Avertissement : comme mon précédent article sur les Accords d'Oslo, le texte qui suit
est directement issu de mes travaux universitaires. Je le mets en ligne suite à plusieurs sollicitations et questions concernant une période déjà ancienne mais néanmoins instructive pour qui
s'intéresse aux développements de la lutte du peuple palestinien. Il s'agit de la période qui précède la première Intifada (1987), principalement la période 1967-1987. Je ne prétends
évidemment pas faire ici un panorama exhaustif du développement du mouvement national palestinien durant ces années. Des livres entiers ont été écrits à ce sujet. Il s'agit
plutôt, de manière synthétique, de tenter d'identifier les principaux groupes qui ont joué un rôle dans le développement du mouvement national à l'intérieur des territoires occupés, de
penser leurs évolutions et de faire un "état des lieux" du poids de ces différents groupes et des rapports qu'ils entretiennent à la veille de la Première Intifada. L'objectif de ce travail n'est
pas juste "historique". Un certain nombre des dynamiques identifiées ici permettent d'apporter un éclairage sur bien des développements ultérieurs, que ce soit la Première Intifada elle-même, les
Accords d'Oslo, la Seconde Intifada ou la situation complexe qui règne aujourd'hui dans les territoires palestiniens.
L'article comporte 5 parties :
1 Les élites palestiniennes traditionnelles
2) L'OLP
3) Le mouvement nationaliste dans les territoires palestiniens
4) La volonté d'hégémonie de l'extérieur
5) Les élites palestiniennes à la veille de l'Intifada
1) Les élites palestiniennes traditionnelles
«
Le groupe politique dominant dans la société palestinienne durant le 19ème et le 20ème siècle a été la classe à laquelle on se réfère sous le nom de notables. La formation de cette classe
de notables remonte au 19ème siècle, lorsque l'Empire ottoman, dans le cadre d'une restructuration administrative d'ampleur, a utilisé des personnalités locales proéminentes en Palestine comme
intermédiaires entre [le pouvoir central] et le reste de la population de la zone. (…) [Mais]
alors que la classe des notables a été généralement renversée, dans le Monde arabe, durant
la période qui a suivi les indépendances, en Palestine elle a conservé sa position de domination. L'explication est assez simple : tous les Etats dominants ont continué de s'appuyer sur les
notables palestiniens, intermédiaires utiles [entre ces Etats]
et la population locale »
1.
Durant la période d’administration jordanienne (1948-1967), les autorités d'Amman s'appuient sur les notables palestiniens, qui ont subi des pertes considérables avec la guerre de 1948,
l'annexion de plusieurs milliers d'hectares de terres par Israël et l'exode forcé de près de 800 000 Palestiniens. Industriels, commerçants et grands propriétaires terriens, les notables ont pour
la plupart été frappés par la guerre. Leur rôle central dans la société palestinienne est menacé de décroître considérablement du fait de la forte diminution de leurs ressources et donc de la
base matérielle de leur légitimité et de leur position sociale. La stratégie du Roi de Jordanie, afin d'assurer la domination d'Amman sur la Cisjordanie, consiste donc à s'appuyer sur les
notables menacés par la situation qui suit la guerre de 1948 en leur donnant une place et un rôle dans la nouvelle administration jordanienne de la Cisjordanie.
Les notables palestiniens ont en effet perdu une partie importante de leurs sources de revenus et « [ne peuvent]
conserver leur influence qu'en servant d'intermédiaires entre le pouvoir
central, désormais principal prestataire de richesses, et la population locale »
2. La Jordanie va donc utiliser ces notables affaiblis et dépendants du pouvoir central. Certains
sont nommés maires, d'autres sont intégrés au Parlement, exerçant même parfois des responsabilités dans le gouvernement jordanien : Mohammad Ali al-Jabari, membre d'une grande famille d'Hébron,
est nommé maire d'Hébron et sera Ministre de l'Education nationale ; Raghib Bey al-Nashashibi, représentant d'une grande famille de Jérusalem est nommé gouverneur militaire de la Cisjordanie puis
Ministre de l'Agriculture.
Les notables de Cisjordanie sont au cœur du dispositif jordanien d'administration de la rive ouest du Jourdain. «
La volonté de la plus grande partie de l'élite de Cisjordanie de coopérer
avec Amman sur la base d'arrangements temporaires rencontra l'approche jordanienne, qui consistait à développer une politique de pacification des relations avec les groupements politiques de
Cisjordanie tant qu'ils ne remettaient pas en cause (…)
le pouvoir du royaume. En ce sens, les tendances à la coopération chez l'élite palestinienne permirent au gouvernement jordanien
d'assurer son contrôle sur cette élite sans avoir recours à la confrontation »
3.
Chacune des deux parties trouve son intérêt dans cet arrangement implicite : la Jordanie asseoit son contrôle sur la Cisjordanie en évitant notamment de devoir affronter des revendications
indépendantistes, dans la mesure où sont favorisés les notables qui sont le plus dépendants de la politique et de l'économie jordaniennes. De leur côté, les notables palestiniens, qui deviennent
des éléments incontournables, notamment dans le domaine administratif, pour la population palestinienne, continuent d'occuper, grâce au roi de Jordanie, une position sociale d'importance, qui
était menacée par les pertes consécutives à la guerre.
Dans le même temps, la Jordanie se prémunit contre toute émergence d'une direction politique indépendante en Cisjordanie : les trois provinces qui la composent sont divisées en sept districts
dont les autorités sont directement responsables devant le Ministère de l'Intérieur jordanien. De même, Amman reste la capitale politique et administrative alors que des responsables palestiniens
réclamaient le transfert d'un certain nombre d'institutions à Jérusalem. Les autorités jordaniennes vont donc maintenir, voire renforcer, la position des notables, tout en les maintenant dans une
situation de dépendance, notamment économique, et en veillant à fragmenter suffisamment le pouvoir en Cisjordanie pour que la « zone d'influence » de ces notables se limite à leur localité ou, au
maximum, leur district. La Jordanie va par ailleurs contrôler l'opposition en interdisant tous les partis politiques dissidents (avec notamment la Constitution de 1952 qui interdit toute
organisation politique dont l'idéologie ou les activités menaceraient « l'ordre public et la sécurité »).
La politique jordanienne «
renforce la structure patriarcale de la société [avec le recours]
aux liens personnels plutôt qu'à des relations institutionnalisées comme unique mode de
participation politique »
4. Les notables sont liés individuellement à Amman, dépendent financièrement de la Jordanie, ce qui permet à cette dernière « [d']
assurer son
contrôle sur la Cisjordanie en soutenant ces " représentants " locaux, traditionnels, dont la loyauté est assurée tout en faisant obstacle à l'éventuelle formation d'une infrastructure politique
palestinienne moderne et institutionnalisée, qui aurait réduit le pouvoir du régime hachémite »
5.
À Gaza, même s'il n'y a pas d'annexion comme en Cisjordanie, le pouvoir égyptien va également s'appuyer sur les notables locaux. «
Durant ses 19 années d'administration de Gaza, l'Egypte a
utilisé les familles de notables comme intermédiaires avec la population locale. Les clans Shawwa et Rayyes ont été utilisés par les Egyptiens pour maintenir le calme politique à Gaza, et en
conséquence les deux familles ont continué à prospérer »
6. Nasser n'établit pas une administration directe de la bande de Gaza mais se contente de la contrôler indirectement via
des grandes familles de notables cooptées politiquement et économiquement.
L'Egypte va permettre, en les contrôlant sévèrement, l'émergence de structures politiques palestiniennes comme le
Gouvernement de toute la Palestine (créé en septembre 1948). Il s'agit
pour l'Egypte, non de favoriser le développement de forces politiques palestiniennes autonomes, mais de s'en servir comme un outil dans sa lutte d'influence avec la Jordanie. Le fait que le
leadership du Gouvernement de toute la Palestine soit confié à Haj Amin al-Hussaini est révélateur : ce représentant d'une grande famille de Jérusalem est un rival déclaré du clan al-Nashashibi,
avec lequel Amman a choisi d'entretenir une relation privilégiée. Autre élément notable : contrairement à la Jordanie, l'Egypte n'impose pas aux réfugiés de Gaza l'acquisition de la nationalité
égyptienne. Ce faisant, Nasser indique qu'il ne souhaite pas, contrairement au Roi Abdallah, intégrer les territoires palestiniens et leur population à son propre Etat. Il ne faut cependant pas
en conclure que Nasser a favorisé l'émergence d'un mouvement national palestinien autonome à Gaza. Le véritable pouvoir a été confié aux grandes familles tandis que les structures politiques
étaient sévèrement contrôlées par l'Egypte. Aussi les Frères Musulmans comme le Parti Communiste étaient-ils interdits à Gaza.
«
À la différence de la Cisjordanie intégrée au royaume hachémite, la bande de Gaza n'a jamais été annexée par l'Égypte qui a toujours mis en avant le caractère provisoire de sa gestion d'un
territoire palestinien placé sous contrôle militaire. L'Égypte n'en a pas pour autant favorisé ni même toléré le développement d'une vie politique palestinienne propre. L'éphémère expérience du "
gouvernement arabe de toute la Palestine " comme celle de la première OLP n'ont ainsi été avant tout que des extensions de la politique égyptienne dans le cadre de la rivalité interarabe en
matière palestinienne. Détenu par une classe étroite de personnel nommé par le gouverneur militaire, le pouvoir à Gaza n'a ainsi jamais donné lieu à une véritable compétition politique »
7.
Avec la Guerre des Six Jours et l'occupation israélienne la situation va progressivement se modifier. Israël fait le choix de maintenir une partie des structures locales de pouvoir (les maires
sont laissés en place jusqu'à l'organisation d'élections en 1972), espérant pouvoir se décharger d'une partie des responsabilités de la gestion des territoires palestiniens en s'appuyant sur les
leaders locaux, notamment les Maires et les Mukhtars (chefs de villages). Certains, parmi les notables, se satisfont au départ de ce système : «
Shaykh [Mohammed Ali al-]
Jabari est
passé facilement [d'une situation]
où il était le lien vital des Jordaniens avec la population à [une situation]
où il a joué le même rôle pour les Israéliens »
8. Mais, comme les Jordaniens, les Israéliens encadrent strictement le pouvoir des notables locaux et veillent à ce qu'il ne s'étende pas au-delà des limites de la municipalité ou du
district. «
Avec la municipalité, ou au maximum le district, comme limite de l'influence du leader palestinien, les Israéliens ont rapidement découvert les avantages, pour une armée
d'occupation, de l'absence d'un leadership uni et unifiant »
9.
Mais la relative stabilité (malgré le déséquilibre dans la relation entre Amman ou Le Caire et les notables palestiniens) qui avait caractérisé la période 1948-1967 ne va pas durer sous
l'occupation israélienne. La puissance occupante ne va pas pouvoir établir un réseau d'alliés locaux comme elle l'espérait, et ce pour trois raisons principales :
a) Que ce soit d'un point de vue symbolique ou d'un point de vue politique, Israël n'est pas la Jordanie ou l'Egypte. Aux yeux de la population palestinienne elle présente toutes les
caractéristiques d'une puissance étrangère occupante et, dans la mesure où elle se comporte comme telle, une stratégie d'alliance explicite avec les autorités d'occupation est impossible pour les
notables.
b) Les bases matérielles du pouvoir des notables, notamment la possession de terres et le pouvoir économique, ont déjà été considérablement amoindries par la guerre de 1948. Avec la vassalisation
de l'économie palestinienne, ces bases se restreignent encore plus. L'économie palestinienne et son développement sont en effet subordonnés aux intérêts économiques israéliens. Les modifications
que cette situation entraîne sont considérables et amoindrissent le pouvoir des notables. Avec les confiscations de terres (chute des emplois dans le domaine agricole) et le recours massif à la
main d'œuvre palestinienne en Israël, la population est de moins en moins dépendante de ces grands propriétaires terriens ou de ces grands commerçants. De plus, contrairement à ce qui était le
cas à l'époque jordanienne, les notables palestiniens n'exercent pas de fonctions d'importance dans l'administration israélienne. Leur statut de représentants incontournables du pouvoir central
s'amoindrit lui aussi même s'ils restent dépositaires d'une partie des prérogatives de l'administration jordanienne. Les notables ne tirent donc pas de bénéfice de l'occupation israélienne, bien
au contraire, et vont progressivement, pour une partie d'entre eux, se tourner vers le mouvement nationaliste.
c) Le développement de l'OLP et la prise de contrôle de sa direction par les mouvements de guérilla en 1969 va avoir des répercussions dans les territoires palestiniens. Durant les années 70 et
80 les notables vont perdre leur légitimité politique au profit des organisations et personnalités se revendiquant de l'OLP et du mouvement nationaliste.
2) L'OLP
À la fin des années 50, un groupe de Palestiniens exilés fonde, depuis le Koweït, le «
Mouvement de libération nationale palestinienne », connu sous son acronyme inversé
Fatah.
On trouve parmi ses membres fondateurs Yasser Arafat (Abu Ammar), Khalil al-Wazir (Abu Jihad), Salah Khalaf (Abu Iyad) et Farrouk Kaddoumi (Abu Lutf). Tirant les conséquences de la défaite de
1948 et de ce qu'ils considèrent comme la passivité des régimes arabes depuis cette défaite et «
à l'inverse des idéaux panarabes, nassériens ou baathistes dominants à l'époque, le mouvement
fait de la libération de la Palestine la condition de l'unité du monde arabe. Dans un souci d'autonomisation de la décision palestinienne et fort des exemples vietnamien et algérien, il prône la
" guerre populaire " menée par les " masses " avec ou sans le concours du monde arabe »
10. Le Fatah va, à partir de 1965, multiplier les actions armées contre des objectifs
militaires israéliens depuis les Etats arabes frontaliers, notamment la Jordanie et le Liban.
Mais ce n'est qu'après la défaite arabe de juin 1967 que le Fatah va connaître sa véritable expansion. « Au lendemain de la victoire d'Israël (…) la lutte armée du Fatah rendit
l'espoir à des millions de personnes dans le monde arabe sur la possibilité de résister. Au cours de la " bataille de Karameh " menée par le Fatah en 1968, une guérilla palestinienne
sous-équipée tint tête aux Forces de Défense Israéliennes tout près de la ville jordanienne de Karameh. De partout dans le monde, des milliers de personnes, palestiniennes ou non, rejoignirent
les rangs du Fatah » 11. C'est en 1968-1969 que le Fatah prend le contrôle de l'OLP.
L'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a été créée en 1964 à l'initiative des Etats de la Ligue Arabe, notamment de l'Egypte de Nasser. À ses origines l'OLP n'est pas une
organisation dont les Palestiniens se seraient eux-mêmes dotés mais bel et bien une création
ex nihilo des Etats arabes, qui reflète les débats et les oppositions qui traversaient la
Ligue Arabe à l'époque
12. Les statuts et la charte de l'OLP adoptés en 1964 ne font aucune référence à une quelconque « souveraineté palestinienne », la Palestine est au contraire
définie comme «
une partie arabe liée par les liens du nationalisme aux autres contrées arabes qui forment avec elle la Grande Patrie Arabe » (art. l). «
L'article 24 de la Charte
précise même que l'OLP n'exerce aucune souveraineté « régionale » (iqlimiya) sur la Cisjordanie, ni sur la bande de Gaza, ni sur la région d'El Himma (territoire palestinien aux mains de la
Syrie) »
13. En d'autres termes, l'OLP n'est à ses débuts qu'une création diplomatique qui ne rencontre aucun écho en Cisjordanie et à Gaza.
Après la défaite militaire de juin 1967, la légitimité des régimes arabes va considérablement s'affaiblir dans la population palestinienne, que ce soit celle des territoires occupés ou celle des
pays alentours. C'est dans ce contexte que le Fatah et sa ligne de refus de la subordination de la question palestinienne à la politique des régimes arabes vont gagner en popularité et en
audience. Avec la prise de contrôle de l'OLP par les organisations de guérilla (dont la plus connue et la plus forte est le Fatah), les choses vont donc se modifier. «
En juillet 1968, se
réunit le quatrième Conseil national palestinien, dominé par le Fath. La Charte nationale ainsi que des statuts de l'OLP sont modifiés. Ils mettent en avant la lutte armée. L'article 9 de la
Charte amendée précise que " Le peuple arabe de Palestine [...] affirme son droit à l'autodétermination et à la souveraineté sur son pays "
. Dès l'article 1 on définit la Palestine
comme " la patrie du peuple arabe palestinien "
, dont le rôle est sans cesse souligné. Cette insistance se traduit dans la définition même de l'OLP, " qui représente les forces
révolutionnaires palestiniennes, est responsable du mouvement du peuple arabe palestinien dans sa lutte en vue de recouvrer sa patrie, de la libérer et d'y revenir afin d'y exercer son droit à
l'autodétermination " »
14.
À ses débuts, la « nouvelle OLP » considère la lutte armée révolutionnaire comme seule tactique dans son combat contre Israël. L'occupation militaire de la Cisjordanie et de Gaza rend impossible
l'établissement de cellules de guérilla, d'où une faible préoccupation, de la part de la direction de l'OLP, pour les territoires occupés et une focalisation sur les camps de réfugiés des pays
arabes voisins et sur la construction de l'OLP comme entité politique à part entière.
Dès le début des années 70, Arafat et ses proches, à la recherche d'une légitimité internationale, adoptent le principe d'une solution négociée, pensée comme une étape vers la libération de toute
la Palestine. Dès lors, «
l'OLP décida de conquérir sa place politique [dans les territoires occupés]
face au royaume hachémite et manifesta pour la première fois son intérêt pour
l'Intérieur. La population, qui s'était détournée de la Jordanie après les massacres de Septembre Noir (1970), n'hésita pas à répondre positivement à cette demande et, rapidement, accorda un
soutien massif à cette OLP renouvelée, dynamisée tant par ses succès diplomatiques à l'Extérieur (discours de Yasser Arafat à l'ONU et sommet arabe de Rabat en 1974) que par l'activité de
quelques grandes figures charismatiques de l'Intérieur. L'OLP s'imposa alors comme acteur désormais central dans les territoires occupés bien qu'extérieur par la localisation de son haut
commandement »
15.
On assiste alors à un rapide mouvement de bureaucratisation à l'intérieur de l'organisation. «
Un rapport sur " les structures de l'OLP "
, rédigé par le " responsable du bureau
de Yasser Arafat "
, après avoir longuement décrit les différentes instances législatives, exécutives et judiciaires de la centrale palestinienne, y compris ses tribunaux, ses prisons et ses
départements aussi variés que ceux de toute administration étatique, conclut : " L'OLP diffère par sa nature des autres organisations qui ont représenté, ou représentent encore, leurs
peuples respectifs dans leur lutte de libération nationale. L'OLP n'est pas un parti politique, et elle est plus large qu'un front de libération. C'est une institution qui a la nature d'un Etat "
»
16. Après son expulsion de Jordanie en 1970-1971, l'OLP-Fatah va établir au Liban un véritable Etat dans l'Etat, qui restera dans l'Histoire sous le nom de «
République de
Fakahani ». L'appareil bureaucratico-militaire de l'OLP emploie des dizaines de milliers de Palestiniens aux quatre coins du monde, avec entre autres la multiplication, à l'instar d'un Etat
constitué, des représentations diplomatiques à l'étranger. On peut enfin noter que l'établissement de cet «
appareil d'Etat sans Etat » (Achcar) et la manne financière qui transite par
ses caisses (dons des pays arabes mais aussi taxes sur les revenus des travailleurs palestiniens des pays pétroliers) vont donner naissance à un vaste réseau de corruption et de clientélisme sous
le contrôle des plus hauts dirigeants de l'OLP, au premier rang desquels Yasser Arafat et les « spécialistes » des questions financières comme Ahmed Qoreï (Abu Ala) et Mahmoud Abbas (Abu
Mazen).
Le développement et les choix stratégiques de l'OLP sous la direction du Fatah vont bouleverser la donne dans les territoires palestiniens occupés par Israël. Une reconfiguration du paysage
politique s'opère au cours des années 70 : les élites traditionnelles vont voir progressivement s'éroder leur hégémonie sur le champ politique, que ce soit dans l'exercice des responsabilités (si
infimes soient-elles) ou dans la représentation. On entre dans un combat à trois (Israël, la Jordanie, L'OLP) dans la lutte pour la légitimité auprès de la population des territoires occupés et
pour le contrôle de ses élites.
3) Le mouvement nationaliste dans les territoires palestiniens
Les Palestiniens « de l'intérieur » n'attendent pas le changement de stratégie de la direction de l'OLP pour tenter de construire un front de résistance à l'occupation israélienne. Constatant
l'impuissance des élites traditionnelles pour organiser la lutte contre l'occupation israélienne, et ce bien qu'une majorité d'entre elles y soit ouvertement hostile, des militants nationalistes
décident de mettre en place des structures de lutte et de coordination dans les territoires occupés. Le Front National Palestinien est fondé en 1972-1973. L'initiative est prise par le Parti
Communiste, rejoint par des militants du Mouvement Nationaliste Arabe, des Baathistes, des membres des organisations de guérilla (le Fatah bien sûr, mais aussi le Front Démocratique pour la
Libération de la Palestine (FDLP), tous les deux membres de l'OLP). Une partie des notables se joignent à l'initiative. «
Les fondateurs du Front National Palestinien le voyaient avant tout
comme un moyen d'organiser l'opposition politique à l'occupation militaire israélienne. (…)
Le but du Front, prétendaient-ils, était l'unification de tous les groupes et de toutes les
forces politiques des territoires occupés dans la lutte contre Israël, nonobstant leurs orientations idéologiques et politiques »
17.
Le Front National Palestinien est légitimé par le Conseil National Palestinien (CNP, « parlement » de l'OLP) de janvier 1973. Il est l'expression de l'émergence d'une nouvelle élite dans les
territoires occupés, une élite politique qui, contrairement à la période de domination des notables, ne se confond pas avec l’élite sociale et économique : «
Une nouvelle élite politique,
plus jeune et à la base sociale plus diversifiée que les notables pro-jordaniens traditionnels, se structure ainsi au sein du Front dont le comité central, clandestin, regroupe des personnalités
de tous bords politiques. L'unité entre la Cisjordanie et la bande de Gaza y est manifestée par la présence d'un représentant de Gaza »
18. On trouve au sein du FNP des
représentants des divers groupes de guérilla, des factions politiques, mais aussi des syndicats, des associations étudiantes, des organisations de femmes, des marchands, des propriétaires
terriens, des paysans, ainsi que des représentants de l'establishment religieux. Malgré la répression dont sont victimes ses membres, le FNP parvient à remporter, au nom de l'OLP, les élections
municipales de 1976, expression du développement des courants nationalistes et du sentiment national dans les territoires palestiniens. Ce seront d'ailleurs les dernières élections qu'Israël
tolèrera. Le FNP disparaît en 1977 (pour de raisons sur lesquelles je reviendrai), mais d'autres structures du même type suivront, comme le Comité d'Orientation Nationale (1978-1982).
La croissance économique et la modification de la structure sociale palestinienne vont avoir comme conséquence la massification et la diversification sociale du milieu étudiant. L'Université de
Bir Zeit est fondée en 1972, celle de Bethléem en 1973-1974, l'Université al-Najah de Naplouse en 1977. Les universités vont être un terrain d'intervention et de recrutement privilégié pour les
factions politiques de l'OLP. La forte politisation du milieu étudiant, la répression dont sont victimes les étudiants nationalistes et l'expérience de la prison (lieu de formation politique pour
de nombreux jeunes) participent de la modification de la composition des élites politiques palestiniennes et de l'émergence de nouveaux cadres. C'est autour de cette nouvelle génération
d'intellectuels issus de toutes les couches de la société palestinienne que se développent, au cours des années 1970 et 1980, les mouvements étudiants, les syndicats, les organisations de femmes
et de multiples autres structures ayant vocation à venir en aide et à organiser la population des territoires occupés (associations médicales, coopératives agricoles…).
À l'initiative des organisations membres de l'OLP, ces structures ont deux objectifs intrinsèquement liés : pallier les manques liés à la situation d'occupation militaire et à la quasi-absence de
prise en charge par les autorités israéliennes de ces manques (hôpitaux, aide aux agriculteurs... ) et construire la conscience nationaliste et la résistance à l'occupation dans la population
palestinienne. C'est le Parti Communiste qui est le premier et le plus actif sur ce terrain, principalement pour des raisons politiques (privilégier la lutte des masses sur la lutte armée
minoritaire) et aussi car, contrairement aux organisations de guérilla, ses cadres ne sont pas, sauf exception, à l'extérieur des territoires palestiniens.
Malgré les divisions entre factions palestiniennes, sur lesquelles je reviendrai, ces structures vont avoir un impact important sur l'ensemble de la population palestinienne des territoires
occupés. Elles répondent à des demandes bien réelles, elles créent des liens unissant les différentes couches de la population (par exemple des centaines d'étudiants participent à des travaux de
réhabilitation de terres agricoles, aux côtés des paysans) et elles popularisent l'OLP et la lutte contre l'occupation tout en marginalisant les notables et les élites traditionnelles.
En une quinzaine d'années, l'intervention des organisations de l'OLP a considérablement changé la donne à l'intérieur des territoires occupés par Israël. Elle a contribué à la légitimation de la
direction « extérieure » de l'OLP et a permis l'émergence de leaders reconnus à l'intérieur des territoires. Elle a redonné l'espoir à des centaines de milliers de Palestiniens abattus par les
défaites de 1948 et 1967 et par la violence de l'occupation israélienne. Au-delà ce ces considérations générales, la politique menée par l'OLP à cette époque nécessite un examen plus précis,
notamment sous l'angle des rapports entre « intérieur » et « extérieur », qui permettra de comprendre certains processus qui se sont développés lors de l'Intifada et, plus tard, lors de
l'établissement de l'Autorité palestinienne.
4) La volonté d'hégémonie de l'extérieur
Si le noyau dirigeant de l'OLP, constitué des membres fondateurs du Fatah et de quelques individus cooptés par Yasser Arafat et ses proches, entend s'appuyer, dans la perspective d'un processus
négocié, sur le développement du mouvement national à l'intérieur des territoires occupés, il ne souhaite cependant pas l'établissement d'infrastructures politiques autonomes en Cisjordanie et à
Gaza. Il s'agit pour ce groupe dirigeant d'éviter qu'émerge, à l'intérieur des territoires occupés, une direction politique alternative susceptible d'être un partenaire crédible aux yeux d'Israël
et des Etats-Unis.
D'où une attitude ambivalente vis-à-vis des initiatives de l'intérieur, renforcée par le fait que les équilibres entre forces politiques diffèrent sensiblement entre l'intérieur et
l'extérieur des territoires occupés. Le poids du Parti Communiste et de la gauche de manière générale est beaucoup pus important à l'intérieur que dans l'OLP (et dans ses instances exécutives,
que le PC ne rejoindra qu'en 1987), ce qui permet par exemple de comprendre l'attitude de la direction Fatah de l'OLP vis-à-vis du Front National Palestinien dont j’ai parlé plus haut. Le FNP,
bien qu'unitaire, est assez largement dominé par la gauche, notamment le Parti Communiste. Il affirme sa filiation à l'OLP et la reconnaît comme « seul représentant légitime du peuple palestinien
». Mais le FNP se pense comme l'organe le plus représentatif des Palestiniens vivant dans les territoires occupés et considère dès lors que ses rapports avec l'OLP ne doivent pas être à sens
unique, en ce sens que les orientations générales de l'OLP doivent tenir compte des positions du FNP (sur l'équilibre entre la lutte armée et la lutte populaire, sur la représentation des
personnalités de Cisjordanie et de Gaza dans les instances dirigeantes de l'OLP…). La direction de l'OLP refuse de laisser cette autonomie au FNP : «
En 1975 le Conseil Central Palestinien
(un organe politique intermédiaire entre le Comité exécutif de l'OLP et le CNP) demande que le FNP se contente de publier les déclarations de l'OLP. Et le Comité exécutif de l'OLP demande que la
littérature du FNP soit élaborée à l'extérieur des territoires occupés et que le FNP soit responsable de sa seule diffusion en Cisjordanie et à Gaza »
19. Les différends entre les
organisations membres de l'OLP et l'intransigeance de la direction Arafat vis-à-vis de ce qu'elle considère comme une tentative d'élaborer une direction alternative à celle de l'OLP vont
renforcer la factionnalisme au sein du FNP et progressivement mener à sa chute, chacun se rejetant mutuellement la responsabilité de cet échec.
Le Comité d'Orientation Nationale, fondé en 1978 par d'anciens dirigeants du FNP et d'autres personnalités de l'intérieur (maires, dirigeants d'associations…) constitue un autre exemple de
tentative d'une partie des nouvelles élites de Cisjordanie et de Gaza de se doter de leurs propres instances de direction tout en continuant de reconnaître l'OLP comme représentant légitime du
peuple palestinien. Si au début le Fatah participe aux instances de ce Comité, très rapidement la situation change et de nouveau la direction de l'OLP va tout faire pour réduire l’influence de
cette structure auprès de la population des territoires occupés. Pour ce faire, «
Fath décide alors de s'attaquer à l'autorité du Comité d'Orientation en jouant de son contrôle de l' OLP et
de sa nouvelle alliance avec la Jordanie dans le cadre du Comité Conjoint Jordano-Palestinien (…)
, destiné à financer la résistance à Camp David. Le Comité Conjoint décide ainsi, en
février 1980 de contourner les municipalités contrôlées par les personnalités du Comité d'Orientation et jusque-là seules habilitées à recevoir les fonds, en distribuant lui-même directement les
aides aux institutions de son choix. La Jordanie, de son côté, s'attache également à réduire les prérogatives des maires en rouvrant, par exemple, un bureau jordanien des passeports en
Cisjordanie (documents jusque-là délivrés par les municipalités) »
20.
La direction Arafat profite de son monopole dans la gestion des immenses ressources financières de l'OLP pour concurrencer le PC sur le terrain associatif. Le large réseau d'associations évoqué
plus haut est en effet largement dominé par le PC, même si ce dernier ne souhaite pas leur donner un caractère exclusivement factionnel. Le Fatah va développer son propre réseau au début des
années 80, renforçant dès lors le factionnalisme dans le domaine associatif : chaque faction va alors créer ses propres structures. Par exemple, au milieu des années 80, on trouve quatre
associations de femmes : Comités des Femmes au Travail affiliés au Parti Communiste, Comités des Femmes Palestiniennes affiliés au Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP),
Comités du Travail Féminin affiliés au FDLP et Comités des Femmes pour le Travail Social affiliés au Fatah. Il en va de même dans le domaine de la Santé, sur le terrain syndical ou encore dans le
domaine agricole.
Dans les universités, chaque faction constitue son propre bloc pour les élections aux conseils universitaires, même si parfois des alliances ponctuelles sont passées entre les différentes
factions de l'OLP pour défaire les organisations islamiques. La création du mouvement de jeunesse du Fatah, Shabiba, en 1982, est un exemple de la politique de concurrence exacerbée entre les
différents courants de l'OLP et de la politique spécifique du Fatah de « prise en main » des nouvelles élites politiques de Gaza et de Cisjordanie. Avec la création de ce mouvement de jeunesse
qui utilise largement les ressources financières de l'OLP, ressources qui lui permettent d'être un véritable prestataire de services pour les étudiants, le Fatah va considérablement élargir son
audience et sa popularité auprès de jeunes qui deviendront les forces vives du mouvement national à l'intérieur des territoires occupés. Les autres forces politiques ne peuvent se prévaloir de
telles ressources financières, ni de la légitimité des dirigeants « historiques » de l'OLP (principalement Arafat et Abu Jihad, chargé des relations avec la Cisjordanie et Gaza) et vont
progressivement perdre du terrain face à la machine Fatah.
De la sorte, la direction « de l'extérieur » se prémunit de la concurrence des forces politiques « de l'intérieur » et construit un réseau de dirigeants locaux qui sont largement dépendants, tant
sur le plan matériel que sur le plan symbolique, des cadres de Tunis. Il s'agit en effet, tout en assurant la domination du Fatah sur les autres forces de l'OLP, de se prémunir dans le même
mouvement de l'émergence d'une direction Fatah de l'intérieur qui pourrait revendiquer son autonomie vis-à-vis des dirigeants de l'extérieur. La direction Fatah de l'OLP ne favorise pas
l'émergence de véritables dirigeants politiques pouvant s'émanciper de leurs tuteurs, mais s'attelle à créer un réseau de « cadres intermédiaires », un «
middle command » selon les
termes d'Hillel Frisch
21, constitué « [d'hommes]
qui savaient agir mais pas s'exprimer, suivre mais pas commander et respecter les règles fondamentales de base dans la relation
entre l'OLP et les territoires »
22.
5) Les élites palestiniennes à la veille de l'Intifada
Au cours des vingt premières années de l'occupation israélienne, la structure des élites palestiniennes dans les territoires occupés s'est considérablement modifiée, que ce soit du point de vue
de leur composition que dans le rapport de forces entre les différents groupes.
a) Les élites traditionnelles, pro-jordaniennes, représentent toujours une force sociale conséquente en Palestine même si leur pouvoir s'est progressivement érodé devant la montée des forces
nationalistes. Leurs liens avec Amman sont toujours très forts, qui tente de s'assurer de la continuité de leur allégeance en leur prodiguant un soutien économique et politique. Malgré les
événements de septembre 1970, malgré l'ascension de l'OLP, malgré l'intégration économique des territoires palestiniens à Israël, la Jordanie continue d'être un acteur à part entière dans le
combat pour le leadership politique sur les Palestiniens « de l'intérieur » et entretient en conséquence son réseau de notables. Représentants officiels ou officieux du gouvernement jordanien,
exerçant des responsabilités dans le domaine administratif (délivrance de divers documents officiels), intermédiaires commodes pour obtenir des postes dans cette administration ou des bourses
pour étudier à l'Université d'Amman, les notables pro-jordaniens usent de leurs rapports privilégiés avec le Royaume hachémite pour maintenir leur statut dans la société palestinienne. Ils ont
une force « [qui n'est]
pas basée sur un large soutien populaire mais sur leur rôle de médiateurs entre Amman et la population des territoires Occupés »
23. Leur force réside
également dans leur capacité à gérer les conflits internes à la société palestinienne qui, en l'absence de structures judiciaires autonomes, se règlent dans la plupart des cas par le recours à la
loi coutumière et donc aux structures claniques.
b) Les élites nationalistes se sont largement développées et affirmées durant les années 70 et 80. Si elles sont la force sociale qui a le plus grand soutien dans les territoires palestiniens à
la veille de l'Intifada et qu'elles affirment toutes leur reconnaissance de l'OLP comme «
seul représentant légitime du peuple palestinien », il ne faut pas les considérer pour autant
comme un groupe homogène. Je reprendrai ici la division de ce groupe en trois sous-ensembles, opérée par Ali Jarbawi
24 : le leadership organisationnel, les personnalités publiques,
les indépendants.
- Le leadership organisationnel se compose des dirigeants des diverses factions politiques de l'OLP et des différentes associations (syndicats, associations de femmes, d'étudiants,
d'agriculteurs, associations professionnelles…). Les leaders organisationnels sont des personnes reconnues comme d'authentiques militants anti-occupation, issus de cette « nouvelle élite » qui
s'est constituée au cours des années 70 et 80, ils ont souvent connu la prison, ils sont présents dans l'ensemble des villes, villages et camps de réfugiés des territoires occupés et sont en
contact permanent avec les directions de l'extérieur. S'ils entrent parfois en conflit avec ces dernières, ils adoptent, en dernière instance, les vues qu'elles expriment. Malgré tout, ils
souffrent d'un déficit de légitimité à l'échelle « nationale », en raison de la répression des forces d'occupation qui les oblige à agir dans la clandestinité et de la monopolisation de la
représentation par la direction de l'OLP à Tunis et par quelques « personnalités publiques » à l'intérieur des territoires occupés.
- Les personnalités publiques sont de deux types : notables et chefs de grandes familles qui ont décidé de soutenir l'OLP, membres d'associations professionnelles, journalistes ou universitaires
nationalistes, choisis par l'OLP pour la représenter « publiquement » dans les territoires. Ce groupe n'est pas homogène et doit être pensé comme un ensemble d'individus indépendants les uns des
autres. Ils n'ont pas, au contraire du précédent, de passé ou de présent « organisationnel », ce qui présente au moins deux avantages : vis-à-vis de la direction de l'OLP, ils ne sont pas une «
menace » car ils tirent leur seule légitimité du soutien que Tunis leur manifeste ; vis-à-vis d'Israël et des pays occidentaux ils apparaissent comme des personnalités « pragmatiques », «
modérées », qui ont fait le choix de la discussion (dans un anglais qu'ils maîtrisent en général parfaitement) et de la négociation. «
Il est essentiel de noter que si ces personnalités sont
devenues populaires en-dehors des territoires occupés, particulièrement en Israël et en Occident, elles n'ont pas bénéficié en général d'un large soutien à l'intérieur »
25.
- À l'instar du groupe précédent, le groupe des indépendants ne doit pas être pensé comme un groupe homogène. Les indépendants sont des intellectuels, des élus, des notables locaux qui ont
rompu avec la Jordanie, des figures qui toutes, de longue date, participent à la lutte contre l'occupation israélienne, participation de laquelle ils tirent leur légitimité. Si certains sont des
« anciens » de telle ou telle faction de l'OLP, ils ont comme caractéristique commune de ne pas être membre d'une organisation politique et ne pas dépendre, en conséquence, des décisions prises
par les directions « de l'extérieur ». Ils reconnaissent la légitimité de l'OLP, entretiennent des rapports parfois conflictuels avec sa direction mais dans la mesure où ils ne sont pas impliqués
dans les querelles entre factions, «
ils insistent sur l'unité dans les périodes de crise, et leur contribution la plus significative au mouvement national réside dans leur capacité à réduire
les tensions internes »
26.
c) Ce panorama des élites palestiniennes ne serait pas complet sans mentionner l'ascension de l’intégrisme islamique dans les territoires occupés. C'est au cours des années 70 que ce courant va
se développer en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Monopolisé par les Frères Musulmans égyptiens et les diverses structures qui en sont issues, l'intégrisme islamique palestinien adopte,
jusqu'au milieu des années 80, une stratégie d'islamisation « par en bas » de la société palestinienne, pensée comme un préalable à la lutte contre l'occupation israélienne. Les intégristes se
situent délibérément en-dehors de l'OLP et plus généralement du champ du nationalisme palestinien, privilégiant une politique de développement d'associations caritatives et d'associations
étudiantes dont les objectifs affichés ne sont pas la lutte contre Israël mais la « réislamisation » de la société, qui passe entre autres par une dénonciation de l'athéisme des factions de la
gauche de l'OLP, principalement du Parti Communiste. La révolution iranienne et l'invasion soviétique de l'Afghanistan vont renforcer le poids des intégristes et leur hostilité aux forces de
gauche.
Leur politique va rencontrer un écho important dans la bande de Gaza avec notamment le réseau d'associations connu sous le nom de Rassemblement Islamique, dont le leader charismatique est
Cheikh Ahmad Yassin. Les Frères Musulmans vont asseoir leur contrôle sur les mosquées de la Bande et sur l'Université islamique de Gaza. En Cisjordanie, leur écho est moindre et leur
structuration beaucoup plus faible. Les affrontements avec la gauche sont parfois violents, notamment dans les universités (comme en 1981 à Naplouse
27) et avec certaines associations
comme le Croissant Rouge à Gaza. Leur attitude vis-à-vis du Fatah est plus ambivalente, avec parfois des confrontations dans les universités mais aussi un soutien affiché à Yasser Arafat lors de
la mutinerie de 1983
28.
Ce n'est qu'au cours des années 80, avec l'apparition du Jihad Islamique, créé par d'anciens membres des Frères Musulmans, que certains fondamentalistes vont faire de la lutte, y compris armée,
contre l'occupation israélienne, un élément concomitant de l'islamisation de la société palestinienne. À partir de 1984-1985, des commandos se revendiquant du Jihad Islamique vont multiplier les
opérations armées contre les forces israéliennes. Jean-François Legrain considère «
le Jihad [islamique]
comme catalyseur de la réconciliation entre l'islam et le patriotisme »
29. Il est également le révélateur d'une évolution dans le leadership des organisations intégristes. Le leadership traditionnel est issu de milieux sociaux assez aisés et peu enclins à
la lutte armée (intellectuels, médecins, marchands) mais, au cours des années 70 et 80, l'élargissement de la base des courants intégristes a entraîné l'apparition d'un nouveau type de leaders «
intermédiaires », plus jeunes et plus radicaux, qui ont grandi sous l'occupation israélienne et ont été touchés par la vague de politisation et de radicalisation des universités palestiniennes.
Rejoignent ces nouveaux acteurs du mouvement nationaliste palestinien certains militants ou anciens responsables du Fatah ou d'autres organisations palestiniennes, séduits par l'idée d'un courant
politique mêlant références à l'Islam comme fondement des relations sociales et lutte armée contre les troupes d'occupation. À la veille de l'Intifada, les forces intégristes sont donc non
seulement en plein développement mais aussi, pour une partie d'entre elles, en pleine réorientation stratégique.
Notes
1. Glenn E. Robinson, Building a Palestinian State, the Incomplete Revolution, Bloomington, Indiana University Press, 1997, p. 1.
2. Jean-François Legrain, “ Autonomie palestinienne : la politique des néo-notables ”, dans Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée (REMMM), 81-82, 1996, pp. 153-206.
3. Shaul Mishal, “ Conflictual Pressures and Cooperative Interests : Observations on West Bank-Amman Political Relations, 1949-1967 ”, dans Joel S. Migdal (ed.), Palestinian Society and
Politics, Princeton, Princeton University Press, 1980, p. 174.
4. Ali Jarbawi, “ Palestinian Elites in the Occupied Territories, Stability and Change Through the Intifada, dans Jamal R. Nassar et Roger Heacock (eds), Intifada : Palestine at the
Crossroads, New York, Bir Zeit University et Praeger Publishers, 1990,pp. 287-305.
5. Ibid.
6. Robinson, op. cit.,p. 10.
7. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables, op. cit.
8. Joel S. Migdal, “ The Effects of Regime Policies on Social Cohesion and Fragmentation ”, dans Migdal, op. cit., p. 49.
9. Ibid., p. 50.
10. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables (annexe), op. cit.
11. Lance Selfa (dir.), Le combat pour la Palestine, Paris, Parangon, 2003, p. 192.
12. Alain Gresh, Deux Etats en Palestine, la longue marche de l'OLP (1969-1993), 2007,
http://blog.mondediplo.net/2007-01-24-Deux-Etats-en-Palestine-la-longue-marche-de-l-OLP
13. Ibid.
14. Ibid.
15. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables, op. cit.
16. Gilbert Achcar, L’Orient incandescent, Lausanne, Editions Page Deux, 2003, p. 177.
17. Emile Sahliyeh, In Search of Leadership, West Bank Politics since 1967, Washington, The Brooking Institution, 1988, p. 52.
18. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables, op. cit.
19. Sahliyeh, op. cit.,p. 59.
20. Legrain, Autonomie palestinienne, la politique des néo-notables (annexe), op. cit.
21. Hillel Frisch, Countdown To Statehood, Palestinian State Formation in the West Bank and Gaza, Albany, SUNY, 1998, p. 53.
22. Ibid.
23. Ali Jarbawi, op. cit., p. 288
24. Ibid., p. 289.
25. Ibid., p. 291.
26. Ibid.
27. Voir entre autres Frisch, op. cit., p. 75 et sq.
28. Voir Sahliyeh, op. cit., pp. 154-155
29. Jean-François Legrain, “ Vers une Palestine islamique ? ”, L'Arabisant, n°35, 2001, p. 72-88.