une nouvelle élite dans les territoires occupés, une élite politique qui, contrairement à la période de domination des notables, ne se confond pas avec l’élite sociale et économique : « Une nouvelle élite politique, plus jeune et à la base sociale plus diversifiée que les notables pro-jordaniens traditionnels, se structure ainsi au sein du Front dont le comité central, clandestin, regroupe des personnalités de tous bords politiques. L'unité entre la Cisjordanie et la bande de Gaza y est manifestée par la présence d'un représentant de Gaza » 18. On trouve au sein du FNP des représentants des divers groupes de guérilla, des factions politiques, mais aussi des syndicats, des associations étudiantes, des organisations de femmes, des marchands, des propriétaires terriens, des paysans, ainsi que des représentants de l'establishment religieux. Malgré la répression dont sont victimes ses membres, le FNP parvient à remporter, au nom de l'OLP, les élections municipales de 1976, expression du développement des courants nationalistes et du sentiment national dans les territoires palestiniens. Ce seront d'ailleurs les dernières élections qu'Israël tolèrera. Le FNP disparaît en 1977 (pour de raisons sur lesquelles je reviendrai), mais d'autres structures du même type suivront, comme le Comité d'Orientation Nationale (1978-1982).

La croissance économique et la modification de la structure sociale palestinienne vont avoir comme conséquence la massification et la diversification sociale du milieu étudiant. L'Université de Bir Zeit est fondée en 1972, celle de Bethléem en 1973-1974, l'Université al-Najah de Naplouse en 1977. Les universités vont être un terrain d'intervention et de recrutement privilégié pour les factions politiques de l'OLP. La forte politisation du milieu étudiant, la répression dont sont victimes les étudiants nationalistes et l'expérience de la prison (lieu de formation politique pour de nombreux jeunes) participent de la modification de la composition des élites politiques palestiniennes et de l'émergence de nouveaux cadres. C'est autour de cette nouvelle génération d'intellectuels issus de toutes les couches de la société palestinienne que se développent, au cours des années 1970 et 1980, les mouvements étudiants, les syndicats, les organisations de femmes et de multiples autres structures ayant vocation à venir en aide et à organiser la population des territoires occupés (associations médicales, coopératives agricoles…).

À l'initiative des organisations membres de l'OLP, ces structures ont deux objectifs intrinsèquement liés : pallier les manques liés à la situation d'occupation militaire et à la quasi-absence de prise en charge par les autorités israéliennes de ces manques (hôpitaux, aide aux agriculteurs... ) et construire la conscience nationaliste et la résistance à l'occupation dans la population palestinienne. C'est le Parti Communiste qui est le premier et le plus actif sur ce terrain, principalement pour des raisons politiques (privilégier la lutte des masses sur la lutte armée minoritaire) et aussi car, contrairement aux organisations de guérilla, ses cadres ne sont pas, sauf exception, à l'extérieur des territoires palestiniens.

Malgré les divisions entre factions palestiniennes, sur lesquelles je reviendrai, ces structures vont avoir un impact important sur l'ensemble de la population palestinienne des territoires occupés. Elles répondent à des demandes bien réelles, elles créent des liens unissant les différentes couches de la population (par exemple des centaines d'étudiants participent à des travaux de réhabilitation de terres agricoles, aux côtés des paysans) et elles popularisent l'OLP et la lutte contre l'occupation tout en marginalisant les notables et les élites traditionnelles.

En une quinzaine d'années, l'intervention des organisations de l'OLP a considérablement changé la donne à l'intérieur des territoires occupés par Israël. Elle a contribué à la légitimation de la direction « extérieure » de l'OLP et a permis l'émergence de leaders reconnus à l'intérieur des territoires. Elle a redonné l'espoir à des centaines de milliers de Palestiniens abattus par les défaites de 1948 et 1967 et par la violence de l'occupation israélienne. Au-delà ce ces considérations générales, la politique menée par l'OLP à cette époque nécessite un examen plus précis, notamment sous l'angle des rapports entre « intérieur » et « extérieur », qui permettra de comprendre certains processus qui se sont développés lors de l'Intifada et, plus tard, lors de l'établissement de l'Autorité palestinienne.


4) La volonté d'hégémonie de l'extérieur

Si le noyau dirigeant de l'OLP, constitué des membres fondateurs du Fatah et de quelques individus cooptés par Yasser Arafat et ses proches, entend s'appuyer, dans la perspective d'un processus négocié, sur le développement du mouvement national à l'intérieur des territoires occupés, il ne souhaite cependant pas l'établissement d'infrastructures politiques autonomes en Cisjordanie et à Gaza. Il s'agit pour ce groupe dirigeant d'éviter qu'émerge, à l'intérieur des territoires occupés, une direction politique alternative susceptible d'être un partenaire crédible aux yeux d'Israël et des Etats-Unis.  

Yasser Arafat (Abu Ammar) et Khalil al-Wazir (Abu Jihad).
D'où une attitude ambivalente vis-à-vis des initiatives de l'intérieur, renforcée par le fait que les équilibres entre forces politiques diffèrent sensiblement entre l'intérieur et l'extérieur des territoires occupés. Le poids du Parti Communiste et de la gauche de manière générale est beaucoup pus important à l'intérieur que dans l'OLP (et dans ses instances exécutives, que le PC ne rejoindra qu'en 1987), ce qui permet par exemple de comprendre l'attitude de la direction Fatah de l'OLP vis-à-vis du Front National Palestinien dont j’ai parlé plus haut. Le FNP, bien qu'unitaire, est assez largement dominé par la gauche, notamment le Parti Communiste. Il affirme sa filiation à l'OLP et la reconnaît comme « seul représentant légitime du peuple palestinien ». Mais le FNP se pense comme l'organe le plus représentatif des Palestiniens vivant dans les territoires occupés et considère dès lors que ses rapports avec l'OLP ne doivent pas être à sens unique, en ce sens que les orientations générales de l'OLP doivent tenir compte des positions du FNP (sur l'équilibre entre la lutte armée et la lutte populaire, sur la représentation des personnalités de Cisjordanie et de Gaza dans les instances dirigeantes de l'OLP…). La direction de l'OLP refuse de laisser cette autonomie au FNP : « En 1975 le Conseil Central Palestinien (un organe politique intermédiaire entre le Comité exécutif de l'OLP et le CNP) demande que le FNP se contente de publier les déclarations de l'OLP. Et le Comité exécutif de l'OLP demande que la littérature du FNP soit élaborée à l'extérieur des territoires occupés et que le FNP soit responsable de sa seule diffusion en Cisjordanie et à Gaza » 19. Les différends entre les organisations membres de l'OLP et l'intransigeance de la direction Arafat vis-à-vis de ce qu'elle considère comme une tentative d'élaborer une direction alternative à celle de l'OLP vont renforcer la factionnalisme au sein du FNP et progressivement mener à sa chute, chacun se rejetant mutuellement la responsabilité de cet échec.

Le Comité d'Orientation Nationale, fondé en 1978 par d'anciens dirigeants du FNP et d'autres personnalités de l'intérieur (maires, dirigeants d'associations…) constitue un autre exemple de tentative d'une partie des nouvelles élites de Cisjordanie et de Gaza de se doter de leurs propres instances de direction tout en continuant de reconnaître l'OLP comme représentant légitime du peuple palestinien. Si au début le Fatah participe aux instances de ce Comité, très rapidement la situation change et de nouveau la direction de l'OLP va tout faire pour réduire l’influence de cette structure auprès de la population des territoires occupés. Pour ce faire, « Fath décide alors de s'attaquer à l'autorité du Comité d'Orientation en jouant de son contrôle de l' OLP et de sa nouvelle alliance avec la Jordanie dans le cadre du Comité Conjoint Jordano-Palestinien (…), destiné à financer la résistance à Camp David. Le Comité Conjoint décide ainsi, en février 1980 de contourner les municipalités contrôlées par les personnalités du Comité d'Orientation et jusque-là seules habilitées à recevoir les fonds, en distribuant lui-même directement les aides aux institutions de son choix. La Jordanie, de son côté, s'attache également à réduire les prérogatives des maires en rouvrant, par exemple, un bureau jordanien des passeports en Cisjordanie (documents jusque-là délivrés par les municipalités) » 20.

La direction Arafat profite de son monopole dans la gestion des immenses ressources financières de l'OLP pour concurrencer le PC sur le terrain associatif. Le large réseau d'associations évoqué plus haut est en effet largement dominé par le PC, même si ce dernier ne souhaite pas leur donner un caractère exclusivement factionnel. Le Fatah va développer son propre réseau au début des années 80, renforçant dès lors le factionnalisme dans le domaine associatif : chaque faction va alors créer ses propres structures. Par exemple, au milieu des années 80, on trouve quatre associations de femmes : Comités des Femmes au Travail affiliés au Parti Communiste, Comités des Femmes Palestiniennes affiliés au Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), Comités du Travail Féminin affiliés au FDLP et Comités des Femmes pour le Travail Social affiliés au Fatah. Il en va de même dans le domaine de la Santé, sur le terrain syndical ou encore dans le domaine agricole.

Dans les universités, chaque faction constitue son propre bloc pour les élections aux conseils universitaires, même si parfois des alliances ponctuelles sont passées entre les différentes factions de l'OLP pour défaire les organisations islamiques. La création du mouvement de jeunesse du Fatah, Shabiba, en 1982, est un exemple de la politique de concurrence exacerbée entre les différents courants de l'OLP et de la politique spécifique du Fatah de « prise en main » des nouvelles élites politiques de Gaza et de Cisjordanie. Avec la création de ce mouvement de jeunesse qui utilise largement les ressources financières de l'OLP, ressources qui lui permettent d'être un véritable prestataire de services pour les étudiants, le Fatah va considérablement élargir son audience et sa popularité auprès de jeunes qui deviendront les forces vives du mouvement national à l'intérieur des territoires occupés. Les autres forces politiques ne peuvent se prévaloir de telles ressources financières, ni de la légitimité des dirigeants « historiques » de l'OLP (principalement Arafat et Abu Jihad, chargé des relations avec la Cisjordanie et Gaza) et vont progressivement perdre du terrain face à la machine Fatah.

De la sorte, la direction « de l'extérieur » se prémunit de la concurrence des forces politiques « de l'intérieur » et construit un réseau de dirigeants locaux qui sont largement dépendants, tant sur le plan matériel que sur le plan symbolique, des cadres de Tunis. Il s'agit en effet, tout en assurant la domination du Fatah sur les autres forces de l'OLP, de se prémunir dans le même mouvement de l'émergence d'une direction Fatah de l'intérieur qui pourrait revendiquer son autonomie vis-à-vis des dirigeants de l'extérieur. La direction Fatah de l'OLP ne favorise pas l'émergence de véritables dirigeants politiques pouvant s'émanciper de leurs tuteurs, mais s'attelle à créer un réseau de « cadres intermédiaires », un « middle command » selon les termes d'Hillel Frisch 21, constitué « [d'hommes] qui savaient agir mais pas s'exprimer, suivre mais pas commander et respecter les règles fondamentales de base dans la relation entre l'OLP et les territoires » 22.


5) Les élites palestiniennes à la veille de l'Intifada

Au cours des vingt premières années de l'occupation israélienne, la structure des élites palestiniennes dans les territoires occupés s'est considérablement modifiée, que ce soit du point de vue de leur composition que dans le rapport de forces entre les différents groupes.

a) Les élites traditionnelles, pro-jordaniennes, représentent toujours une force sociale conséquente en Palestine même si leur pouvoir s'est progressivement érodé devant la montée des forces nationalistes. Leurs liens avec Amman sont toujours très forts, qui tente de s'assurer de la continuité de leur allégeance en leur prodiguant un soutien économique et politique. Malgré les événements de septembre 1970, malgré l'ascension de l'OLP, malgré l'intégration économique des territoires palestiniens à Israël, la Jordanie continue d'être un acteur à part entière dans le combat pour le leadership politique sur les Palestiniens « de l'intérieur » et entretient en conséquence son réseau de notables. Représentants officiels ou officieux du gouvernement jordanien, exerçant des responsabilités dans le domaine administratif (délivrance de divers documents officiels), intermédiaires commodes pour obtenir des postes dans cette administration ou des bourses pour étudier à l'Université d'Amman, les notables pro-jordaniens usent de leurs rapports privilégiés avec le Royaume hachémite pour maintenir leur statut dans la société palestinienne. Ils ont une force « [qui n'est] pas basée sur un large soutien populaire mais sur leur rôle de médiateurs entre Amman et la population des territoires Occupés » 23. Leur force réside également dans leur capacité à gérer les conflits internes à la société palestinienne qui, en l'absence de structures judiciaires autonomes, se règlent dans la plupart des cas par le recours à la loi coutumière et donc aux structures claniques.

b) Les élites nationalistes se sont largement développées et affirmées durant les années 70 et 80. Si elles sont la force sociale qui a le plus grand soutien dans les territoires palestiniens à la veille de l'Intifada et qu'elles affirment toutes leur reconnaissance de l'OLP comme « seul représentant légitime du peuple palestinien », il ne faut pas les considérer pour autant comme un groupe homogène. Je reprendrai ici la division de ce groupe en trois sous-ensembles, opérée par Ali Jarbawi 24 : le leadership organisationnel, les personnalités publiques, les indépendants.

- Le leadership organisationnel se compose des dirigeants des diverses factions politiques de l'OLP et des différentes associations (syndicats, associations de femmes, d'étudiants, d'agriculteurs, associations professionnelles…). Les leaders organisationnels sont des personnes reconnues comme d'authentiques militants anti-occupation, issus de cette « nouvelle élite » qui s'est constituée au cours des années 70 et 80, ils ont souvent connu la prison, ils sont présents dans l'ensemble des villes, villages et camps de réfugiés des territoires occupés et sont en contact permanent avec les directions de l'extérieur. S'ils entrent parfois en conflit avec ces dernières, ils adoptent, en dernière instance, les vues qu'elles expriment.  Malgré tout, ils souffrent d'un déficit de légitimité à l'échelle « nationale », en raison de la répression des forces d'occupation qui les oblige à agir dans la clandestinité et de la monopolisation de la représentation par la direction de l'OLP à Tunis et par quelques « personnalités publiques » à l'intérieur des territoires occupés.

- Les personnalités publiques sont de deux types : notables et chefs de grandes familles qui ont décidé de soutenir l'OLP, membres d'associations professionnelles, journalistes ou universitaires nationalistes, choisis par l'OLP pour la représenter « publiquement » dans les territoires. Ce groupe n'est pas homogène et doit être pensé comme un ensemble d'individus indépendants les uns des autres. Ils n'ont pas, au contraire du précédent, de passé ou de présent « organisationnel », ce qui présente au moins deux avantages : vis-à-vis de la direction de l'OLP, ils ne sont pas une « menace » car ils tirent leur seule légitimité du soutien que Tunis leur manifeste ; vis-à-vis d'Israël et des pays occidentaux ils apparaissent comme des personnalités « pragmatiques », « modérées », qui ont fait le choix de la discussion (dans un anglais qu'ils maîtrisent en général parfaitement) et de la négociation. « Il est essentiel de noter que si ces personnalités sont devenues populaires en-dehors des territoires occupés, particulièrement en Israël et en Occident, elles n'ont pas bénéficié en général d'un large soutien à l'intérieur » 25.

- À l'instar du groupe précédent, le groupe des indépendants ne doit pas être pensé comme un groupe homogène.  Les indépendants sont des intellectuels, des élus, des notables locaux qui ont rompu avec la Jordanie, des figures qui toutes, de longue date, participent à la lutte contre l'occupation israélienne, participation de laquelle ils tirent leur légitimité. Si certains sont des « anciens » de telle ou telle faction de l'OLP, ils ont comme caractéristique commune de ne pas être membre d'une organisation politique et ne pas dépendre, en conséquence, des décisions prises par les directions « de l'extérieur ». Ils reconnaissent la légitimité de l'OLP, entretiennent des rapports parfois conflictuels avec sa direction mais dans la mesure où ils ne sont pas impliqués dans les querelles entre factions, « ils insistent sur l'unité dans les périodes de crise, et leur contribution la plus significative au mouvement national réside dans leur capacité à réduire les tensions internes » 26.

c) Ce panorama des élites palestiniennes ne serait pas complet sans mentionner l'ascension de l’intégrisme islamique dans les territoires occupés. C'est au cours des années 70 que ce courant va se développer en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Monopolisé par les Frères Musulmans égyptiens et les diverses structures qui en sont issues, l'intégrisme islamique palestinien adopte, jusqu'au milieu des années 80, une stratégie d'islamisation « par en bas » de la société palestinienne, pensée comme un préalable à la lutte contre l'occupation israélienne. Les intégristes se situent délibérément en-dehors de l'OLP et plus généralement du champ du nationalisme palestinien, privilégiant une politique de développement d'associations caritatives et d'associations étudiantes dont les objectifs affichés ne sont pas la lutte contre Israël mais la « réislamisation » de la société, qui passe entre autres par une dénonciation de l'athéisme des factions de la gauche de l'OLP, principalement du Parti Communiste. La révolution iranienne et l'invasion soviétique de l'Afghanistan vont renforcer le poids des intégristes et leur hostilité aux forces de gauche.

Cheikh Ahmad Yassine
Leur politique va rencontrer un écho important dans la bande de Gaza avec notamment le réseau d'associations connu sous le nom de Rassemblement Islamique, dont le leader charismatique est Cheikh Ahmad Yassin. Les Frères Musulmans vont asseoir leur contrôle sur les mosquées de la Bande et sur l'Université islamique de Gaza. En Cisjordanie, leur écho est moindre et leur structuration beaucoup plus faible. Les affrontements avec la gauche sont parfois violents, notamment dans les universités (comme en 1981 à Naplouse 27) et avec certaines associations comme le Croissant Rouge à Gaza. Leur attitude vis-à-vis du Fatah est plus ambivalente, avec parfois des confrontations dans les universités mais aussi un soutien affiché à Yasser Arafat lors de la mutinerie de 1983 28.

Ce n'est qu'au cours des années 80, avec l'apparition du Jihad Islamique, créé par d'anciens membres des Frères Musulmans, que certains fondamentalistes vont faire de la lutte, y compris armée, contre l'occupation israélienne, un élément concomitant de l'islamisation de la société palestinienne. À partir de 1984-1985, des commandos se revendiquant du Jihad Islamique vont multiplier les opérations armées contre les forces israéliennes. Jean-François Legrain considère « le Jihad [islamique] comme catalyseur de la réconciliation entre l'islam et le patriotisme » 29. Il est également le révélateur d'une évolution dans le leadership des organisations intégristes. Le leadership traditionnel est issu de milieux sociaux assez aisés et peu enclins à la lutte armée (intellectuels, médecins, marchands) mais, au cours des années 70 et 80, l'élargissement de la base des courants intégristes a entraîné l'apparition d'un nouveau type de leaders « intermédiaires », plus jeunes et plus radicaux, qui ont grandi sous l'occupation israélienne et ont été touchés par la vague de politisation et de radicalisation des universités palestiniennes. Rejoignent ces nouveaux acteurs du mouvement nationaliste palestinien certains militants ou anciens responsables du Fatah ou d'autres organisations palestiniennes, séduits par l'idée d'un courant politique mêlant références à l'Islam comme fondement des relations sociales et lutte armée contre les troupes d'occupation. À la veille de l'Intifada, les forces intégristes sont donc non seulement en plein développement mais aussi, pour une partie d'entre elles, en pleine réorientation stratégique.


Notes

1. Glenn E. Robinson, Building a Palestinian State, the Incomplete Revolution, Bloomington, Indiana University Press, 1997, p. 1.
2. Jean-François Legrain, “ Autonomie palestinienne : la politique des néo-notables ”, dans Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée (REMMM), 81-82, 1996, pp. 153-206.
3. Shaul Mishal,  “ Conflictual Pressures and Cooperative Interests : Observations on West Bank-Amman Political Relations, 1949-1967 ”, dans Joel S. Migdal (ed.), Palestinian Society and Politics, Princeton, Princeton University Press, 1980, p. 174.
4. Ali Jarbawi, “ Palestinian Elites in the Occupied Territories, Stability and Change Through the Intifada, dans Jamal R. Nassar et Roger Heacock (eds), Intifada : Palestine at the Crossroads, New York, Bir Zeit University et Praeger Publishers, 1990,pp. 287-305.
5. Ibid.
6. Robinson, op. cit.,p. 10.
7. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables, op. cit.
8. Joel S. Migdal, “ The Effects of Regime Policies on Social Cohesion and Fragmentation ”, dans Migdal, op. cit., p. 49.
9. Ibid., p. 50.
10. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables (annexe), op. cit.
11. Lance Selfa (dir.), Le combat pour la Palestine, Paris, Parangon, 2003, p. 192.
12. Alain Gresh, Deux Etats en Palestine, la longue marche de l'OLP (1969-1993), 2007,
 http://blog.mondediplo.net/2007-01-24-Deux-Etats-en-Palestine-la-longue-marche-de-l-OLP

13. Ibid.
14. Ibid.
15. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables, op. cit.
16. Gilbert Achcar, L’Orient incandescent, Lausanne, Editions Page Deux, 2003, p. 177.
17. Emile Sahliyeh, In Search of Leadership, West Bank Politics since 1967, Washington, The Brooking Institution, 1988, p. 52.
18. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables, op. cit.
19. Sahliyeh,  op. cit.,p. 59.
20. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables (annexe), op. cit.
21. Hillel Frisch, Countdown To Statehood, Palestinian State Formation in the West Bank and Gaza, Albany, SUNY, 1998, p. 53.
22. Ibid.
23. Ali Jarbawi, op. cit., p. 288
24. Ibid., p. 289.
25. Ibid., p. 291.
26. Ibid.
27. Voir entre autres Frisch, op. cit., p. 75 et sq.
28. Voir Sahliyeh, op. cit., pp. 154-155
29. Jean-François Legrain, “ Vers une Palestine islamique ? ”, L'Arabisant, n°35, 2001, p. 72-88.

par Julien Salingue publié dans : Retour sur...
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Jeudi 1 mai 2008

Un grand rassemblement est actuellement en préparation à Béthléem, auquel j’ai choisi de consacrer plusieurs articles dans les semaines qui viennent, tant il revêt selon moi une importance pour qui s’attache à essayer de comprendre les développements de la situation politique, économique et sociale dans les territoires palestiniens. Voici donc le premier de ces articles, dans lequel je me contente de présenter, dans les grandes lignes, l’événement qui aura lieu dans 3 semaines à compter d’aujourd’hui.

« Nous organisons une fête,
et le monde entier y est invité
»1

(Salam Fayyad, Premier Ministre)

Depuis plusieurs jours, celles et  ceux qui empruntent les axes principaux de la ville de Béthléem ont pu remarquer que nombre d’employés s’affairent à balayer et nettoyer les rues et les trottoirs, à planter et arroser des fleurs le long des routes et à repeindre les marquages au sol. Ils ont pu aussi remarquer la présence inhabituelle d’un nombre très élevé d’agents de police et d’autres services de sécurité de l’Autorité Palestinienne, qui patrouillent jour et nuit et multiplient les points de contrôle dans la ville. Ils ont pu enfin voir un peu partout de gigantesques affiches de couleur verte, avec ces quelques mots, en anglais et en arabe : « Palestine Investment Conference. Bethlehem, May 21-23, 2008 ».

Comme son nom l’indique, la Palestine Investment Conference (PIC) est une conférence à l’initiative de plusieurs grandes entreprises palestiniennes (notamment la Padico2 et la Consolidated Contractors Company3) et à laquelle sont conviés tous ceux qui souhaitent investir des capitaux dans les territoires palestiniens. Selon les chiffres communiqués par les organisateurs de l’événement, plus de 1200 invitations ont été envoyées aux quatre coins du monde. L’initiative a recueilli le soutien de groupes comme Intel, Cisco ou l’Arab Bank, ainsi que celui, entre autres, du Département d’Etat à Washington4, de Tony Blair, émissaire du « Quartet pour le Proche-Orient » (Etats-Unis, Russie, Union européenne, ONU)5, de la Banque Mondiale6 et, bien sûr, de l’Autorité Palestinienne.

Sur la page d’accueil du site internet de la PIC7 le Premier Ministre Salam Fayyad explique en effet que « même si la conférence est conduite par le secteur privé, l’Autorité Nationale Palestinienne lui offre un soutien total et travaille à faire de la conférence un succès ». Il parle d’un « événement historique ». Le Ministre de l’Economie Kamal Hassounah affirme de son côté que « l’Autorité Nationale Palestinienne considère la PIC comme une haute priorité » et qualifie la PIC de « point culminant d’un partenariat historique entre secteur public et secteur privé »8 en Palestine. Hassan Abu Libdah9, « PDG » (« Chief Executive Officer ») de la conférence, se félicite lui aussi de la coopération entre les secteurs publics et privés et des nombreux soutiens que reçoit la PIC, tant sur le plan local qu’à l’échelle internationale10.


« Le secteur privé est prêt à prendre les commandes du développement de l’économie palestinienne »11 (Kamal Hassounah, Ministre de l’Economie).

Après la conférence des pays donateurs à Paris en décembre, qui a vu Mahmoud Abbas et Salam Fayyad recevoir des promesses de dons d’un montant de 7.7 milliards de dollars sur les trois prochaines années pour « contribuer au développement » des territoires palestiniens, c’est au tour du secteur privé palestinien de tenter de lever des f