Jeudi 26 novembre 2009
A propos de l'éventuel échange de prisonniers Hamas-Israël. Interview sur RFI.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 23 novembre 2009

La fin annoncée de l'Autorité Palestinienne ?



Article publié sur le site rue89.


NB : Une version longue de cet article sera bientôt disponible.


Les débats autour des déclarations de Mahmoud Abbas (Abu Mazen), qui menace de ne pas se représenter à la Présidence de l’Autorité Palestinienne (AP), se focalisent sur une question : a-t-on oui ou non affaire à un « coup de poker » du Président palestinien, destiné à « mettre sous pression » l’Administration Obama afin que celle-ci relève son niveau d’exigence vis-à-vis d’Israël ? Cette question,  trop conjoncturelle, occulte l’essentiel : la décision d’Abu Mazen, quand bien même il la reconsidèrerait, révèle en réalité l’impasse stratégique dans laquelle se trouve la direction de l’AP et, au-delà, annonce la fin du « processus de paix » ouvert en 1993.

 

Un appareil d'Etat sans Etat


L’ « Autorité palestinienne d’auto-gouvernement intérimaire », créée par les Accords d’Oslo (1993-1994), a été conçue comme un proto-appareil d’Etat chargé d’administrer les « zones autonomes » palestiniennes, ces territoires palestiniens occupés depuis 1967 desquels l’armée israélienne s’est progressivement retirée à partir de 1994. Pour étendre la superficie des territoires sous sa responsabilité, et pour avancer vers un « accord sur le statut final », l’AP devait faire la démonstration de sa capacité à s’imposer comme pouvoir légitime et stable, capable de maintenir l’ordre dans « ses » zones, en prévenant tout acte d’hostilité à l’égard d’Israël, des installations militaires israéliennes et des colonies.


Depuis 1967 et la conquête militaire de l’ensemble de la Palestine, Israël était confronté à une difficulté majeure, révélée aux yeux du monde par l’Intifada de 1987 : l’Etat « juif et démocratique » administrait directement des territoires peuplés de plusieurs millions de non-juifs et devrait tôt ou tard choisir entre le caractère juif et le caractère démocratique de l’Etat. La création de l’AP devait répondre à cette problématique, en débarrassant Israël de la gestion des zones palestiniennes les plus densément peuplées tout en ne remettant pas en question son emprise sur plus de 90% de la Palestine historique.


L’AP n’a jamais été, dans les faits, le futur gouvernement du futur Etat palestinien mais un appareil d’Etat sans Etat intégré aux structures de l’occupation et surfinancé par les pays donateurs. Sa tâche a été de décharger Israël des attributions qui échoient, selon le droit international, à toute puissance occupante (éducation, santé, services sociaux…). Elle a également joué le rôle, via une coopération sécuritaire quotidienne avec les services israéliens, de sous-traitant des tâches de maintien de l’ordre dans les zones autonomes. Elle a enfin, par la signature d’accords économiques avec Israël, joué un rôle clef dans la normalisation des relations commerciales israélo-arabes.


Durant les « années Oslo », les territoires palestiniens ont été fragmentés en des dizaines d’entités aux statuts juridiques divers, isolées les unes des autres par les multiples points de contrôle israéliens et les routes réservées aux colons. Le nombre de colons a doublé entre 1993 et 2000, tandis que la superficie des zones autonomes atteignait à peine 18% de la Cisjordanie et de Gaza. Dépourvue de souveraineté réelle, l’AP a développé un système patrimonial, autoritaire et clientéliste, dans lequel seule une minorité de privilégiés a semblé bénéficier du « processus de paix ».

 

Abbas, "homme de la situation" ?


Toutes les conditions étaient réunies pour un nouveau soulèvement, qui est survenu en septembre 2000, dirigé tout autant contre la politique israélienne que contre les impasses du processus négocié. Yasser Arafat a encouragé ce soulèvement sur lequel il espérait s’appuyer pour obtenir davantage dans les négociations, tout en favorisant sa militarisation pour ne pas perdre de terrain face au Hamas. Israël a alors décidé d’isoler Arafat et de favoriser l’ascension de dirigeants plus enclins au compromis, au premier rang desquels Mahmoud Abbas. C’est ainsi qu’Abbas a été invité à un « sommet pour la paix » avec Georges Bush et Ariel Sharon en juin 2003, alors qu’Arafat était toujours enfermé dans son QG de Ramallah.


Abu Mazen allait-il réussir là où Yasser Arafat avait échoué ? Tel a été le pari des Etats-Unis et d’Israël lorsqu’ils ont soutenu le candidat Abbas lors des élections présidentielles de 2005. Mais les législatives de 2006 ont révélé le caractère hasardeux du pari : victoire du Hamas et défaite de la plupart des dirigeants de l’AP. La population palestinienne a exprimé son rejet du système Oslo et de son personnel politique, en choisissant une organisation incarnant la poursuite de la résistance à l’occupation et le refus des compromissions. Ce sont les contradictions inhérentes au processus d’Oslo qui ont été mises à nu : aucun pouvoir autochtone ne sera légitime et stable s’il n’obtient pas la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens.


Refusant d’admettre l’échec de la logique d’Oslo, la « communauté internationale » n’a pas reconnu la victoire du Hamas. La direction historique de l’AP a quant à elle tout fait, dans l’esprit d’Oslo, pour conserver sa légitimité internationale tout en se fragilisant encore un peu plus en interne : nomination d’un ancien haut fonctionnaire du FMI au poste de Premier Ministre (Salam Fayyad), développement d’un régime policier et désarmement de la résistance en Cisjordanie, demande du report de l’examen du rapport Goldstone… Abbas a tout accepté. Pour rien. Le Mur et les colonies ont continué de s’étendre (500 000 colons aujourd’hui, soit 4 fois plus qu’en 1993), la judaïsation de Jérusalem s’est accélérée, les incursions israéliennes au cœur des zones « autonomes » sont quotidiennes…

 

Plus que de l’usure d’un homme, les menaces d’Abu Mazen sont révélatrices de l’usure d’un projet. Sous nos yeux, la parenthèse d’Oslo se referme : le « processus de paix » est une fiction, l’autonomie palestinienne une chimère, et le Président de l’Autorité Palestinienne n’est en réalité Président de rien. La décomposition du système mis en place par les Accords d’Oslo s’accélère et c’est l’idée même d’un Etat palestinien indépendant qui est en train de disparaître. L’Etat d’Israël sera alors confronté à une situation qu’il a toujours voulu éviter mais dans laquelle sa politique l’aura inexorablement conduit : des Palestiniens ne luttant pas pour une entité politique indépendante mais pour l’égalité totale des droits, au sein d’un même Etat.

 

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Samedi 21 novembre 2009

Les dynamiques économiques palestiniennes (1967-2009)


Intégration inégale, de-development et économie-casino

 


NB : L'article qui suit est une version écrite d'une communication effectuée lors d'un récent à colloque à Dijon (Quel Etat palestinien ? Histoires, réalités, perspectives, 19-20 novembre 2009). Les actes de ce colloque devraient donner lieu à publication l'an prochain. Le texte que je mets en ligne doit donc être considéré comme un "work in progress", dont une version défintive et actualisée sera publiée en 2010.


Parler des dynamiques économiques dans les territoires palestiniens est un véritable défi, puisque l’on est immédiatement confronté à une difficulté, qui n’est pas que sémantique, si l’on tente de donner un sens au mot « économie palestinienne ». Pour le dire avec une formule provocatrice : dans quelle mesure peut-on parler d’une « économie palestinienne » ?


Si l’on entend l’économie palestinienne comme l’activité économique des territoires palestiniens (production, consommation, échange et commerce de biens et de services), il sera difficile de remettre en question son existence. Si l’on entend économie palestinienne comme système économique palestinien et/ou comme activité n’existant pas seulement en soi mais pour soi, les choses sont moins évidentes.


S’interroger sur l’état de l’économie palestinienne n’est pas s’interroger sur une économie « classique ». Les Palestiniens, société dispersée et déstructurée en 1947-1948, vivent sous occupation militaire depuis plus de 60 ans. Penser l’état de l’économie palestinienne, c’est penser l’occupation israélienne et ses répercussions économiques, c’est penser les ruptures et les continuités au sein du processus d’Oslo et, enfin, mettre en perspective la situation et les dynamiques actuelles en interrogeant la « stratégie économique palestinienne ».


Je m’appuie ici principalement sur les travaux d’Adel Samara, de Sarah Roy, de Leïla Farsakh, de Graham Usher, de George Abed et de Fadle Naqib. Les chiffres que je donne sont issus des rapports du Bureau Central Palestinien des Statistiques, (PCBS) de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International.


1) Une économie (dé-)structurée par l’occupation militaire


a) L’intégration inégale


Après la guerre des 6 jours (juin 1967) et la prise de contrôle de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza, Israël gouverne les territoires palestiniens occupés au moyen d’ordres militaires. Il est significatif de noter que plus de 50% des ordres militaires émis dans la période 1967-1993 sont en relation directe avec les questions économiques.


Cette communication n’a évidemment pas pour objet d’entrer dans le détail de ces ordres, mais plutôt d’en dégager les tendances lourdes et leur implication quant aux évolutions de l’économie palestinienne durant la période 1967-Oslo.


La tendance générale est celle d’une intégration inégale de l’économie palestinienne à l’économie israélienne. « Intégration inégale » signifie ici qu’il n’y a pas eu de fusion entre les deux économies ou d’absorption de l’économie palestinienne par l’économie israélienne. C’est à un processus de prise de contrôle/reconfiguration que l’on assiste, dans un rapport de subordination de l’économie palestinienne à l’économie israélienne.


C’est ainsi, par exemple, que par les ordres numéros 10, 11 et 12 Israël rend illégaux tous les accords préalablement existants quant aux importations et exportations vers et depuis les territoires palestiniens, contraignant non seulement les commerçants mais aussi les négociants en matières premières à importer des produits israéliens, ce qui a des répercussions au niveau de l’ensemble du secteur industriel, tout le monde devenant dépendant des productions ou des autorisations israéliennes (entre 90 et 95% des importations selon les années).


Grâce à cette emprise indirecte sur les structures économiques palestiniennes, Israël va pouvoir accélérer la spécialisation de son industrie dans les domaines de pointe (électronique, informatique, technologies militaires), domaines tournés vers l’avenir et à forte valeur ajoutée, tout en « favorisant » le développement, dans les territoires occupés, de productions à faible valeur ajoutée et peu modernes.


On assiste ainsi, dans des domaines comme l’industrie textile ou la production de chaussures, à la mise en place de réseaux de sous-traitance dans les territoires palestiniens, des industriels israéliens y transférant leur production avant de la revendre sous l’étiquette « made in Israel ». Israël se prémunit en outre du développement d’une économie concurrentielle dans les territoires palestiniens, empêchant la mise en place d’une industrie moderne et réduisant considérablement la production agricole par les confiscations de terres. C’est ainsi qu’en 1990 la production industrielle représente à peine 8% du PNB palestinien (contre 25% en Jordanie) et que la taille moyenne d’une entreprise palestinienne est de 4 salariés (soit le même chiffre qu’en 1927).


Cette politique va contraindre des centaines de milliers de Palestiniens à rechercher du travail « ailleurs », tout d’abord dans les pays pétroliers puis en Israël même. Entre 1970 et 1990 la force de travail augmente de 64% tandis que les emplois à l’intérieur des territoires occupés n’augmentent que de 28%. Au début des années 90, près de la moitié de la main d’œuvre travaille à l’extérieur.


b) Le modèle du de-development


De manière plus modélisée, 4 grandes tendances se dégagent, modèle que j’emprunte largement à l’économiste palestinien Adel Samara :


- Une économie totalement périphérisée, avec pour unique centre l’Etat d’Israël. Les villes palestiniennes sont dans une relation de dépendance économique directe avec Israël, et elles ne constituent même pas un « centre » pour les villages aux alentours, eux aussi dans un rapport de subordination directe.


- Une économie qui ne maîtrise pas ses priorités en terme d’investissement et de développement. Tout investissement et projet de développement étant soumis à l’approbation israélienne, il s’inscrit forcément dans le cadre de l’intégration inégale. La plupart des investissements s’effectueront donc logiquement dans le domaine de l’habitat, domaine qui ne peut guère bouleverser les « équilibres » économiques.


- Une économie dans laquelle les capitaux sont encouragés à fuir : en 1967 Israël ferme toutes les banques et les remplace progressivement par des banques commerciales israéliennes. Peu convaincus de confier leur argent à des banques israéliennes, les Palestiniens ont eu tendance à placer leur argent à l’étranger, ce qui a contribué à ralentir le développement économique, de même que l’absence de tout système de crédit.


- Enfin, une économie captive de l’économie israélienne, tant du point de vue des importations que des exportations : les producteurs et marchands se sont adaptés aux besoins de l’économie israélienne ; les exportateurs et les importateurs ont perdu la possibilité d’importer ou d’exporter directement depuis ou vers d’autres pays dans des conditions plus avantageuses.


Cette intégration inégale se concrétise dans un processus que Sarah Roy caractérise comme du « de-development », à distinguer du sous-développement, dans lequel les conditions de possibilité d’un développement économique, même subordonné, existent. Le de-development sape, structurellement, les bases mêmes de tout développement économique réel. L’augmentation de la production et du niveau de vie dans les territoires palestiniens, consécutive à l’occupation de 1967, ne s’est pas et ne pouvait, pour les raisons structurelles énoncées ci-dessus, se transformer qualitativement en développement économique global. Le de-development empêche l’émergence d’un système économique palestinien.


2) Les Accords d’Oslo et la poursuite du de-development


a) La logique d’Oslo


Je n’aurai pas le temps d’entrer dans les détails des dispositions économiques des Accords d’Oslo et du Protocole économique de Paris, signé en 1994, qui organise les relations économiques et commerciales entre Israël et les Palestiniens dans le cadre du « processus de paix ». Il s’agira ici d’identifier les ruptures et les continuités entre la période pré-Oslo et la période qui s’ouvre en 1994, et dans laquelle nous sommes toujours aujourd’hui.


Le volet économique d’Oslo doit être pensé dans le cadre plus général des dimensions politiques du « processus de paix » et de sa logique d’ensemble :


- Création d’une administration indigène, aux attributs de souveraineté limités, dans les zones palestiniennes les plus densément peuplées, desquelles Israël s’engage à se retirer progressivement à mesure que la nouvelle Autorité Palestinienne (AP) fait la démonstration de sa capacité à y maintenir l’ordre.


- Fragmentation des territoires palestiniens en zones aux statuts juridiques divers, isolées les unes des autres par des barrages israéliens et par des routes réservées aux colons.


- Maintien « officiel » du contrôle israélien sur la grande majorité des territoires palestiniens occupés (95% en 1994, 82% en 2000), et sur les frontières avec la Jordanie et l’Egypte.


- Transfert à l’AP de l’ensemble des responsabilités qui échoient, selon le droit international, à toute puissance occupante dans les territoires qu’elle occupe : services sociaux, éducation, santé…


- Report, à des « négociations sur le statut final », des questions-clés : Jérusalem, les colonies, les réfugiés.


Etant donné notre sujet, on retiendra deux éléments essentiels : le maintien du contrôle israélien sur le territoire et les frontières, l’omniprésence et la centralité des questions sécuritaires. J’insiste sur ce point car on a souvent eu tendance à lire et analyser le Protocole de Paris de manière « séparée », en soulignant certaines de ses dispositions apparemment favorables aux Palestiniens mais qui, la réalité l’a démontré, étaient elles aussi subordonnées aux volets sécuritaire et territorial de l’Accord « général ».


b) Les Accords économiques


De retour de Paris (avril 1994), l’unanimité entre Israël et les Palestiniens est flagrante : Shimon Pérès déclare « [que] les Palestiniens sont aujourd’hui d’accord avec Israël  pour créer une économie de marché, une économie ouverte, sans frontières, avec une liberté totale de commerce et de circulation des biens entre les 2 parties ». Nabil Shaath parle de son côté « [d’] une paix totale avec Israël, avec des frontières totalement ouvertes (…), [qui va] créer avec Israël une communauté économique tournée vers l’ensemble du Moyen-Orient ».


Un « mariage », selon les termes de Shimon Pérès, qui s’avère, à l’examen, n’être rien d’autre que la poursuite de l’intégration inégale et du de-development par d’autres moyens. Si certains termes des accords semblent permettre, en théorie, une émancipation de la tutelle israélienne et un développement économique palestinien (liberté d’importation sur une liste de 526 produits, reversement des taxes et des droits de douane à l’AP, possibilité de développement d’un secteur financier et bancaire autonome…), leur inscription dans une réalité modelée par 25 ans d’occupation et par les volets sécuritaire et territorial des accords limite considérablement leur portée.


Il convient de souligner tout d’abord que l’idée même d’une fusion au sein d’un marché commun d’une économie moderne, développée et concurrentielle avec une économie déstructurée, « dé-développée » et subordonnée porte en elle le maintien d’une relation inégale.


Si l’on entre davantage dans les détails, en s’appuyant sur des exemples concrets, cette inégalité et, au-delà, la poursuite du de-development, est évidente. Certes, l’AP peut importer 526 produits depuis l’extérieur. Mais un examen de la liste de ces 526 produits nous montre qu’il s’agit essentiellement de produits alimentaires de base et de produits de consommation courante. Si les Palestiniens veulent importer des manières premières ou des matériaux permettant un développement industriel et/ou technologique, ils doivent obtenir l’agrément d’Israël via le « Comité Economique Conjoint ».


De même, la liberté relative d’exporter est sujette à un alignement de la TVA palestinienne (qui doit se maintenir entre 15 et 16%) sur la TVA israélienne (17%). Un tel niveau de taxe rend structurellement non-compétitifs les produits palestiniens sur le reste des marchés arabes, problème déjà posé par le coût du travail dans les territoires palestiniens (salaires beaucoup plus élevés car l’interpénétration avec le marché et le système monétaire israéliens tire les prix à la consommation vers le haut). Ce coût élevé du travail limite en outre considérablement les investissements étrangers, qui se portent dans des pays où la main d’œuvre est beaucoup moins coûteuse.


Le rôle joué par le « nouveau » secteur bancaire n’a pas limité la fuite des capitaux, bien au contraire, et n’a pas permis le développement d’un système d’emprunt et donc de crédit. Les banques investissent à l’étranger, et non dans l’économie « nationale », l’argent qui est déposé sur les comptes : en moyenne, durant les années 90, ce sont plus de 70% des capitaux qui sont ainsi transférés à l’étranger. Le rapport emprunts/capitaux oscille entre 20 et 25%, contre 80% en Jordanie et 90% en Israël. En d’autres termes, le capital accumulé dans les territoires palestiniens ne bénéficie pas à l’économie palestinienne.


Même si l’économie palestinienne peut en théorie s’ouvrir sur l’extérieur, elle est en réalité dans un quasi-tête-à-tête avec l’économie israélienne de laquelle elle ne peut s’émanciper. Les produits israéliens continuent d’inonder le marché palestinien et Israël demeure le principal débouché des productions palestiniennes. 90% des échanges commerciaux se font avec Israël et le déficit commercial palestinien passe de 800 millions de dollars en 1990 à 1.4 milliards de dollars en 1996. 2 exemples chiffrés: alors qu’en 1984 le volume d’échange en fruits et légumes entre les territoires palestiniens et la Jordanie s’élevait à 244 000 tonnes, durant les années 90 il chute à un niveau moyen de 44 000 tonnes. En 1994, sur les 9000 tonnes de citrons produites à Gaza, 90% ont été exportées vers les usines de jus de fruits israéliens.


c) L’arme politique


Au-delà de ces considérants strictement économiques, le monopole israélien sur le contrôle des territoires, des frontières et « l’arme sécuritaire » vont avoir des répercussions considérables au niveau de « l’économie palestinienne ».


Un premier élément qui est tellement évident que je ne vais pas le développer : l’emprise israélienne sur la majorité des terres palestiniennes et des ressources énergétiques (notamment l’eau) empêche l’extension des exploitations agricoles ou des zones industrielles puisque les permis de construire sont sujets à autorisation israélienne. Au-delà, les saisies de terre se multiplient durant les années 90 et 2000 avec la poursuite de la colonisation et la construction du mur, ce qui tend même à réduire la production agricole (plus de 1000 fermes et hangars agricoles saisis pour la seule période 2000-2006).


Un deuxième élément doit être pris en compte : les procédures sécuritaires imposées par Israël (contrôle des marchandises à la sortie des zones autonomes palestiniennes, transfert dans des véhicules israéliens, nouveaux contrôles aux frontières) augmentent considérablement le coût de l’exportation et de l’importation de marchandises, ce qui rend encore un peu moins concurrentielles les productions palestiniennes et moins attractives (pour les exportateurs étrangers) les zones autonomes.


Enfin, et c’est sans doute l’essentiel, la pratique récurrente (499 jours entre 1994 et 1999, soit 3 mois par an pendant la période de « paix »), pour des motifs officiellement sécuritaires, du bouclage des zones autonomes, va avoir un impact catastrophique au niveau économique. La Banque Mondiale estime ainsi que la pratique du bouclage a généré 40% de pertes du PIB de Gaza en 1996 et 20% de celui de la Cisjordanie : réduction drastique du nombre de travailleurs palestiniens autorisés à se rendre en Israël (et donc du pouvoir d’achat et de la consommation), réduction des possibilités de commercer, y compris avec Israël, réduction de la production, explosion du chômage et de la pauvreté…


Le PIB par habitant décline régulièrement entre 1994 et 1999, et s’écroule entre 2000 et 2005 (-35%) avec la systématisation du bouclage après le soulèvement de septembre 2000. La production agricole chute, en valeur absolue, de plus de 25% entre 1999 et 2007, la production industrielle de plus de 20%.


Au-delà, la fragmentation territoriale va s’accompagner d’une « enclavisation » économique, Gaza étant isolée de la Cisjordanie, le Nord de la Cisjordanie du Sud. Sarah Roy décrit ce processus d’enclavisation et d’autarcisation de l’économie : des pratiques économiques qui s’éloignent des marchés et des échanges internationaux (voir inter-zones autonomes) et se tournent vers la production locale, des activités et des modes de production plus traditionnels. En résumé, on produit de moins en moins pour exporter et de plus en plus pour consommer tout en étant toujours dépendant des produits israéliens, étant donné les limites objectives, structurelles, des capacités de production.


Durant les années 90 et 2000, loin de s’atténuer, le de-development se poursuit et se renforce, même si, comme on va le voir, l’argent afflue dans les territoires palestiniens et certains en tirent des bénéfices.


3) Au-delà de l’occupation, la faillite d’une stratégie palestinienne et internationale


a) Le rôle économique de l’AP


Il serait en effet trop réducteur d’attribuer les responsabilités de la poursuite du de-developement à la seule occupation israélienne, même si elle en demeure la principale source. Un changement fondamental s’est opéré avec Oslo : la mise en place de l’Autorité Palestinienne qui, en ce qui nous concerne, exerce un monopole sur les négociations économiques avec Israël, sur la perception des taxes diverses (notamment les droits de douane) et des aides internationales.


L’apparition de ce nouvel acteur va largement participer d’une reconfiguration de la scène économique palestinienne et, au-delà, de la scène politique et sociale. On peut résumer en 3 grands traits le rôle économique de l’AP : difformité, clientélisme et dépendance.


La construction d’un appareil d’Etat pléthorique (jusqu’à 180 000 membres en 2007) a permis à l’AP de jouer un rôle central dans l’économie palestinienne en devenant le premier pourvoyeur d’emplois dans les territoires palestiniens. Mais derrière ce chiffre se cache un développement très inégal, difforme, de l’appareil d’Etat : la moitié de ses salariés sont employés dans les diverses forces de sécurité, moins d’1/3 du budget est consacré au développement des services sociaux (santé, éducation), et c’est une portion négligeable qui est consacrée à l’aide au développement économique.


Le monopole sur les droits de douane (plusieurs centaines de millions de dollars par an), sur l’aide internationale (environ 10 milliards de dollars entre 1994 et 2006) et sur l’importation de 27 marchandises (ciment, tabac, essence…) va générer un vaste réseau de clientélisme et de corruption. Des centaines de millions de dollars sont gaspillés de manière improductive dans l’entretien de réseaux de clientèle. Le monopole sur les importations de produits indispensables, lui aussi utilisé à des fins de corruption, entraine une hausse des prix : les constructeurs palestiniens qui importaient du ciment (entreprise Nesher) depuis Israël ont vu les prix augmenter suite à l’établissement du monopole de l’AP. Enfin l’AP favorise largement les investissements étrangers (avec lesquels elle partage des monopoles), et notamment des riches Palestiniens de la diaspora, au détriment des entrepreneurs locaux. Ces investisseurs préfèrent les secteurs rentables sur le court terme (tourisme, télécommunications…) à des secteurs moins rentables mais permettant le développement réel d’une économie locale.


L’AP demeure néanmoins dans une situation de dépendance totale vis-à-vis de l’aide extérieure. Le coût du développement et de l’entretien de l’appareil d’Etat et des diverses infrastructures (dépenses officielles) cumulé au coût du développement et de l’entretien des réseaux de corruption et de clientèle (dépenses officieuses) excèdent très largement les recettes de l’AP. Ainsi, pour l’année 2009, le déficit budgétaire estimé est de plus de 400 millions de dollars, malgré les aides internationales (1.5 milliard). L’AP ne peut survivre économiquement sans les aides des pays donateurs et sans le paiement, par Israël, des taxes et droits de douane : l’autonomie relative de l’AP dans le domaine économique peut à tout moment disparaître..


Ces 3 caractéristiques (difformité, clientélisme et dépendance) rejoignent largement les caractéristiques des Etats rentiers, Etats dont la majorité des recettes provient de l’extérieur et non de l’intérieur, et donc de l’impôt. Je n’approfondirai pas ce point ici, mais il convient néanmoins de noter que le paradigme de l’Etat rentier peut s’avérer éclairant pour comprendre les phénomènes d’autonomisation politique (dérivée de l’autonomie fiscale) de la direction de l’AP et de dépolitisation (en raison d’une politique de redistribution des richesses) de la société palestinienne…


b) De la dépendance économique à la dépendance politique


La situation de de-development et les choix économiques de l’AP ont accru la dépendance de l’économie palestinienne vis-à-vis de l’aide internationale. L’AP est donc dans une situation paradoxale : incontournable sur le plan économique à l’intérieur des territoires palestiniens (40% de la population vit grâce aux salaires de l’AP), elle ne bénéficie d’aucune autonomie vis-à-vis de l’extérieur et doit donc se conformer aux volontés des pays donateurs. Une situation qui a des répercussions très politiques : lorsqu’en 2006 le Hamas gagne les élections, les pays donateurs suspendent leurs aides, Israël suspend le versement des taxes, et l’AP se trouve dans une situation de quasi-banqueroute.


Ce n’est qu’après l’arrivée, contraire au verdict des urnes, de Salam Fayyad (ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et du FMI) au poste de Premier Ministre que les aides reviennent, conditionnées à des décisions politiques de premier ordre : reprise des négociations avec Israël, refonte des services de sécurité, répression contre le Hamas, désarmement des dernières cellules de résistance… Lorsque lors de la conférence de Paris, en décembre 2007, les pays donateurs promettent à Mahmoud Abbas et Salam Fayyad près de 8 milliards de dollars sur 3 ans, c’est davantage pour leur permettre de reprendre la main sur la vie politique palestinienne que pour assurer un véritable développement économique palestinien.


Les logiques à l’œuvre depuis Oslo se poursuivent et la « nouvelle politique économique » de Fayyad ressemble beaucoup à celle de l’AP des années 90-2000 : priorité accordée aux investissements étrangers (cf la Palestine Investment Conference de 2008 à Béthléem) au détriment des entrepreneurs locaux, secteurs rentables (des hôtels de luxe à Ramallah, une deuxième ligne de téléphonie mobile…) et, last but not least, une priorité renforcée, dans le budget de l’AP, au secteur de la Sécurité : pour l’exercice 2008-2009, le programme « Transformation et Réforme du Secteur de la Sécurité » possède un budget équivalent aux budgets cumulés des Programmes « Accès à l’Education » et « Amélioration de la Qualité des Services de Santé » (en chiffre bruts, de décembre 2008 à juin 2009, 1325 postes ont été créés dans la Sécurité et 94 postes supprimés dans la Santé).


Des choix conformes à l'idéologie néo-libérale des bailleurs de fonds, et des choix très politiques, qui s’inscrivent dans une vision, largement partagée par Salam Fayyad et ses proches, selon laquelle un développement économique palestinien serait possible malgré la poursuite de l’occupation et de la colonisation. Une vision qui a pourtant montré toutes ses limites durant les années 90-2000, pour des raisons (que nous avons exposées plus haut) qui n’ont pas disparu.


Conclusion : une faillite programmée ?

 

Salam Fayyad L’économie palestinienne est donc une économie victime d’une politique de de-developement, que les Accords d’Oslo n’ont pas interrompue, bien au contraire. Les Accords d’Oslo ont participé d’une reconfiguration du de-developement avec l’intégration d’un nouvel acteur, l’AP. Le rôle dévolu à l’AP (et dans lequel la majorité des forces sociales qui soutiennent l’AP se complaisent) n’est pas de poser les bases d’une économie palestinienne autonome ou de renverser le rapport d’inégalité entre économie israélienne et économie palestinienne. Il s’agit au contraire de gérer le de-developement sans qu’il y ait aucune modification structurelle : des individus s’enrichissent, des secteurs économiques fonctionnent, les salaires des fonctionnaires sont revenus mais il n’y a pas, à proprement parler, de développement économique. Les pays donateurs ne s’y trompent pas, qui n’ont accordé, durant les 6 premiers mois de l’année 2009, que 32 millions de dollars d’aide au développement économique (contre plus de 400 millions de dollars pour le fonctionnement de l’appareil d’Etat).


Si l’on a pu constater un allégement du bouclage en Cisjordanie, les difficultés demeurent, les restrictions et les expropriations se poursuivent, sans parler de la Bande de Gaza : soumise à un bouclage total et à un véritable embargo, elle est dans une situation de crise économique sans précédent. Quelques chiffres : selon la Banque Mondiale, 2% des établissements industriels continuent de fonctionner à Gaza (90 contre 3900 en juin 2005, 860 salariés contre 35 000), sur 2500 tonnes de fraises produites, seules 109 tonnes ont pu être exportées (4% de la production). Si l’on prend en compte Gaza et la Cisjordanie, le PIB par habitant estimé pour 2009 sera de 30% inférieur à celui de 1999, et il sera inférieur à celui de 2008. La croissance économique palestinienne reste négative. En 2008, entre la moitié et les 2/3 des foyers palestiniens vivent sous la limite de la pauvreté.


Dans les rues de Ramallah, il y a 2 semaines, je n’ai pu m’empêcher de penser, en voyant des enfants du camp de réfugiés de Qalandia, à l’heure où ils auraient dû être en classe, vendre des chewing-gums au checkpoint à quelques centaines de mètres des luxueux nouveaux buildings de la « capitale économique » palestinienne, à ces mots qu’écrivait Adel Samara, dénonçant le développement d’une « économie-casino », quelques mois avant l’explosion de septembre 2000 : « Les nouveaux buildings, les centres commerciaux et les restaurants de luxe de Ramallah et d’autres villes de Cisjordanie sont le reflet des intentions réelles de l’Autorité Palestinienne, et non des preuves d’un quelconque développement. (…) Le régime établit en réalité une infrastructure particulière, qui correspond aux besoins et aux demandes des touristes, des businessmen, des managers d’ONG, des officiels de l’Autorité… La majorité de la population n’a rien à voir avec ce prétendu développement ». L’embellie économique actuelle n’est en réalité qu’un trompe-l’œil et la prétendue « paix économique » ne stabilisera pas la situation politique.

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Mercredi 18 novembre 2009
Une "déclaration unilatérale d'un Etat palestinien indépendant ?". Interview sur RFI.
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Mardi 17 novembre 2009
Retour sur les annonces d'Abbas. Interview sur France 24.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Samedi 7 novembre 2009
Abbas s'en va, quel avenir pour le Fatah ? Interview sur le site web de Libération.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Mardi 20 octobre 2009
J'interviendrai sur la thématique de l'économie palestinienne lors d'un colloque organisé à l'Université de Bourgogne (Dijon) les 19 et 20 novembre prochains : "Quel Etat palestinien ? Histoires, réalités et perspectives".

LE programme complet est consultable sur http://calenda.revues.org/nouvelle14496.html.
Par Julien Salingue
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Mardi 13 octobre 2009
Interview sur Radio France Internationale : www.rfi.fr


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Lundi 5 octobre 2009
"Les négociations au Proche-Orient n'aboutiront pas", interview sur le site web de Libération.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Dimanche 16 août 2009

 

Congrès de Béthléem : la seconde mort du Fatah

 

« La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas encore naître ; durant cet entredeux, une grande variété de symptômes morbides se font jour » [1].

 

« Sang neuf », « Renouvellement d’ampleur », « Caciques évincés », « Direction sortante battue », « Victoire de la jeune garde »… La presse semble unanime pour commenter les résultats des élections internes du Fatah à l’occasion de son 6ème Congrès, reprenant à son compte une division « jeune garde/vieille garde » popularisée depuis plusieurs années par nombre de commentateurs, au premier rang desquels Khalil Shikaki [2]. L’emballement médiatique autour de cette opposition commode mais pourtant largement erronée appelle un certain nombre de réflexions : c’est ce que je tenterai de faire ici, même si en l’état actuel des choses je ne peux prétendre à produire une analyse réellement exhaustive du 6ème Congrès du Fatah.

 

Un « rajeunissement » très relatif

 

Un premier constat s’impose : parler du rajeunissement de la direction d’une organisation qui n’a pas tenu de congrès depuis 20 ans est au mieux une tautologie, au pire une banalité. Est-il besoin de rappeler ici que les membres du Comité Central (CC) sortant présentaient la respectable moyenne d’âge de 69 ans ? Est-il besoin de rappeler ici les décès, au cours des dernières années, de deux des membres les plus éminents du CC, Yasser Arafat et Fayçal al-Husseini ?

 

Qui plus est le rajeunissement n’est que très relatif : la survalorisation de l’arrivée de Marwan Barghouthi (50 ans) ou de Mohammad Dahlan (48 ans) est un prisme déformant. La moyenne d’âge du nouveau CC, dans lequel on retrouve Mohammad Ghneim (72 ans), Salim Za’noun (76 ans) ou encore Nabil Shaath (71 ans), se situe, selon les informations que j’ai pu réunir, entre 61 et 62 ans. Soit 12 ou 13 ans de plus que la moyenne d’âge du CC sortant lors de son élection en 1989. On le voit donc, en termes arithmétiques, le rajeunissement n’est que très relatif. On ne parlera pas ici de la féminisation, souvent révélatrice du renouvellement : il n’y a plus aucune femme au CC.

 

Dans l’organigramme du Fatah, si le CC est l’exécutif et, dans les faits, le lieu où se prennent les décisions importantes, il existe un organe de décision large, le Conseil Révolutionnaire (CR), également réélu à l’occasion du 6ème Congrès. À l’heure où j’écris, les résultats proclamés ne sont que très partiels. On pourra néanmoins noter ici que sur les 19 élus au nouveau CC, 15 étaient membres du CR sortant et sont donc loin d’être des novices dans les instances du Fatah, aussi faible soit le poids du CR.

 

La thèse de la « jeune garde » 

 

Une deuxième question émerge rapidement : existe-t-il une quelconque homogénéité politique au sein du groupe appelé « jeune garde » ? Existe-t-il même un groupe ?

 

Au cours des années 2000, plusieurs analystes, dont Khalil Shikaki, ont défendu la thèse selon laquelle deux groupes coexisteraient de manière conflictuelle au sein du Fatah : une « jeune garde », composée de quarantenaires nés à l’intérieur des territoires occupés, cadres de la première Intifada, implantés localement, en lutte contre une « vieille garde » corrompue et despotique, composée de returnees cinquantenaires ou soixantenaires, revenus à Gaza et en Cisjordanie après les Accords d’Oslo, monopolisant le pouvoir et les ressources financières.

 

Le soulèvement de septembre 2000 a été analysé à la lumière de cette thèse : « La vérité est que l’Intifada qui a commencé en septembre 2000 a été la réponse d’une « jeune garde » au sein du mouvement national palestinien, non seulement à la visite de Sharon [sur l’esplanade des Mosquées] et aux impasses du processus de paix, mais aussi à l’échec de la « vieille garde » de l’OLP (…). La jeune garde a eu recours à la violence pour forcer Israël à se retirer unilatéralement de la Cisjordanie et de Gaza (…) et, dans le même temps, pour affaiblir la vieille garde et, à terme, la supplanter » [3].

 

Cet article n’est pas le lieu pour revenir sur cette interprétation très contestable des dynamiques du soulèvement de septembre 2000 [4]. L’essentiel est ici l’idée selon laquelle il existerait un groupe relativement homogène, la « jeune garde » du Fatah, avec des visées et une stratégie communes : thèse que l’on retrouve dans nombre d’articles publiés à l’occasion du Congrès du Fatah. Thèse qui, comme on va le voir, ne résiste pas à l’analyse.

 

Dahlan, Rajoub, Barghouti : 3 hommes, un groupe ?

 

Mohammad Dahlan Trois noms reviennent régulièrement lorsque la « jeune garde » est évoquée : Jibril Rajoub, Mohammad Dahlan et Marwan Barghouti. Un examen un tant soit peu attentif du parcours de ces trois cadres du Fatah fait voler en éclats (au moins) trois des fondements de la thèse de la « jeune garde » : a) l’exclusion de ces cadres des structures de pouvoir mise en place avec Oslo, b) leur hypothétique volonté d’en finir avec les pratiques anti-démocratiques et la corruption, c) une vision politique commune.

 

a) Rajoub et Dahlan, jeunes militants du Fatah dans les territoires occupés durant les années 70 (Rajoub) et 80 (Dahlan), ont très tôt rejoint l’appareil de l’OLP à Tunis, après avoir été bannis des territoires dès 1988. Tous deux ont alors été rapidement associés au commandement des forces de sécurité de l’OLP. Ils sont revenus en 1994, à l’occasion de la mise en place de l’Autorité Palestinienne (AP), et ont été nommés responsables d’un des principaux organes sécuritaires de l’AP : la Sécurité Préventive. Dahlan l’a dirigée à Gaza, Rajoub en Cisjordanie. Lorsque l’on connaît le rôle central des services de sécurité dans l’appareil de l’AP, l’exclusion de Dahlan et de Rajoub n’est que très relative.

 

Si Rajoub, devenu en 2003 Conseiller à la Sécurité de Yasser Arafat, n’est pas un proche d’Abu Mazen (qui lui a offert par la suite le poste de… Président de la Fédération Palestinienne de Football !), le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a jamais été très éloigné des structures de pouvoir. Quant à Dahlan, s’il n’exerce plus officiellement de poste dans l’organigramme de l’AP depuis son putsch manqué contre le Hamas en juin 2007 [5], il est de notoriété publique dans les territoires palestiniens et dans le Fatah qu’il est l’un des plus proches conseiller du Président de l’AP Mahmoud Abbas (Abu Mazen).

 

 b) On peut également s’interroger quant au supposé positionnement anti-corruption et pro-démocratisation de Dahlan et Rajoub. La plupart des travaux sur les Services de sécurité palestiniens indiquent en effet que, loin d’avoir freiné la corruption, ils ont participé de sa généralisation : « Partenaire privilégié des services de sécurité israéliens, la Sécurité Préventive joue un rôle central dans la constitution d’une rente commerciale qui permet d’alimenter les réseaux de pouvoir de Yasser Arafat » [6]. La possibilité de négocier, avec Israël, des permis et autorisations pour la circulation des marchandises au sein des territoires palestiniens et entre les zones autonomes est rapidement devenue l’apanage des services de sécurité, ce qui a généré un vaste réseau de corruption et de clientélisme, dans lesquels Dahlan et Rajoub ont été largement impliqués.

 

C’est ainsi, par exemple, que la Sécurité Préventive de Rajoub a été chargée par la direction de l’AP de faire respecter son monopole auto-attribué sur les importations d’essence (source considérable de revenus servant à alimenter les réseaux de clientèle), car certaines stations-service palestiniennes continuaient d’importer de l’essence en contournant le monopole établi. Les hommes de Rajoub ont ainsi bloqué les camions transportant l’essence devenue illégale et averti l’ensemble des propriétaires de stations-service que plus une goutte d’essence ne parviendrait dans leurs stations s’ils ne respectaient pas les nouvelles règles. Au-delà, « après que l'Autorité palestinienne a consolidé son pouvoir dans les territoires, Rajoub s’est saisi de la situation et a annoncé que dorénavant les propriétaires de stations-service devraient payer une taxe additionnelle à un taux basé sur leurs ventes quotidiennes » [7]. De la sorte, Rajoub a établi une source indépendante de revenu pour ses services et pour son propre réseau de clientèle.

 

Mohammad Dahlan a lui aussi mis en place un vaste système de clientélisme dans la Bande de Gaza. Il s’est ainsi construit un véritable fief électoral dans la zone de Khan Younes (il a été réélu député en 2006). Après son départ précipité de Gaza en 2007, il a réussi à étendre son réseau de loyautés à plusieurs villes de Cisjordanie. C’est ainsi, par exemple, que lors d’un entretien, un responsable de la Sécurité Préventive à Jénine m’a déclaré : « [même si] Dahlan n’est plus à la tête de la Sécurité Préventive, (…) si jamais demain il me demande de faire quelque chose, je le ferai » [8].

 

Les préoccupations démocratiques de Rajoub et Dahlan sont elles aussi très relatives. Lors des élections primaires du Fatah organisées en vue du scrutin législatif de janvier 2006, des hommes armés proches de Rajoub (candidat aux primaires) ont « protégé » certains bureaux de vote du district d’Hébron, dissuadant nombre de membres du Fatah de « mal voter ». La forte implication de Mohammad Dahlan dans la tentative de renversement armé du Hamas [9], pourtant démocratiquement élu, indique qu’il a, comme Rajoub (et nombre d’autres cadres du Fatah), une conception singulière de la démocratie [10]

 

Jibril Rajoub c) Le dernier point problématique est celui de l’hypothétique homogénéité politique de la « jeune garde ». Et là encore, le moins que l’on puisse dire est que l’hypothèse ne résiste pas à l’analyse, que l’on s’intéresse aux relations entretenues entre les trois hommes ou à leurs positions politiques.

 

La rivalité, voire la haine, entre Dahlan et Rajoub, est quasiment proverbiale dans les territoires palestiniens. Elle a de plus été soigneusement entretenue, durant les première années de l’autonomie, par un Yasser Arafat passé maître dans l’art du divide and rule : « Yasser Arafat saisit l’occasion de distribuer des postes de direction à ses fidèles et de s’assurer de leur loyauté. En répartissant l’exercice de la force entre les mains de plusieurs responsables, il évite de confier trop de pouvoir à un seul homme » [11]. Dahlan et Rajoub ont, chacun de leur côté, longtemps espéré être le successeur de Yasser Arafat, qui ne s’est pas privé d’entretenir le doute à  ce sujet.

 

Cette rivalité a connu un nouveau développement en 2003 lorsque Mohammad Dahlan, mis en disgrâce par Arafat après des déclarations très critiques à l’encontre du vieux leader, a été nommé Ministre de la Sécurité Intérieure par un Abu Mazen alors Premier Ministre et en conflit avec le Président de l’AP. Arafat a alors nommé Rajoub « Conseiller National à la Sécurité », dans le but de contrer l’influence de Dahlan, voire de le neutraliser.

 

Si l’on dépasse les querelles personnelles, on se rend compte que les positions politiques de Rajoub et de Dahlan sont relativement proches : adhésion au processus d’Oslo, volonté (qui s’est vérifiée sur le terrain) d’une coopération avec les Israéliens, notamment dans les domaines sécuritaires et économiques, rejet manifeste de la lutte armée… Ce en quoi ils diffèrent largement des prises de position du « troisième homme », Marwan Barghouti : ce dernier, s’il prône le dialogue avec Israël, demeure un partisan de la négociation sous la pression de la résistance, y compris armée, et a exprimé à plusieurs reprises des critiques du Processus d’Oslo et de la construction de l’AP. Même si d’aucuns pourront affirmer que ces prises de position sont essentiellement tactiques, il n’en demeure pas moins que Dahlan/Rajoub et Marwan Barghouti incarnent deux orientations significativement différentes.

 

Sur une autre question-clé, les rapports au Hamas, il est de nouveau difficile de trouver une quelconque communauté de vue entre les trois hommes. Dahlan a fait montre d’une hostilité sans équivalent vis-à-vis de l’organisation islamique ; Rajoub (dont un frère est l’un des députés Hamas du district d’Hébron) fait preuve de davantage de nuance ; Barghouti, quant à lui, co-signataire en mai-juin 2006 du document des prisonniers appelant à la réconciliation nationale [12], est partisan d’un dialogue avec le mouvement d’Ismaïl Hanyhah, même s’il a adopté des positions très critiques lors des événements de juin 2007.

 

En termes politiques, la prétendue « jeune garde » présente donc un large spectre d’orientations qui, loin de constituer une quelconque plate-forme commune, s’avèrent contradictoires. Le rapprochement entre Barghouti et Dahlan avant les élections législatives de 2006 [13] n’était pas le fruit d’un accord politique quelconque mais l’un des avatars de la bataille rangée au sein du Fatah consécutive à la mort d’Arafat, qui avait conduit à des alliances conjoncturelles et à des rapprochements contre-nature, à visée essentiellement interne et tactique. Le supposé pacte Dahlan-Barghouti a d’ailleurs fait long feu.

 

On peut dès lors contester l’idée même de l’existence d’une « jeune garde ». Impossible d’établir une quelconque exclusion des postes à responsabilité de l’AP. Si Barghouti a longtemps été mis à l’écart par Arafat, ce n’est pas le cas de Dahlan et Rajoub. Impossible, également, de définir ce prétendu groupe en l’opposant aux pratiques clientélistes et autoritaires de la direction historique de l’OLP. Au contraire, des individus comme Dahlan et Rajoub en ont été, et en sont encore, partie prenante. Impossible, enfin, de trouver un quelconque programme politique commun fédérant des individus aux positions très diverses. Impossible, dès lors, de dégager la pertinence de l’opposition jeune garde/vieille garde.

 

Qui a gagné ?

 

S’il n’y a pas de triomphe de la prétendue jeune garde, quels enseignements tirer du 6ème Congrès du Fatah ? Il est encore trop tôt pour formuler l’ensemble des conclusions relatives à la réunion de Béthléem ou pour produire une analyse exhaustive des dynamiques qui s’y sont exprimées. On peut néanmoins dresser quelques bilans et formuler un certain nombre d’hypothèses.

 

Une question, simpliste mais nécessaire, s’impose : qui a gagné ?

 

Pour nombre de commentateurs, le « grand vainqueur » du Congrès est Mahmoud Abbas, réélu triomphalement à la tête du CC sans opposition déclarée. On pourra noter ici que certains ne sont pas à une contradiction près, qui soulignent dans le même temps la victoire de la pseudo-« jeune garde » et le succès d’Abu Mazen, 74 ans, membre fondateur du Fatah en 1959, à la tête de son CC, Secrétaire Général de l’OLP, responsable des négociations d’Oslo (c’est lui qui a signé la Déclaration de Principes en 1993), ancien Premier Ministre et actuel Président de l’Autorité Palestinienne. La notion de « vieille garde » est donc elle aussi à géométrie variable…

 

Affirmer qu’Abu Mazen est le grand vainqueur du Congrès du Fatah n’est cependant pas une contre-vérité. Il a en effet réussi à franchir le principal obstacle auquel il risquait de se heurter avec l’organisation de cette Convention : des critiques trop virulentes de la politique conduite par l’AP depuis sa création il y a quinze ans, qui auraient pu conduire à une remise en cause de sa légitimité personnelle pour diriger le Fatah. Le moins que l’on puisse dire est que, si des voix discordantes se sont exprimées, elles ont été pour l’essentiel contenues. Et ce pour principalement deux raisons : a) les modalités d’organisation du Congrès; b) la fragmentation du Fatah.

 

a) En choisissant d’organiser le Congrès à Béthléem, Mahmoud Abbas et ses proches ont neutralisé une bonne partie des opposants « de l’extérieur » : nombre de militants et cadres critiques, résidant à l’extérieur de la Cisjordanie, ont tout simplement refusé de se rendre au Congrès, affirmant que la tenue de la Convention d’un Mouvement de libération nationale dans un territoire sous occupation et donc, avec l’autorisation et sous contrôle de la puissance occupante, était un non-sens. Certains, qui avaient décidé de ne pas boycotter, n’ont pas reçu le permis d’entrée des autorités israéliennes.

 

Trois jours avant le début du Congrès, Azzam al-Ahmad, à la tête du Groupe Fatah au Conseil Législatif Palestinien, annonçait que le nombre de délégués avait été relevé de 1252 à… 2265 ! Soit un quasi-doublement, à la totale discrétion d’Abu Mazen et de certains membres du Comité d’organisation. En augmentant arbitrairement le nombre de délégués, désignés dans des conditions plus qu’opaques, l’équipe d’organisation de la Convention a non seulement « noyé » les opposants de l’intérieur, mais s’est aussi offert les loyautés de certains éléments critiques, leur offrant la possibilité de gonfler artificiellement le nombre de leurs partisans à la Convention et donc de prétendre à une place dans les instances de direction du mouvement.

 

En décidant de se faire élire en public, par acclamation, à main levée, et avant même les votes pour l’élection du CC et du Conseil Révolutionnaire (procédés qui favorise les réflexes légitimistes et dissuade les opposants de s’exprimer [14]), Abbas, tout en contournant les statuts du Fatah et en évitant de se mesurer aux autres candidats au CC (rien ne semble indiquer, bien au contraire, qu’il est celui qui aurait obtenu le plus de voix…), a parachevé son succès : la presse a relevé son élection « à l’unanimité » alors que tous les observateurs indépendants présents sur place ont refusé d’employer ce terme, tant la manœuvre était grossière. Le procédé est d’ailleurs aujourd’hui contesté à l’intérieur même du Fatah [15], entre autres par le Secrétaire Général sortant, Farouq Qaddoumi, qui affirme que « ce mode d’élection est une forme de coercition indirecte pour influencer la volonté de l’électorat et pour donner au dirigeant le pouvoir absolu de bannir ses opposants » [16].

 

b) Mais au-delà des manœuvres administratives, c’est l’état de décomposition avancée du Fatah qui explique la victoire d’Abu Mazen. Intérieur/extérieur, Gaza/Cisjordanie, Zones autonomes de Jénine/de Naplouse/de Béthléem/etc… : depuis les Accords d’Oslo le Fatah s’est progressivement transformé en conglomérat de fractions locales, dans lequel les groupes d’affinités ne se sont plus structurés en termes de clivages politiques mais autour des localismes et des réseaux individuels de loyautés. 

 

Cette décomposition s’explique tant par la poursuite de l’occupation israélienne (fragmentation des Zones autonomes) que par la politique du noyau dirigeant de l’AP [17]: en favorisant l’émergence de potentats locaux, la direction de l’AP s’est assuré le monopole sur les instances « nationales » et a tenté d’asseoir sa légitimité en multipliant les réseaux dépendants de leur proximité avec le pouvoir central. Cette politique a montré ses limites lors des élections législatives de 2006, au cours desquelles les potentats locaux et nationaux ont été balayés par le vote populaire. Lors des primaires (internes) qui ont précédé ces mêmes élections, le Fatah a littéralement implosé en raison des candidatures multiples et des affrontements personnels entre notabilités locales [18].

 

C’est ce Fatah fragmenté par le népotisme, de moins en moins enclin aux débats internes quant aux questions politiques nationales, qui a tenu récemment son premier Congrès en 20 ans. On ne peut dès lors être que peu surpris de constater que la Convention n’ait pas été polarisée par les débats politiques mais par les querelles de personnes, les questions de procédures, les alliances tactiques et, au final, l’élection d’un CC qui n’est en aucun cas un organe de direction collective porteur d’une orientation politique mais essentiellement une juxtaposition d’individus portés par leurs réseaux personnels.

 

Et ce ne sont certainement pas les textes d’orientation adoptés lors du Congrès, qui, dans la tradition de l’OLP, prônent simultanément « la lutte jusqu’à l’élimination de l’entité sioniste » et la nécessité d’une solution négociée avec les autorités israéliennes, qui peuvent servir de mandat à la nouvelle direction. Au contraire, les contradictions inhérentes à ces textes leur confèrent une valeur proche de zéro.

 

Le mode d’élection du CC (vote sur des personnes, non sur des programmes) a largement participé de cette dépolitisation. Si l’on y ajoute le gonflement artificiel du nombre de délégués, qui a renforcé le fonctionnement en réseaux, on comprend d’autant mieux pourquoi aucune opposition politique structurée n’a émergé lors du Congrès.

 

Fatah : renaissance ou seconde mort ?

 

Ainsi cohabitent, au sein du CC, des figures historiques de l’OLP (Mohammad Ghneim, Salim Za’noun…), des fonctionnaires de l’AP sans passé militant (Saeb Erekat…), des ex-responsables des Services de Sécurité (Jibril Rajoub, Mohammad Dahlan, Tawfiq al-Tirawi…) ou des cadres du Fatah relativement populaires et identifiés comme critiques de la politique d’Abu Mazen (Marwan Barghouti, Mahmoud al-Aloul…). Mais au-delà de cette juxtaposition de légitimités, qui ne va pas manquer de se traduire en conflits dans les semaines et mois qui viennent, se dégagent un certain nombre de tendances qui permettent de porter une appréciation politique sur les résultats du Congrès de Béthléem.

 

Le 6ème Congrès du Fatah est-il, comme le prétendent nombre de nouveaux élus et de commentateurs, celui de la rupture et de la renaissance ?

 

Tout indique que l’on ne peut répondre à cette question que par la négative. Si rupture il y a eu, elle date de plus d’une quinzaine d’années, lorsqu’une fraction de la direction historique de l’OLP, et donc du Fatah, s’est résolue à signer un accord qui, loin de répondre aux revendications nationales des Palestiniens, ne leur offrait qu’un semblant d’autonomie qui s’est avéré, à l’épreuve des faits, n’être que la poursuite de l’occupation par d’autres moyens. Les Accords d’Oslo et la constitution de l’AP ont été une rupture majeure, réduisant la question palestinienne à celle des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza et fixant comme principales tâches au Fatah la construction d’un appareil d’Etat sans Etat et la coopération, parfois à marche forcée, avec Israël, afin d’obtenir davantage dans le cadre du processus négocié, au détriment de la lutte quotidienne contre l’occupation et pour le retour des réfugiés.

 

Ce sont ces dynamiques qui ont été enregistrées lors du Congrès du Fatah, qui a davantage joué un rôle de révélateur que donné le signal d’un nouveau départ. Les militants du Fatah, acteurs de la lutte de libération, sont très minoritaires au sein de la nouvelle direction. La majorité du CC se compose en réalité de purs produits des « années Oslo » et de l’appareil de l’AP, quand bien même ils auraient un passé militant : Ministres, anciens Ministres, anciens Conseillers d’Arafat, Conseillers d’Abu Mazen, ex-responsables des forces de sécurité, « négociateurs », hauts fonctionnaires… Tout le panel du « personnel politique d’Oslo » est là.

 

Qui plus est, la forte présence de représentants du secteur économique et du secteur sécuritaire est à l’image de la politique de l’AP depuis sa prise en main par le duo Abbas-Fayyad [19] : priorité accordée au développement économique (passant par la normalisation des relations avec Israël) et développement sans précédent des politiques sécuritaires.

 

D’autres éléments confirment cette tendance : quasi-disparition, au CC, des représentants des Palestiniens de l’extérieur, sur lesquels l’AP n’exerce aucune juridiction (un seul élu, Sultan Abu al-Aynayn, dirigeant du Fatah au Liban) et des Palestiniens de la Bande de Gaza, que l’AP a « perdue » en juin 2007 ; non-élection (remarquée) d’Hussam Khadr, figure respectée du Fatah, connu pour ses activités militantes et ses critiques de la politique de l’AP ; « recomptage » de dernière minute qui a permis à at-Tayyib Abdul Rahim, adjoint du Président Abbas, de « gagner » 26 voix et d’être finalement élu au CC alors qu’il était au départ donné battu…

 

C’est en ce sens que l’on peut parler de la « deuxième mort » annoncée du Fatah : passé de mouvement de libération nationale à principal acteur de la construction d’un appareil d’Etat sous occupation, le Fatah n’est désormais même plus une organisation politique pouvant prétendre représenter de manière cohérente le peuple palestinien. Le Congrès de Béthléem a sanctionné cet état de fait, même si l’organisation compte encore en son sein nombre de militants et de cadres honnêtes et sincères : le Fatah est un conglomérat de baronnies locales et de réseaux clientélistes, quasi-mafieux, sous la coupe d’un pouvoir non-élu [20] qui n’hésite pas à fermer les bureaux d’al-Jazeera, à traquer, enfermer, voire assassiner ses opposants, quand il ne les livre pas à Israël au cours d’opérations conjointes.

 

Depuis la fin du Congrès se succèdent les démissions, les accusations de fraude, les déclarations de non-reconnaissance des résultats du congrès et les affrontements physiques. Les événements en cours ne sont que les plus récents symptômes de l’irréversible agonie. Mais la mort du Fatah tel qu’il s’est constitué il y a 50 ans ne signifie pas la mort du peuple palestinien et de ses aspirations, ne préjuge en aucun cas des évolutions à venir et n’empêchera pas, comme chacun s’en rendra compte assez tôt, les explosions futures.


 


Notes


[1] Antonio Gramsci, Selections from the Prison Notebooks, Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith (eds), International Publishers, New York, 1971, p.276 (traduction J.S.).

[2] Voir, entre autres, Khalil Shikaki, Old Guard, Young Guard: the Palestinian Authority and the Peace Process at Cross Roads (novembre 2001), sur http://www.ipcri.org/files/oldyoungshikaki.html, et Palestinians divided (février 2002), sur http://www.foreignaffairs.com/articles/57622/khalil-shikaki/palestinians-divided

[3] Shikaki, Palestinians divided, op. cit.

[4] On pourra se référer utilement à Jean-François Legrain, « Le fantôme d’Arafat », Critique Internationale n°16, janvier 2002, pp. 40-48, sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/critiqueint200207.htm

[5] Voir mon article Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19456849.html

[6] Laetitia Bucaille, « L’économie à l’ombre des services de sécurité », dans A. Gresh, D. Billion et al., Actualités de l’Etat palestinien, Paris, Editions Complexe, 2000, p. 53.

[7] Eli Halahmi, ancien PDG de la compagnie pétrolière Pedasco, cité par Ronen Bergman et David Ratner, « The Man who Swallowed Gaza », dans Ha'aretz, supplément week-end du 4 avril 1997.

[8] A Jénine, le Hamas est sous contrôle. Entretien avec Hisham Rohr, responsable de la Sécurité Préventive à Jénine (mai 2008), sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-19569861.html

[9]  Salingue, Comment les Etats-Unis ont organisé une tentative de putsch contre le Hamas, op. cit.

[10] Ce qui a valu à Dahlan le surnom de « Pinochet palestinien » chez certains commentateurs et analystes… Voir par exemple Joseph Massad, Pinochet in Palestine ? (novembre 2006) sur http://weekly.ahram.org.eg/2006/819/op2.htm et Tony Karon, Palestinian Pinochet Making His Move ? (mai 2007) sur http://tonykaron.com/2007/05/15/palestinian-pinochet-making-his-move/

[11] Laetitia Bucaille, Générations Intifada, Paris, Hachette Littérature, 2002, pp. 65-66.

[12] Voir le texte et les signataires sur http://www.france-palestine.org/article4843.html

[13] Ils avaient alors menacé de déposer une liste concurrente à la liste officielle du Fatah.

[14] Voir entre autres Robert Michels, Les partis politiques, essai sur le tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Collection « Champs », Paris, 1971 (Première édition française : 1914), notamment le chapitre « La stabilité des chefs ».

[15] Voir par exemple Angry Fatah members to deliver rejection memo to Abbas over elections sur http://maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=218855

[16] Qaddoumi rejects Fatah elections sur http://www.maannews.net/eng/ViewDetails.aspx?ID=218820

[17] Voir notamment Jean-François Legrain, « Autonomie palestinienne : la politique des néo-notables », dans Revue du Monde Musulmanet de la Méditerranée (REMMM), 81-82, 1996, pp. 153-206, sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/neonotables1.htm

[18] C’est ainsi que dans le district d’Hébron plus de 100 candidats se sont présentés lors des primaires du Fatah (pour 9 places)… Certains des battus se sont néanmoins portés candidats aux élections législatives, divisant encore un peu plus le « socle électoral » du Fatah…

[19] Voir mon article L’échec programmé du plan « Silence contre Nourriture » : où va le gouvernement de Salam Fayyad ? (juin 2008) sur http://juliensalingue.over-blog.com/article-20129960.html

[20] Le mandat présidentiel d’Abu Mazen a pris fin le 9 janvier dernier, tandis que le Premier Ministre Salam Fayyad n’a obtenu que 2.4 des voix lors des législatives de 2006…

 

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 9 juillet 2009

 


La « résistance non-violente » dans les territoires palestiniens :
Changement de stratégie ou recherche d’une légitimité nouvelle ?

 
Le texte qui suit est une communication effectuée en juillet dans le cadre du Séminaire "Violence, droit et Justice", co-organisé par le Laboratoire de Théorie du Politique (Labtop), l'Institut des Sciences sociales du Politique (ISP) et le Groupe de Sociologie Politique et Morale (GSPM).

 

« Les Palestiniens doivent renoncer à la violence. La résistance par la violence et le meurtre n’aboutira pas. Les Noirs en Amérique ont souffert du fouet quand ils étaient esclaves et de l’humiliation de la ségrégation. Mais ce ne fut pas la violence qui leur a finalement permis d’obtenir l’égalité totale des droits. Ce fut la persévérance, déterminée et pacifique, pour réaliser les idéaux des fondateurs de l’Amérique. Cette même histoire peut être racontée par tous les peuples, de l’Afrique du sud à l’Asie du sud, de l’Europe de l’est à l’Indonésie. C’est une histoire avec une vérité simple : la violence ne mène nulle part. Tirer des roquettes contre des enfants israéliens endormis ou tuer des vieilles femmes dans un autobus, n’est pas un signe de courage ni de force. Ce n’est pas de cette manière que l’on revendique l’autorité morale; c’est ainsi que l’on y renonce »1.

 
 

Introduction

 

Depuis septembre 2000 et le début de ce que l’on a nommé « deuxième Intifada », l’approche dominante dans l’appréhension du conflit opposant l’Etat d’Israël au peuple palestinien est celle du « cycle de la violence » : les violences des uns succèderaient aux violences des autres, l’enjeu majeur serait donc la rupture du « cycle opération armée israélienne/représailles palestiniennes » (ou l’inverse). Ainsi se succèdent, de manière cyclique également, les appels à « l’arrêt des violences », posé comme préalable au dialogue en vue d’hypothétiques négociations entre les deux parties.

 

« La guerre israélienne vient justifier le "terrorisme" palestinien de la même manière que le "terrorisme" palestinien vient justifier la guerre israélienne. Les deux adversaires sont prisonniers de la même rhétorique par laquelle chacun, dans une imitation parfaite du discours de l'autre, justifie sa propre violence en affirmant se défendre contre la violence adverse et rejette la responsabilité sur le camp d'en face. Chacun brandit les meurtres de l'autre pour justifier ses propres meurtres en arguant de son droit à la légitime défense. Et, ainsi, chacun a de bonnes raisons à faire prévaloir pour prétendre avoir raison. Et pourtant chacun se trompe et doit lui-même payer le prix de son erreur. Au bout du compte, il y a deux perdants. Et les souffrances subies de part et d'autre ne font qu'accumuler les haines » 2.

 

Il ne s’agira pas ici de discuter de la pertinence d’une approche qui place sur le même plan la « violence » d’un Etat constitué, possédant une armée suréquipée et l’arme nucléaire, et celle d’un peuple en lutte pour son indépendance. Il s’agira plutôt d’interroger les angles morts, les points aveugles d’une telle approche, et de se demander dans quelle mesure le discours dominant sur « la » violence dans les territoires occupés reconfigure, à l’extérieur, la perception de la lutte nationale du peuple palestinien et, à l’intérieur, la résistance palestinienne elle-même.

 

La confusion entre « violence » et « action militaire ponctuelle » occulte l’essentiel de la violence infligée par Israël au peuple palestinien : celle de l’occupation militaire, continue depuis juin 1967. Effet de miroir, la résistance palestinienne est appréhendée en étant amputée de l’essentiel : le combat quotidien contre l’arbitraire de l’administration coloniale. Cette invisibilisation de leur lutte a conduit les Palestiniens à envisager, au cours de leur histoire récente, des moyens d’action complémentaires afin de rompre leur isolement et de renverser un rapport de forces largement défavorable.

 

Depuis quelques années la thématique de la « résistance non-violente » occupe une place substantielle dans le champ politique palestinien et dans le mouvement international de solidarité. Dans quelle mesure la « résistance non-violente » est-elle en rupture avec les formes passées de la lutte palestinienne ? La « non-violence » revêt-elle la même signification pour les Palestiniens et pour ceux qui affirment les soutenir dans leur combat ? En dernière analyse, l’apparent développement de la non-violence traduit-il une réorientation stratégique de la lutte ou un changement tactique pour conquérir une légitimité ?

 
 

De la non-violence dans les territoires palestiniens occupés

 

Définir la non-violence requiert une définition de la violence, que l’on pourra considérer dans notre contexte comme l’utilisation de la force physique dans le but de provoquer chez autrui des dommages corporels et/ou psychologiques, voire la mort. Une « action non-violente » n’est cependant pas seulement une action qui ne répond pas à ces critères. Elle est à situer dans un contexte de violence réelle ou potentielle. On pourra donc l’envisager comme « un substitut direct aux comportements violents, [qui] implique une retenue délibérée face à une violence attendue dans un contexte de dispute » 3.

 

Israël (auparavant le mouvement sioniste) et les Palestiniens sont dans une situation conflictuelle depuis plus d’un siècle, dont l’enjeu majeur est le contrôle de la terre. Et si la résistance à ce que les Palestiniens considèrent comme une entreprise de dépossession est bien, comme l’affirme Hussam Khadr, « une résistance quotidienne qui a duré tout au long du 20ème Siècle et qui dure encore aujourd’hui » 4, force est de constater que le recours à des formes d’actions violentes, s’il a été bien réel, n’occupe qu’une place très minoritaire dans l’histoire de la lutte palestinienne.

 

Dans les années 1930 des cellules de guérilla se constituent pour lutter contre l’occupation britannique et la colonisation sioniste. Elles seront démantelées dans les années 1936-1939. La « lutte armée » reprend en 1965, mais les actions militaires sont relativement rares et organisées depuis les camps de Jordanie et du Liban. L’écrasement des camps de Jordanie (1970) puis du Liban (1982) sonnent le glas de la guérilla. Les détournements d’avion des années 70, comme la prise d’otages de Munich (1972), sont organisés par des groupes minoritaires et visent avant tout à attirer l’attention internationale sur la question palestinienne.

 

Ces actions violentes, bien réelles, ne se sont pas substituées à la résistance quotidienne, « non-violente »  : « Depuis plus d’un siècle la résistance civile a toujours été une composante essentielle de la lutte du peuple palestinien contre le Sionisme. (…) La résistance au projet colonial sioniste a principalement pris des formes non-violentes : des manifestations de masse, des mobilisations populaires, des grèves de travailleurs, le boycott des produits sionistes, et la résistance culturelle, souvent ignorée, au travers de la poésie, de la littérature, de la musique, du théâtre ou de la danse » 5.

 

Les années 1970 et 1980 ont été le théâtre du développement, dans les territoires palestiniens occupés, de multiples cadres d’organisation de la lutte : syndicats, organisations d’agriculteurs, de femmes, d’étudiants, d’intellectuels, d’artistes… Le leitmotiv de ces organisations était le suivant : dans une situation d’administration coloniale, développer au maximum les structures permettant de s’émanciper de la tutelle israélienne, avec pour but l’autosuffisance (économique, alimentaire) et la constitution d’alternatives aux structures de l’Etat colonial (Universités palestiniennes par exemple) 6.

 

C’est ce travail de construction des structures de résistance dans toute la société palestinienne qui explique le caractère massif, organisé « à la base », durable et « non-violent » de la 1ère Intifada (1987-1990). Considérer l’Intifada comme une rupture n’est possible que si l’on résume la lutte palestinienne aux actions violentes des années 60-70. Si l’on prend en compte les multiples structures de résistance civile, « non-violente », développées dans cette même période, l’Intifada n’est rien d’autre que leur « visibilisation », l’affirmation de l’existence d’un peuple en lutte collective pour ses droits 7.

 

Les effets de l’Intifada sont connus : la rhétorique israélienne qui affirmait que les Palestiniens n’étaient pas un peuple et que leur résistance était le fait d’organisations terroristes perd une bonne partie de sa légitimité. Sous pression internationale (et notamment états-unienne), Israël est contraint d’ouvrir des négociations avec les Palestiniens, qui aboutiront sur les Accords d’Oslo 8.

 

Aujourd’hui encore, dans la mémoire collective palestinienne, l’Intifada de 1987 demeure la référence en termes d’organisation de la lutte et de rupture de l’isolement international, et ce malgré l’échec du Processus d’Oslo. Les attentats-suicide des années 1990-2000 et l’Intifada armée de 2000-2003 ne sont en aucun cas considérés comme plus efficaces ou comme pouvant se substituer à la lutte civile, populaire, non-violente, dont la reconstruction s’avère être la préoccupation majeure de tous ceux et toutes celles qui, chez les Palestiniens, se posent la question du (re-)développement de la résistance.

 

La thématique de la « résistance non-violente », entendue comme une forme d’action politique qui, malgré une situation de conflit et une politique violente de la part de l’autre partie, se refuse au recours à la force physique en vue d’infliger des dommages à l’adversaire n’est donc pas nouvelle dans les territoires palestiniens. Elle est le fondement même de la lutte palestinienne. Comment dès lors comprendre les appels répétés aux Palestiniens, tant de la part des acteurs étatiques internationaux que de celle du « mouvement de solidarité », à renoncer à la violence, à privilégier la non-violence ?

 
 

Quelle « non-violence » ?

 

On peut distinguer, chez les théoriciens et les adeptes de la non-violence, deux grandes postures : la non-violence comme principe philosophique, découlant d’un rejet a priori de toute forme d’action violente ; la non-violence comme choix pragmatique, résultant d’une évaluation de divers modes d’action dans un cas précis et un contexte donné. Gandhi est probablement le plus célèbre « philosophe de la non-violence », tandis que Gene Sharp, parfois surnommé le « Clausewitz de la lutte non-violente », incarne la non-violence pragmatique.

 

Tandis que Gandhi écrit « [que] la non-violence est la loi de notre espèce tout comme la violence est la loi de l’animal » 9, se situant délibérément sur le terrain moral, Sharp affirme que la non-violence est « une réponse à la question de savoir comment agir avec efficacité en politique » 10. Les deux approches peuvent bien évidemment être combinées, et revêtent ici essentiellement un caractère idéal-typique. On pourra néanmoins aisément comprendre que si l’approche morale et l’approche pragmatique peuvent parfois coexister, elles peuvent aussi se révéler contradictoires.

 

« Nous vivons sous occupation depuis plus de 40 ans. La violence est là, elle est partout, dans chaque aspect de nos vies… La non-violence ? Ca ne peut pas exister ici » 11. Ces propos d’un militant palestinien sont éclairants : les brutalités et les humiliations quotidiennes de l’armée d’occupation, l’arbitraire colonial, les milliers de morts et les dizaines de milliers de blessés… font de la vie dans les territoires palestiniens un combat permanent contre la violence. La violence est la règle, la norme, elle est ressentie par les Palestiniens comme un état de fait.

 

L’omniprésence, dans les rues, les maisons et les échoppes palestiniennes, des affiches de « martyrs » (le terme désigne tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, sont morts en raison de l’occupation israélienne), participe de ce phénomène. Ces affiches, au-delà de l’hommage rendu aux victimes sont un des éléments de l’environnement de violence quotidienne dans lequel vit la population palestinienne. On pense ici au punctum de Roland Barthes, cet élément d’une photo « qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer » 12 : même dans les moments de relatif apaisement de la tension militaire, ces affiches jouent un rôle de piqûre de rappel.   

 

Le recours à la violence n’est donc pas perçu comme une option mais comme une nécessité de la situation, imposée par l’adversaire. Pour nombre de Palestiniens, qu’ils aient choisi ou non de rejoindre des « groupes armés », le recours à des actions violentes est une question de survie. Au-delà, le sentiment d’être une victime qui se défend face à un agresseur (ce que confirme le Droit International) conforte les Palestiniens dans l’idée que rien ne peut remettre en question, en principe, la violence nécessaire de leur combat légitime. 

 

Le Mouvement National Palestinien ne s’est jamais, au cours de son histoire, situé dans un rejet moral de la violence. Lorsqu’au milieu des années 80 Mubarak Awad fonde le « Centre d’étude de la non-violence », à Jérusalem, il précise dans le document fondateur que la stratégie non-violente est une question de conjoncture, et qu’elle « n’exclut pas la possibilité que la lutte à l’intérieur [des territoires palestiniens] se transforme en lutte armée lors d’un prochaine étape » 13. À l’exception du Parti du Peuple Palestinien (PPP, ex-Parti Communiste Palestinien), aucune organisation politique palestinienne n’a même, à ce jour, renoncé en principe à l’action violente. Et le PPP explique sa position non par des raisons philosophiques mais par des raisons pragmatiques : la nécessité de construire une résistance populaire « de masse », incompatible selon eux avec toute militarisation de la lutte.

 

Les débats inter-palestiniens quant aux questions de principe concernant « la » violence, touchent donc quasi-exclusivement les attaques contre les civils : attentats et prises d’otages dans les années 70-80, « attentats-suicide » en Israël dans les années 1990-2000. Et ici encore, le débat ne se situe guère sur le terrain moral mais sur celui de l’efficacité politique : lorsque dans les années 1980 Yasser Arafat affirme « renoncer au terrorisme », c’est pour que l’OLP soit reconnue comme un partenaire légitime dans le cadre d’un processus négocié ; lorsqu’en juin 2002 une pétition d’intellectuels palestiniens appelle à l’arrêt des attentats-suicide, c’est « [parce que] ces opérations ne nous avancent pas sur la voie de la liberté et de l'indépendance, mais gonflent les rangs des opposants à la paix et donnent au gouvernement de Sharon des arguments pour poursuivre sa guerre destructrice » 14.  

 

Ce débat sur les actions violentes contre les civils (distingués des soldats et des colons) appelle deux remarques : il traduit en réalité un débat plus profond quant à la légitimité de l’Etat d’Israël, certains courants palestiniens, notamment le Hamas (même s’il nuance de plus en plus ses positions 15), considérant qu’il n’y a pas de civils israéliens, mais seulement des colons ; sa place et sa teneur indiquent en outre que dans la stratégie palestinienne la question n’est pas « violence/non-violence » mais « quelle place et quelle forme doit prendre la résistance armée dans la lutte ? ».

 

Ces éléments permettent de comprendre pourquoi le terme « non-violence » n’est que très rarement employé dans les territoires et le champ politique palestiniens. Le concept de « non-violence » opère, de facto, une rupture entre deux formes de résistance qui n’ont jamais été pensées par les Palestiniens comme étant contradictoires mais complémentaires. On parlera donc de « résistance populaire » et de « résistance armée », on privilégiera la réflexion sur l’articulation entre les deux modes d’action, et non sur la supériorité de l’un vis-à-vis de l’autre.

 

Ils permettent également de comprendre les décalages manifestes, voire les incompréhensions, entre les Palestiniens eux-mêmes et ceux qui affirment les soutenir dans leur combat tout en conditionnant ce soutien à « l’arrêt des violences ». Cette incompréhension est triple :

 

- Pour les Palestiniens le mot d’ordre de « l’arrêt des violences » ne prend son sens que dans la mesure où l’on parle de l’ensemble des violences, y compris l’occupation civile et militaire.

- La « résistance non-violente », que les Palestiniens appellent « résistance populaire », n’est pas pour ces derniers en contradiction avec la lutte armée.

- Les discussions sur les moyens privilégiés de la lutte n’ont de valeur, pour les Palestiniens, que si elle s’inscrivent dans la recherche du moyen le plus efficace pour satisfaire leurs droits.
 

 

La 1ère Conférence de Bil’in

 

En février 2006 s’est déroulée dans le village palestinien de Bil’in la première « Conférence internationale pour une résistance populaire et non-violente » 16. Elle est depuis devenue un événement annuel. Cette initiative mérite d’être étudiée, tant elle est révélatrice des processus et des contradictions que nous avons examinés jusqu’à présent.

 

Le lieu n’a évidemment pas été choisi au hasard. Bil’in est un village dans lequel existe, depuis janvier 2005, un « Comité populaire » qui organise de manière hebdomadaire des manifestations pacifiques contre la construction du Mur de séparation, dont le tracé empiète largement sur les limites municipales du village. Bil’in est rapidement devenu un symbole, et nombre de militants pacifistes étrangers, y compris des Israéliens, participent aux manifestations hebdomadaires. Les habitants de Bil’in ont de plus déposé des recours juridiques devant la Haute Cour israélienne, qui a ordonné à plusieurs reprises des modifications du tracé du Mur.

 

Il convient de rappeler ici en outre que la Cour Internationale de Justice a donné raison, dans un avis rendu dès le 9 juillet 2004, aux Palestiniens exigeant la destruction du Mur :

 

« Israël est dans l’obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l’auteur ; il est tenu de cesser immédiatement les travaux d’édification du mur qu’il est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire et d’abroger immédiatement ou de priver immédiatement d’effet l’ensemble des actes législatifs et réglementaires qui s’y rapportent » 17.

 

Les animateurs du Comité populaire ont parfaitement compris les vertus du combat du village de Bil’in : une situation d’oppression et d’injustice manifestes, des habitants désarmés luttant pacifiquement pour conserver leurs terres, soutenus par des militants israéliens.

 

Bil’in et sa manifestation hebdomadaire sont dès l’année 2005 devenus le passage obligé de nombre de groupes de militants étrangers et israéliens en déplacement dans les territoires palestiniens. C’est ainsi qu’a germé, dans l’esprit des animateurs du Comité populaire de Bi’lin, l’idée d’une « Conférence internationale pour une résistance populaire et non-violente », à laquelle ont été conviés les acteurs de la solidarité internationale :

 

« Les 20 et 21 février se tiendra à Bil’in une conférence Palestino-Israélienne et internationale ayant pour thème la lutte collective non-violente. Durant ces 2 jours de rencontres, nous discuterons de la lutte collective, de la signification des colonies et du mur, des actions de non-violence sur le terrain et de différents exemples de luttes dans le Monde. Nous espérons que participeront à cette conférence les militants internationaux et locaux qui sont en accord avec la lutte commune menée par les Palestiniens, les Israéliens et les internationaux. Notre but est de promouvoir la lutte commune non-violente en créant des liens entre des militants de différents endroits, en échangeant l’information et en créant un réseau des militants qui soutiennent la lutte commune. Afin de créer ce réseau, nous discuterons pendant ces 2 jours de toutes les questions évoquées ci-dessus et une action à laquelle chacun d’entre nous pourra participer aura lieu » 18.
 

Il ne s’agira pas ici de revenir sur le déroulement et le contenu de la Conférence elle-même. L’essentiel, en ce qui concerne notre propos, est  de noter que la Conférence de Bil’in a eu davantage d’écho à l’étranger que dans les territoires palestiniens eux-mêmes. La participation palestinienne, au-delà des habitants de Bil’in, s’est limitée à quelques représentants d’ONG et d’associations.
 

Au-delà des contingences matérielles (difficultés de déplacement en raison des contrôles israéliens), ce déséquilibre dans la participation participe du décalage, entre les Palestiniens et ceux qui affirment soutenir leur combat, dans la perception de la non-violence :
 

a) La Conférence de Bil’in va bien évidemment contribuer à populariser la question palestinienne et aider tous ceux qui, à l’étranger, tentent de démontrer qu’il n’y a pas de « guerre » entre Israël et les Palestiniens mais un peuple en lutte pour défendre sa terre.  
 

b) Mais pour nombre de militants palestiniens, cette survalorisation de la Conférence de Bil’in, à l’étranger, et cet intérêt soudain porté par les « Internationaux » à la résistance non-violente est une condamnation implicite des autres formes de résistance, et notamment de la lutte armée. Dans la bouche d’un militant du FPLP, le ressentiment est net : « Faut-il s’affirmer non-violent pour avoir le droit d’attirer l’attention des étrangers sur notre sort ? Mais qu’ils viennent vivre ici, et ils verront où est la violence… » 19.
 

c) Au-delà, et même si ce n’était au départ pas l’intention des organisateurs de la Conférence, Bil’in focalise, à partir de 2006, l’attention de nombres d’acteurs de la solidarité avec la résistance palestinienne, au détriment de multiples autres initiatives. « Mais pourquoi vont-ils tous à Bil’in ? Partout dans les territoires palestiniens nous résistons. Il y a des centaines d’actions qui auraient besoin d’être soutenues… » 20.
 

d) Enfin, l’initiative de Bil’in va susciter les convoitises et devoir rapidement faire face aux tentatives d’instrumentalisation, voire de récupération politique.
 

Depuis cette première Conférence de Bil’in, ces phénomènes se sont amplifiés et le Comité populaire du village a tenté, tant bien que mal, de répondre à des problématiques qu’il n’avait pas, de son propre aveu, anticipées.

 

Les évolutions : 2006-2009
 

J’exposerai ici les principales évolutions factuelles pour chacun des 4 points exposés ci-dessus. Dans un second temps je m’attacherai à les analyser afin de dégager les principales conclusions relatives au sujet traité dans cette communication.
 

a) Chaque année depuis 2006, une nouvelle Conférence est organisée à Bil’in. Elle devient un point d’appui essentiel pour la popularisation du combat des villageois de Bil’in contre le Mur et, au-delà, pour la popularisation de la cause palestinienne. En 2008, on comptait parmi les participants Luisa Morgantini, vice-présidente du Parlement européen et Mairead Maguire, militante irlandaise, prix Nobel de la Paix en 1976. L’ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter a adressé une lettre aux participants. La Conférence a également reçu un message vidéo de soutien de l’ancien directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor Zaragoza. Ces invités prestigieux témoignent du succès incontestable remporté par la Conférence.
 

b) Dans le même temps les organisateurs de la Conférence ont tenu compte des critiques suscitées, dans les territoires palestiniens, par l’emploi du concept de « résistance non-violente » : à partir de 2008 le terme disparaît de l’intitulé de l’initiative, remplacé (en anglais) par « grassroots resistance », que l’on pourra traduire par « résistance organisée à la base ». Cette substitution n’est pas un détail sémantique, mais traduit une prise en compte des positions de nombre d’organisations palestiniennes, qui ont conditionné leur soutien à l’initiative au retrait de toute condamnation a priori de la résistance armée. Selon les termes d’un dirigeant du FPLP : « Nous n’avons pas renoncé à la lutte armée mais nous soutenons néanmoins la lutte des villageois de Bil’in. Nous sommes prêts à participer à la Conférence à condition que la question de la résistance armée ne soit pas exclue des débats » 21. En 2008 une discussion est organisée, pour la plus grande surprise de certains des participants étrangers, quant à la complémentarité entre résistance populaire et lutte armée. Y participent les principales organisations de l’OLP (FPLP, FDLP, PPP, FIDA, al-Mubadara, Fatah). Aucune d’entre elles n’a condamné a priori toute forme de violence, contrairement à certains intervenants internationaux.
 

c) Conscients du danger de mise en concurrence de la Conférence de Bil’in avec le reste des initiatives prises dans les territoires palestiniens, et souhaitant s’appuyer sur la popularité de Bil’in, les membres du Comité populaire développent, à partir de 2006, des liens avec d’autres comités de villages ou de camps de réfugiés. À partir de 2008 la Conférence est en partie « délocalisée » dans certains villages, et des excursions sont organisées pour les participants, afin qu’ils puissent mesurer la réalité de l’occupation israélienne dans ses diverses dimensions. Il ne s’agit cependant pas d’une « exportation » du modèle de Bil’in mais bien d’une rentabilisation de l’écho suscité par ce village pour populariser d’autres initiatives. En 2008, et davantage encore en 2009, la déclaration finale de la Conférence met l’accent non sur les manifestations pacifiques mais bien sur la nécessité de l’organisation de la résistance « à la base », tandis qu’elle invite les acteurs de la solidarité internationale à se saisir de la Campagne dite « Boycott/Désinvestissement/Sanctions » (BDS) 22 et à en faire leur campagne centrale. Les manifestations pacifiques contre le Mur sont, comme on va le voir, passées au second plan. Elément notable, révéltaur du décalage entre acteurs palestiniens et acteurs internationaux, certains de ces derniers « oublient » de rendre compte de la place centrale du BDS à leur retour de la Conférence.

 

d) L’écho de Bil’in suscite les convoitises de la plupart des acteurs du Mouvement National Palestinien. En 2008 le Premier Ministre de l’Autorité Palestinienne de Ramallah, Salam Fayyad, intervient lors de l’événement. Un représentant du Président Mahmoud Abbas est également présent. Mais l’exemple le plus frappant des tentatives d’instrumentalisation à des fins politiques de la lutte de Bil’in est celui de Mustapha Barghouthi, personnalité politique palestinienne qui a fondé en 2002 al-Mubadara, l’Initiative Nationale Palestinienne, organisation politique qui s’appuie sur un important réseau d’ONG reconnues internationalement. Présent chaque année à Bil’in, Mustapha Barghouthi a repris à son compte, à partir de 2007, le concept de « résistance non-violente » : « Nous pensons que la Palestine a besoin en effet d’une alternative. Mais pas fondamentaliste. Nous proposons une alternative non fondamentaliste. Et nous misons sur la non-violence (…). Le Fatah et le Hamas s’appuient sur la force. Nous, nous misons sur la démocratie. (…) Une partie ne peut imposer une solution par la violence à l’autre. Si vous l’emportez par la violence, ce n’est pas démocratique. Aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, ni Hamas ni le Fatah ne sont démocratiques » 23. Les principales forces du Mouvement National Palestinien, à l’exception du Hamas, qui refuse de participer à une initiative qui fait, selon lui, « une apologie de la non-violence alors qu’il n’est pas question de renoncer à la lutte armée », ont donc tenté d’une façon ou d’une autre de se réapproprier Bil’in. Mais, comme on va le voir, aucune d’entre elles n’y est parvenue, en raison notamment de ce que l’on pourra appeler l’auto-dépassement de la Conférence.

 

Analyse des évolutions

 

a) Les organisateurs de la Conférence de Bil’in avaient vu juste : la lutte exemplaire de villageois désarmés contre le Mur a suscité l’enthousiasme aux 4 coins du monde, convaincant nombre d’organisations et de personnalités, qui émettaient des réserves quant à la forme prise par le combat palestinien dans les années 2000-2003 (lutte armée), de prendre publiquement position contre l’occupation israélienne.

 

L’initiative de Bil’in a en partie rompu l’isolement international dont les Palestiniens étaient victimes depuis le début de l’année 2001 (reprise des attentats-suicide en Israël), a fortiori depuis le 11 septembre et la victoire idéologique d’Ariel Sharon qui a assimilé la politique israélienne à la « guerre contre le terrorisme ».

 

Bil’in a également permis de reconstruire des liens israélo-palestiniens, quasiment rompus depuis septembre 2000, avec le développement de collaborations avec des groupes comme l’International Solidarity Movement (ISM) ou les Anarchistes contre le Mur. Ce phénomène participe largement de la rupture de l’isolement international.

 

Enfin, Bil’in a joué un rôle indéniable de force d’attraction vers les territoires palestiniens, encourageant nombre de militants internationaux à se rendre en Cisjordanie et à découvrir les réalités de l’occupation israélienne. On peut dire en ce sens que la mise en avant du caractère « non-violent », « pacifique », de Bil’in, en tenant compte du contexte international et des critiques formulées contre la stratégie armée, a largement contribué à donner un second souffle à la cause palestinienne.

 

b) Bil’in a également joué un rôle non négligeable au sein même du champ politique palestinien, en reposant la question de la stratégie dans la lutte contre l’occupation israélienne. Il ne s’agit pas ici de surestimer ces phénomènes, mais il est néanmoins indéniable que l’écho international de Bil’in a amené, de manière directe ou indirecte, nombre de militants palestiniens à s’interroger quant à leur propre stratégie. Le dirigeant du FPLP cité plus haut affirme ainsi : « Même si nous avons beaucoup critiqué Bil’in, nous avons été obligés d’admettre que ces manifestations et ces conférences ont attiré l’attention d’une partie du monde sur notre cause. Alors non, il ne s’agit pas de dire que c’est la solution. Mais c’est sûr que nous devons reprendre les côtés positifs de Bil’in : l’organisation à la base et la très bonne communication » 24. Comme on l’a vu cette prise en compte de Bil’in par les organisations politiques palestiniennes nationales n’a pas pour autant signifié une rupture stratégique.
 

 

Et par un effet de feedback, l’implication plus grande des factions palestiniennes dans les Conférences a permis à nombre d’organisations internationales et de militants étrangers de mieux saisir les débats inter-palestiniens concernant le recours à la violence. Malgré l’intitulé original de la Conférence de Bil’in, chacun aura pu en effet comprendre que le clivage violence/non-violence n’était pas une grille de lecture pertinente quant à la résistance palestinienne. Les Palestiniens se sont en réalité réapproprié un outil qui menaçait de leur échapper car les participants internationaux, par méconnaissance ou par confort, valorisaient quasi-exclusivement le caractère « non-violent » de la résistance de Bil’in, en oubliant sa dimension populaire et en postulant l’exclusion a priori de toute violence. De symbole, pour certains, de la résistance non-violente en Palestine, Bil’in est progressivement devenu un symbole de la lutte palestinienne, dans toutes ses dimensions et composantes.

 

c) L’élargissement géographique de la Conférence s’est accompagné, comme on l’a vu, d’un élargissement qualitatif. Cet élément est essentiel dans la compréhension des dynamiques engendrées par l’initiative de Bil’in. De nouveau, il ne s’agit pas ici de surestimer le phénomène. Mais il est certain que Bil’in a servi, de manière directe ou indirecte, de catalyseur, de tribune et de point d’appui à d’autres initiatives dépassant de très loin les manifestations pacifiques contre le Mur.

 

C’est ainsi que la Campagne BDS, initiée en juillet 2005 par 172 organisations palestiniennes, a été au cœur des Conférences de 2008 et 2009. La campagne BDS n’avait eu qu’un écho très relatif au cours des 3 premières années, mais elle a connu une accélération importante à partir de 2008, lorsque la déclaration finale de la Conférence de Bil’in a appelé les acteurs de la solidarité à « promouvoir le boycott, le désinvestissement et les sanctions ; demander à tous les mouvements, organismes et associations de solidarité internationale de faire campagne pour un boycott qui comporte le retrait des investissements d’Israël de même que l’application de sanctions économiques, en particulier l’Accord d’Association commercial entre l’UE et Israël » 25. Le Forum Social Mondial de Belem (janvier 2009), dans lequel se trouvaient nombre de participants à la Conférence de Bil’in, a pour la première fois adopté le mot d’ordre du BDS 26. La Conférence de 2009 en a fait sa priorité et il figure en première place dans la déclaration finale, loin devant le mot d’ordre de la destruction du Mur 27

 

C’est ce que l’on pourrait appeler l’autodépassement de Bil’in : d’un appel au soutien international à quelques centaines de villageois désarmés en lutte pour défendre leur terre, on est passé à l’exigence d’une campagne planétaire pour exercer des pressions sur Israël en l’isolant du reste du monde, et ce jusqu’à ce que l’ensemble des droits nationaux du peuple palestinien soient satisfaits.

 

Même si ce n’était pas l’objectif des membres du Comité populaire de Bil’in, leur initiative mettant en avant la non-violence a servi de « produit d’appel » à la cause palestinienne dans son ensemble et permis de valoriser des secteurs de la résistance palestinienne largement ignorés jusqu’alors.

 

Elle a permis de sortir de la logique dans laquelle la rhétorique du « cycle des violences » avait enfermé le peuple palestinien. Cette rhétorique entretenait l’idée selon laquelle « les torts étaient partagés » et que « les deux parties devaient faire des efforts », et elle avait profondément investi le mouvement de solidarité lui-même. Le succès et le développement actuels de la campagne BDS sont une victoire idéologique majeure pour les Palestiniens : c’est l’Etat d’Israël et sa politique qui sont stigmatisés, pas « les violences ». 

 

Enfin, elle a participé de la revisibilisation de la résistance populaire palestinienne, en la resituant dans son historicité et dans son rapport complexe mais non contradictoire avec la lutte armée. Nombre d’acteurs du mouvement de solidarité, qui avaient une approche philosophique de la non-violence, ont pu mesurer que chez les Palestiniens elle était essentiellement la conséquence d’une démarche pragmatique due au déséquilibre du rapport de forces militaire. Ces acteurs ont pu comprendre que le recours à la lutte armée résultait entre autres de l’isolement international des Palestiniens, et que l’exigence d’un renoncement a priori à toute forme de violence était irrecevable et donc contre-productif.

 

En d’autres termes la Conférence de Bil’in et les dynamiques qu’elle a engendrées ont démontré que l’opposition violence/non-violence était largement imposée de l’extérieur et que, de manière paradoxale, c’est par le rejet de ce clivage et par le soutien sans injonction préalable aux revendications palestiniennes que le mouvement de solidarité pourrait contribuer au re-développement de la résistance populaire et à une baisse substantielle de l’utilisation des armes.

 

d) En ce qui concerne, enfin, les tentatives de récupération et d’instrumentalisation politiques, le constat est sans appel : personne n’a pu s’approprier Bil’in, pour de multiples raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas ici car elle nous éloigneraient de notre propos. Je me contenterai d’indiquer que la faiblesse organisationnelle d’al-Mubadara (Mustapha Barghouthi) lui a interdit de s’emparer de l’initiative de Bil’in qui, comme on l’a vu, a connu des développements qualitatifs et quantitatifs significatifs. De plus, la (re-)montée en puissance de la résistance populaire palestinienne a paradoxalement affaibli la position de Mustapha Barghouthi qui voulait en faire une spécificité de son courant politique.

 

De son côté l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas et Salam Fayyad n’a pas pu, pour des raisons structurelles, « récupérer » Bil’in. S’il y a pu y avoir conjonction d’intérêts, ponctuellement, entre une initiative valorisant la non-violence et un gouvernement promettant à Israël de mettre fin aux attaques armées palestiniennes, l’auto-dépassement de Bil’in et la place centrale prise par la question du BDS a contraint l’Autorité Palestinienne à prendre ses distances avec l’initiative. Enfermés dans une logique exclusive de négociations, les dirigeants de l’Autorité Palestinienne de Ramallah ne peuvent sérieusement reprendre à leur compte le mot d’ordre du BDS, qui inclut la revendication de la rupture des relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël.

 

On comprend dès lors la déclaration finale de la Conférence de Bil’in, qui exige « que les factions nationales palestiniennes soutiennent la résistance populaire, et notamment le mouvement BDS », mettant la direction de l’Autorité Palestinienne devant ses responsabilités et face à ses contradictions, et démontrant que le soutien formel à la « non-violence » n’équivaut pas à un soutien réel à la « résistance populaire ».

 
 

Conclusions

 

Loin d’être un changement de stratégie issu d’un quelconque aggiornamento des organisations politiques palestiniennes, l’apparente nouveauté des formes « non-violentes » de résistance dans les territoires palestiniens est avant tout le produit d’une illusion d’optique. La quasi-hégémonie idéologique du paradigme du « cycle de la violence », combiné à l’occultation, volontaire ou non, de la violence quotidienne de l’occupation israélienne, a invisibilisé l’essentiel de la résistance palestinienne.

 

De même que certains avaient découvert la nature populaire et non-violente de la résistance palestinienne lors de l’Intifada de 1987, d’autres (ou parfois les mêmes) ont oublié ces caractéristiques lorsque, dans les années 2000-2003, l’ensemble des organisations palestiniennes (à l’exception du PPP) ont repris la lutte armée. Cette myopie a conduit certains acteurs du mouvement de solidarité internationale à relativiser leur soutien à la lutte palestinienne, les plaçant dans la position paradoxale de soutien aux droits d’un peuple sans soutien à son combat.

 

Confrontés au triple défi de l’écrasement militaire, de l’isolement international et des divisions entre organisations palestiniennes, certains acteurs du Mouvement National Palestinien ont eu l’intelligence politique de mettre en avant une lutte locale exemplaire :  celle des villageois de Bil’in.  En valorisant ses aspects « non-violents », ils ont contribué à la reconquête de la légitimité palestinienne, sans pour autant revendiquer une quelconque nouveauté ou une concurrence avec les formes armées de la lutte.

 

Sans jamais se réclamer d’une non-violence philosophique, de principe, qui ne peut naître et/ou prendre racine dans une société confrontée de manière quotidienne à la violence de l’occupation, les organisations palestiniennes qui se sont saisies de l’écho international de Bil’in ont progressivement redonné son sens et son audience à la résistance populaire, qui n’avait en réalité jamais disparu des territoires palestiniens. Ils ont ainsi démontré que l’opposition formelle entre partisans et adversaires de la violence était une construction idéologique exogène vouée à dissimuler une rhétorique du « partage des responsabilités » entre Israël et les Palestiniens. On comprend d’autant mieux pourquoi le discours de Barack Obama cité en introduction, dans lequel il insiste sur la question de « l’arrêt des violences » palestiniennes et vante les mérites de la non-violence, a été mal reçu en Cisjordanie et à Gaza.

 

Ce faisant, ces acteurs ont redonné un contenu au concept de résistance non-violente, qui ne s’est jamais au cours de l’Histoire limité à un pacifisme souvent synonyme d’inaction 28. On comprend dès lors pourquoi le terme de résistance populaire, « à la base », est privilégié, qui ne se définit pas « en négatif » par rapport à un possible recours à la violence mais « en positif », sans exclure a priori l’action violente : implication toujours plus grande des populations concernées, multiplication des formes d’action (manifestations, grèves, boycott…), et surtout appel à la participation populaire internationale. L’initiative de Bil’in demeure encore aujourd’hui largement critiquée dans les territoires palestiniens : aspects ritualisés, rendez-vous obligé des « internationaux » survalorisation par rapport à d’autres combats locaux. Elle a néanmoins révélé et généré des dynamiques qui la dépassent de très loin, et ce quelles qu’aient été les intentions originelles de ses initiateurs.

 

C’est donc essentiellement à une adaptation tactique que l’on a assisté dans les territoires palestiniens, dont la portée dépasse de très loin le cas étudié. Ou quand dans une situation d’injustice manifeste, ceux qui ont le droit de leur côté sont souvent obligés de faire d’apparents compromis idéologiques, au risque d’affaiblir dans un premier temps leur position. Quand des reculs sur la forme, lorsqu’ils sont organisés avec intelligence, peuvent rapidement aboutir à des avancées sur le fond. Quand une logique en apparence exclusive devient, par la pratique et la confrontation des points de vue, une logique essentiellement inclusive. Mais aussi quand la dénonciation de « la » violence, décontextualisée et dépolitisée, dissimule mal les indépassables contradictions d’une approche « équilibrée » tentant de concilier justice et injustice, droit et non-droit.  

 


Notes

1
 Discours de Barack H. Obama au Caire, 4 juin 2009.
Jean-Marie Muller, Conflit israélo-palestinien, la violence sacrilège, 12 octobre 2003.
Véronique Dudouet, Nonviolent Resistance and Conflict Transformation in Power Asymmetries, Berghof Resarch Center for Constructive Conflict Management, septembre 2008.
http://www.berghof-handbook.net/uploads/download/dudouet_handbook.pdf
Entretien avec Hussam Khadr, Membre du Conseil Législatif Palestinien, Naplouse, octobre 2001.
Entretien avec Omar Barghouthi, Coordinateur de la Campagne palestinienne Boycott/Désinvestissement/Sanctions, Bil’in, juin 2008.
Voir entre autres Joss R. Hiltermann, Behind the Intifada, Labor and Women’s Movements in the Occupied Territories, Princeton, Princeton University Press, 1991 et Jamal R. Nassar et Roger Heacock (eds), Intifada : Palestine at the Crossroads, New York, Bir Zeit University et Praeger Publishers, 1990.
Voir Hiltermann, op. cit.
Pour plus de détails, voir mon article « Retour sur les Accords d’Oslo ».
Gandhi, Lettres à l'âshram, Paris, Albin Michel, 1971, p. 132
10 Gene Sharp, The Politics of Nonviolent Action, Boston, Porter Sargent, 1973, p. 64.
11 Entretien, mai 2008.
12 Roland Barthes,  La chambre claire : notes sur la photographie, Paris, Gallimard, 1980, p. 48.
13 Mubarak Awad, « Non-Violent Resistance: A Strategy for the Occupied Territories », in Journal of Palestine Studies, Vol. 13, No. 4 (été 1984), p. 22-36
14 Appel à la cessation immédiate des attentats-suicide, paru dans le quotidien palestinien al-Quds (en arabe), 20 juin 2002.
15 Voir notamment Hroub, Khaled, « Un Hamas nouveau ? », in Revue d’études palestiniennes, n°102, hiver 2007.
16 Site internet : http://www.bilin-village.org/
17 Avis de la Cour Internationale de Justice (CIJ), rendu le 9 juillet 2004. Texte original (en anglais) sur
http://www.icj-cij.org/docket/files/131/1677.pdf
19 Entretien, juin 2008.
20 Idem, juin 2008.
21 Entretien, février 2006.
22 Voir l’appel sur http://www.bdsmovement.net/
23 Mustapha Barghouthi, Pour une résistance de masse non-violente contre Israël (entretien avec I. Ramonet), mai 2008.
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-05-09-Moustapha-Barghouti
24 Entretien, février 2006.
26 « Nous demandons d’urgence aux personnes et organisations dans le monde de se mobiliser pour les actions visibles de la campagne BDS ». Texte complet sur :
http://openfsm.net/projects/facili-tation-de-fsl/assemblee-contre-la-guerre-les-bases-militaires-et-les-armes-nucleaires
28 Voir notamment Sharp, op. cit., dans lequel l’auteur liste 198 ( ! ) formes d’action non-violente.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles d'analyse
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Lundi 27 avril 2009


Article publié dans le numéro 1 de la revue mensuelle du NPA (avril 2009)

 

1. Le développement du sionisme : du Congrès de Bâle à la naissance d’Israël

 

Le 1er Congrès Sioniste se réunit en août 1897, à Bâle. Il consacre la transformation en mouvement politique d’un courant idéologique né en Europe au cours de la 2nde moitié du 19ème Siècle. Face au développement de l’antisémitisme, les sionistes postulent l’impossibilité d’une coexistence entre Juifs et nations européennes et préconisent en conséquence la création d’un Etat juif. Ce courant est très minoritaire chez les Juifs, beaucoup plus attirés par les organisations ouvrières, tel le parti Bund qui regroupe en Europe orientale des centaines de milliers de militants juifs se revendiquant du socialisme.

 

Les résolutions du Congrès de Bâle déterminent les objectifs du mouvement sioniste. Le but est « d’assurer au peuple juif un foyer en Palestine garanti par le droit public ». Pour y parvenir, les délégués recommandent « l’encouragement systématique à la colonisation de la Palestine » et « des démarches (…) afin d’obtenir des gouvernements le consentement nécessaire pour atteindre le but du sionisme ». 

 

Ces 2 recommandations annoncent 2 contradictions qui structureront, et structurent  encore, le conflit entre Israël et le peuple palestinien. La 1ère est la contradiction entre la volonté de créer un Etat juif en Palestine et la présence d’un peuple sur cette terre (il n’y a que 5% de Juifs en Palestine en 1900). La 2nde est la contradiction entre la rhétorique émancipatrice du sionisme et sa communauté d’intérêts avec les pays impérialistes. 

 

Le projet sioniste est un projet colonial qui suscite la désapprobation des autochtones. Il a donc besoin de l’appui des puissances qui dominent la région, notamment de la Grande-Bretagne qui exerce un mandat sur la Palestine après la Première Guerre Mondiale. Ce soutien est affirmé en novembre 1917 par le Ministre Britannique des Affaires étrangères, Lord Balfour, qui déclare que « le Gouvernement de sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer National pour le peuple juif ».

 

Les Britanniques ont été convaincus par les garanties données par Chaïm Weizmann, dirigeant sioniste résidant à Manchester. Il a repris l’argument de Theodor Herzl, considéré comme le Père fondateur du sionisme, qui écrivait que l’Etat juif serait « l’avant-garde de la civilisation contre la barbarie ». Le 1er gouverneur britannique de Jérusalem déclare au début des années 20 que l’Etat juif sera « un petit Ulster juif loyaliste dans un océan d’arabisme potentiellement hostile ». 

 

Forte de ce soutien, la colonisation s’accélère dans les années 20 et 30. L’allégeance sioniste aux intérêts impérialistes se concrétise en 1936 : lors du 1er soulèvement des Palestiniens contre la colonisation juive et la tutelle britannique, les milices sionistes épaulent l’armée britannique pour écraser une révolte qui menace de prendre une tournure régionale. 

 

La Seconde Guerre Mondiale et le génocide confèrent une légitimité nouvelle au sionisme. De plus, les grandes puissances voient plutôt d’un bon œil la création d’un Etat allié au cœur d’une région fortement déstabilisée par le développement des mouvements anti-coloniaux. En novembre 1947, l’ONU décide d’un partage de la Palestine entre un Etat juif (54% du territoire) et un Etat arabe (46%). 

 

Les Juifs ne représentent alors qu’1/3 de la population. Les dirigeants sionistes vont tout mettre en œuvre pour étendre la superficie de l’Etat juif et pour en expulser les non-Juifs : la colonisation n’ayant pas suffi, il faut en passer par le nettoyage ethnique. Lorsqu’en mai 1948 Israël proclame son indépendance, qui déclenche la 1ère guerre israélo-arabe, 400 000 Palestiniens ont déjà été chassés ; à l’armistice (1949), Israël a conquis 78% de la Palestine et 800 000 Palestiniens sont réfugiés. 
 

 

2. La montée du nationalisme palestinien : de la création de l’OLP à l’Intifada

 

Il faudra attendre près de deux décennies après la création de l’Etat d’Israël pour que les Palestiniens puissent se doter d’une représentation nationale propre et que leur sort ne demeure plus entre les mains des seuls Etats arabes. Après l’armistice de 1949, la Cisjordanie est annexée par la Jordanie tandis que Gaza est sous contrôle de l’Egypte. Ces 2 Etats empêchent l’émergence d’une direction palestinienne autonome et instrumentalisent la cause palestinienne dans le cadre des rivalités inter-arabes.

 

C’est dans ce contexte qu’est fondée en 1964 l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), une création des Etats arabes, et non un organe dont se seraient dotés les Palestiniens. La charte de l’OLP précise par exemple que l’organisation n’exerce aucune souveraineté sur la Cisjordanie et Gaza. Le nationalisme arabe et le panarabisme sont à leur apogée, et la question palestinienne est pensée dans le seul cadre de la question arabe.

 

Dès 1959, des Palestiniens exilés au Koweït créent le Mouvement National Palestinien de Libération (Fatah). Yasser Arafat, Farouk Kaddumi, Khalil al-Wazir (Abu Jihad) et Salah Khalaf (Abu Iyad) dénoncent la passivité des régimes arabes et revendiquent la « Palestinisation » de la lutte. Le Fatah se développe notamment dans les camps de réfugiés de l’extérieur et à Gaza et décide, en 1965, de se lancer dans des actions armées contre Israël.

 

L’écrasante victoire d’Israël lors de la Guerre des 6 jours en juin 1967 porte un coup fatal au nationalisme arabe et renforce la crédibilité et l’audience du Fatah. Le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP, d’inspiration marxiste, partisan de la lutte armée) est créé en 1967 suite à une scission du Mouvement Nationaliste Arabe (MNA). En mars 1968, le Fatah tient tête à l’armée israélienne à Karameh, en Jordanie, et voit son prestige s’accroître. Au tournant des années 1968-69 les organisations de guérilla, Fatah en tête, prennent le contrôle de l’OLP et Arafat en est élu Secrétaire Général.

 

La cause palestinienne suscite l’adhésion des populations arabes et stimule la contestation des régimes en place, y compris sur les questions sociales et démocratiques. En 1970-71, l’OLP est chassée d’une Jordanie menacée de déstabilisation et s’installe au Liban. Parallèlement le mouvement nationaliste se développe dans les territoires occupés. Une génération militante y émerge durant les années 70 et 80, qui revendique une relative autonomie vis-à-vis de la direction extérieure de l’OLP, tout en reconnaissant sa légitimité. Les factions de gauche (Parti Communiste, FPLP et FDLP, scission du FP) sont proportionnellement plus fortes dans les territoires occupés que dans l’OLP. 

 

Dès les années 70, la direction Arafat s’est résolue à une solution négociée et tente d’acquérir une légitimité sur la scène internationale. Le mouvement se bureaucratise et développe au Liban un appareil de plusieurs milliers de membres que certains considèrent comme un « Etat dans l’Etat ». La direction de l’OLP revendique le monopole de la représentation, refusant de laisser trop d’autonomie à des cadres de l’intérieur plus radicalisés par le combat quotidien contre l’occupation. 

 

La combinaison du développement du nationalisme dans les territoires palestiniens et de la violence de l’occupation israélienne débouche, en décembre 1987, sur une explosion en Cisjordanie et à Gaza : l’Intifada. Toutes les catégories de la population sont impliquées dans un soulèvement qui n’a pas été initié par la direction de l’OLP. Les cadres de l’intérieur participent à la mise en place de structures d’auto-organisation de la lutte, comme le Commandement National Unifié (CNU), direction légitime et reconnue de l’Intifada. L’ensemble des courants politiques, y compris les factions islamiques (Hamas et Jihad islamique), en pleine expansion dans les années 80, participent à l’organisation de l’Intifada.  

 

Manifestations de masse, grève des impôts, mouvements de prisonniers… La résistance est multiforme, populaire et remet la question palestinienne au cœur des débats internationaux. A l’été 1988, le Roi de Jordanie renonce à toute souveraineté sur la rive ouest du Jourdain. En novembre 1988, lors du Conseil National Palestinien d’Alger, l’OLP proclame l’Etat indépendant de Palestine, reconnaît officiellement Israël et exige la tenue d’une conférence internationale. S’appuyant sur un soulèvement qui s’essouffle peu à peu et qu’elle contrôle de plus en plus étroitement, la direction de l’OLP se place comme l’interlocuteur incontournable de toute négociation. Tandis que l’Intifada s’éteint au début des années 90, confrontée à la répression et à l’isolement international, la direction Arafat se consacre exclusivement à la diplomatie. 
 

 

3. Le piège d’Oslo et du « processus de paix »

 

Après la chute de l’URSS, les Etats-Unis, seule superpuissance, entendent imposer un « Nouvel Ordre Mondial », qui implique un « Nouveau Moyen-Orient ». Il s’agit de démontrer l’hégémonie militaire états-unienne (guerre d’Iraq) et son hégémonie diplomatique, via un règlement, au moins en apparence, de la question palestinienne. Les Etats-Unis forcent Israël, chantage financier à l’appui, à négocier.

 

La direction de l’OLP, très affaiblie par le soutien d’Arafat à Saddam Hussein, n’est pas invitée aux négociations qui s’ouvrent en octobre 1991 à Madrid. Les membres de l’OLP qui y participent viennent des territoires occupés. Des contacts secrets sont néanmoins établis entre des proches d’Arafat et des dirigeants israéliens : un 2nd canal de négociations se met en place à Oslo. Le faible niveau d’exigence des négociateurs d’Arafat tranche avec la fermeté des Palestiniens de l’intérieur, ce qui convainc Israël de choisir le canal d’Oslo.

 

Israël estime que la direction Arafat est suffisamment affaiblie mais encore assez légitime pour faire accepter Oslo à la population. Depuis 1967 et l’occupation de toute la Palestine, Israël est confronté à une difficulté car les Palestiniens sont restés et donc sous sa responsabilité : comment préserver simultanément le caractère juif et les prétentions démocratiques d’Israël ? Les Accords d’Oslo, officialisés en septembre 1993, tentent de répondre à ce problème : maintien de l’emprise israélienne sur l’essentiel de la Palestine tout en accordant « l’autonomie » aux zones les plus peuplées. L’Autorité Palestinienne (AP) est créée pour administrer ces zones.

 

L’armée évacue les villes et les camps (« Zones A », moins de 20% de la Cisjordanie et de Gaza) et garde le contrôle du reste des territoires occupés depuis 1967 (« Zones B et C », plus de 80%). Le nombre de colons double entre 1993 et 2000, tandis que l’AP joue essentiellement un rôle de coopération économique et sécuritaire avec Israël. A l’été 2000, le Premier Ministre Barak propose un règlement définitif : fragmentation de la Cisjordanie, domination israélienne sur Jérusalem et négation du droit au retour des réfugiés.

 

Arafat refuse ce plan, conscient qu’il sera rejeté par la population. En septembre 2000, les Palestiniens se soulèvent, exprimant leur colère contre la poursuite de l’occupation et leur défiance vis-à-vis des négociations. La répression est féroce. Arafat, qui a encouragé le soulèvement en espérant se renforcer dans les négociations, est déclaré persona non grata par Bush et Sharon, qui exigent des réformes de l’AP pour donner du poids à des individus plus fiables, tels que Mahmoud Abbas.

 

Après la mort d’Arafat et l’avènement d’Abbas (2005), Israël et les Etats-Unis imposent des élections législatives à l’AP, pour faire émerger un gouvernement prêt à signer une reddition définitive. Mais la population choisit le Hamas, qui s’est développé dans les années 90 et 2000 en alliant critique d’Oslo, soutien matériel aux populations et poursuite de la lutte. Un vote politique et non religieux, pour l’organisation qui incarnait le mieux, aux yeux de la population, la résistance et le refus des compromissions.

 

Depuis, Israël et ses alliés font payer à la population son vote et essaient de neutraliser le Hamas : boycott diplomatique et économique, tentative de renversement du gouvernement en juin 2007, offensives militaires contre Gaza, arrestations de dirigeants et militants du Hamas avec la complicité de l’AP. La récente offensive contre Gaza n’est que le dernier avatar de cette politique.

 

Telle est la logique du « processus de paix » : la « paix » se fera aux conditions d’Israël, l’interlocuteur palestinien devra capituler ou sera liquidé. L’ « autonomie palestinienne » n’était que la poursuite de l’occupation par d’autres moyens. En Palestine, nombre de voix s’élèvent aujourd’hui pour affirmer que l’heure est à la réflexion sur les formes de la lutte et à la reconstruction de la résistance.
 

 

4. Chronologie succincte 

 

Août 1897 : Premier Congrès sioniste.

Novembre 1917 : Déclaration Balfour.

Juillet 1922 : Début du Mandat Britannique sur la Palestine.

1936-1939 : Premier soulèvement palestinien contre la colonisation et la tutelle Britannique.

29 novembre 1947 : Résolution 181 de l’ONU qui consacre le partage de la Palestine.

14 mai 1948 : Déclaration d’indépendance d’Israël, début de la première guerre israélo-arabe

11 décembre 1948 : Résolution 194 de l’ONU, qui affirme « qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés [palestiniens] qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible (…) ».

Juillet 1949 : Fin de la guerre. Israël occupe 78% de la Palestine. Aucun réfugié n’est rentré.

Mai 1964 : Création de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP).

Juin 1967 : Guerre des 6 jours. Israël quadruple sa superficie et contrôle toute la Palestine.

Septembre 1970 : « Septembre noir » : l’armée jordanienne massacre des milliers de combattants palestiniens dans les camps de Jordanie. 

Juin 1982 : Début de l’invasion israélienne du Liban, qui contraindra l’OLP à fuir en Tunisie.

16-17 septembre 1982 : Massacres dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, au Liban. Les milices chrétiennes alliées d’Israël assassinent 3000 Palestiniens.

9 décembre 1987 : Début de la première Intifada.

13 septembre 1993 : Signature, à Washington, de la « Déclaration de principes », qui débouchera sur les Accords d’Oslo.

29 septembre 2000 : Début de la « Deuxième Intifada ».

11 novembre 2004 : Mort de Yasser Arafat.

Janvier 2005 : Election de Mahmoud Abbas (Abu Mazen).

Janvier 2006 : Victoire du Hamas aux élections législatives.

Juin 2007 : Tentative de renversement du Hamas à Gaza.

Décembre 2008-janvier 2009 : Opération « Plomb durci » contre Gaza. 1300 morts et 5000 blessés.

Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Vendredi 27 mars 2009


Gilbert Achcar, Tareq Arar, Julien Salingue* 

 

En tant que participants au colloque « Israël-Palestine : Etat des lieux », organisé les 6 et 7 avril prochains au CNAM, à Paris, sous la direction d’Esther Benbassa, nous avons été interpellés et le sommes constamment par des personnes s’étonnant de notre participation. Nous avons donc jugé nécessaire de faire connaître notre position.
 

Nous participerons au colloque parce que nous estimons qu’une telle rencontre présente un intérêt majeur quant à l’actualisation des travaux de recherche universitaire traitant de la situation au Proche-Orient, et nous sommes reconnaissants à Esther Benbassa de l’avoir organisé. Nous avons cependant été surpris comme tout le monde, en prenant connaissance du programme définitif du colloque, d’apprendre qu’il sera clôturé par une table ronde – tenue dans un lieu différent : un amphithéâtre à la Sorbonne – à laquelle est convié Sammy Ravel, ministre plénipotentiaire auprès de l’Ambassade d’Israël à Paris.
 

Cette invitation pose à nos yeux un problème majeur : inviter un représentant officiel de l’Etat d’Israël dans un colloque universitaire nous semble aujourd’hui tout à fait inacceptable. Depuis plusieurs années, une campagne initiée par l’ensemble de la société civile palestinienne et soutenue par nombre de pacifistes israéliens demande aux Etats et aux populations du monde entier de rompre tout lien avec les institutions de l’Etat d’Israël, tant que celui-ci continuera de bafouer le droit international. Cette campagne, dite « BDS » (pour Boycott-Désinvestissement-Sanctions), s’inspirant du précédent sud-africain, c’est-à-dire de la campagne internationale de boycott et de sanctions contre le régime de l’apartheid, a pour objectif d’exercer une pression internationale sur l’Etat d’Israël afin qu’il respecte les droits du peuple palestinien. Il ne s’agit évidemment pas de rompre tout lien avec les Israéliens en tant qu’individus, mais seulement avec les institutions israéliennes qui participent à la perpétuation de l’injustice subie par le peuple palestinien.
 

La campagne BDS connaît une actualité toute particulière depuis la récente offensive israélienne criminelle contre la Bande de Gaza. Elle a rencontré depuis lors un écho très élargi. L’Assemblée des mouvements sociaux, réunie lors du Forum social mondial de janvier 2009 à Belém, Brésil, a appelé à « impulser » la campagne BDS et, dans une pétition récente, un grand nombre d’universitaires et de chercheurs en France même se sont engagés « à cesser toute collaboration avec les institutions israéliennes participant à l’occupation », tout en se déclarant « solidaires de ceux qui en Israël luttent courageusement pour les droits humains, sociaux et politiques des Palestiniens ».
 

Il nous semble donc particulièrement malvenu aujourd’hui de convier à un colloque universitaire un diplomate israélien. Il ne s’agit bien sûr pas de refuser le débat contradictoire : nous sommes tout à fait disposés à discuter avec des chercheurs israéliens qui soutiennent la politique de leur gouvernement. Il s’agit uniquement de refuser la présence d’un représentant officiel de l’Etat d’Israël dans une Université, a fortiori au moment où se met en place en Israël un gouvernement d’extrême droite avec pour chef de la diplomatie un raciste notoire.
 

C’est pourquoi, bien que participant au colloque au CNAM, nous déplorons fortement l’invitation d’un ambassadeur d’Israël à la soirée de clôture à la Sorbonne et déclarons que nous n’y assisterons pas.


* Gilbert Achcar est professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres; Tareq Arar est doctorant à l’Institut français de Géopolitique (IFG-Université Paris VIII) et président de l’Union générale des étudiants palestiniens (GUPS) en France; Julien Salingue est doctorant et enseignant en Science Politique à l'Université Paris VIII.
Par Julien Salingue - Publié dans : Articles divers
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Mardi 10 mars 2009
J'interviendrai dans le cadre du Colloque "Israël-Palestine : Etat des lieux", sous la direction d'Esther Benbassa, organisé au CNAM les 6 et 7 avril prochains.

Plus d'informations sur http://centrealbertobenveniste.org/formail-cab/uploads/ProgrammeIP.pdf 
Par Julien Salingue - Publié dans : Infos
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Mardi 10 mars 2009
J'animerai une projection-débat le 25 mars prochain à l'Université Paris 8, à partir de 18h, dans le cadre du Festival Printemps Palestine.

Plus d'informations sur http://festivalprintempspalestine.over-blog.com/
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Salomon


"Apportez-moi une épée", ordonna le roi ; et on apporta l'épée devant le roi,  qui dit : "Partagez l'enfant vivant en deux et donnez la moitié à l'une et la moitié à l'autre." Alors la femme dont le fils était vivant s'adressa au roi, car sa pitié s'était enflammée pour son fils, et elle dit : "S'il te plaît, Monseigneur ! Qu'on lui donne l'enfant vivant, qu'on ne le tue pas !" mais celle-là disait : "Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez !" Alors le roi prit la parole et dit : "Donnez l'enfant vivant à la première, ne le tuez pas. C'est elle la mère." Tout Israël apprit le jugement qu'avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu'il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.

Premier Livre des Rois, 3, 24-28.

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  • : Doctorant en science politique et enseignant à l'Université Paris 8, j'ai créé ce blog à l'occasion de ma présence dans les territoires palestiniens d'Avril à Juillet 2008 (10ème séjour depuis 2001).
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