Lundi 16 juin 2008

Spectacle de danse à el-KhaderLes Palestiniens ont une irrépressible envie de sortir, de faire la fête et de s’amuser. Tel est le constat, à première vue surprenant et pas forcément très « politique », qui est à la source de cet article.

Lorsque l’on a connu les terribles années 2001-2004 et la réoccupation des villes autonomes et des camps de réfugiés, et lorsque l’on a connu les années 2006-2007 durant lesquelles la crise économique était à son paroxysme, l’existence même de distractions collectives et notamment d’une « vie nocturne » est des plus étonnantes.

Je ne parle pas seulement de ces moments que toutes celles et tous ceux qui ont visité la Palestine ont probablement vécus : des soirées souvent improvisées qui deviennent de véritables repas de fête, organisés à l’occasion de la visite d’amis ou de militants venus de l’étranger. J’évoque aussi et surtout les sorties et les soirées entre Palestiniens, auxquelles « l’étranger » peut être invité mais qui se seraient déroulées sans lui.

Toutes les occasions sont bonnes pour faire la fête : mariages, succès aux examens, commémoration d’une date-clé de l’histoire de la lutte pour l’indépendance… Et de plus en plus, on ne cherche plus de prétexte pour sortir le soir, dans la rue ou dans des lieux où, selon la ville et les mœurs, on boira de la vodka, de la bière ou des jus de fruits, en fumant souvent le narguilé.

On sort pour marcher ou s'asseoir dans la rue et fuir l’atmosphère oppressante du camp de réfugiés surpeuplé, on sort pour aller écouter un concert ou pour voir un spectacle de danse, on sort pour boire de l’alcool à l’abri des regards indiscrets, on sort pour aller voir le match de foot entre amis, dans un café ou au centre culturel du camp… On sort pour sortir. Rien de très exceptionnel, en somme.


La fête… sous occupation

Sauf que l’occupation n’est jamais très loin.

Tout d’abord on ne sort pas partout. On ne sort pas à Hébron, où l’armée israélienne est toujours présente, de jour comme de nuit, pour « protéger » les colons du centre ville. On ne sort pas à Jénine, ville économiquement dévastée dans laquelle la très grande majorité des commerces et « lieux de vie », qui dépendaient de la clientèle constituée par les Palestiniens de 48, n’ont pas rouvert depuis la fermeture de la frontière avec Israël en septembre 2000. On ne sort quasiment pas à Naplouse où l’armée israélienne, qui a théoriquement confié le contrôle de la ville aux « forces de sécurité » palestiniennes, multiplie les incursions nocturnes.

On sort surtout à Ramallah et à Béthléem, respectivement capitale économique et touristique des territoires palestiniens de Cisjordanie, dans lesquelles les incursions israéliennes, si elles n’ont pas cessé, sont à présent ponctuelles et ciblées. Deux villes dans lesquelles, notamment à Ramallah, l’argent est de retour pour une partie de la population. Deux villes dans lesquelles, surtout à Béthléem, la présence d’une importante communauté chrétienne autorise la présence de bars ou de commerces où l’on vend des boissons alcoolisées.

De plus tout le monde ne sort pas dans les mêmes lieux et à la même fréquence. Dans la zone de Béthléem, les réfugiés, frange de la population la plus touchée par l’étranglement économique, ne fréquentent pas, sauf exception, les mêmes lieux que la bourgeoisie chrétienne de Beit Jala et restent le plus souvent à la maison. A Ramallah, les « banlieusards » de Beitunia, dûrement touchés par la chômage endémique qui sévit dans les territoires occupés, ne se rendent que rarement dans les bars du centre ville dont les prix prohibitifs opèrent une implacable sélection sociale et attirent principalement la clientèle étrangère et les plus riches des Palestiniens.

Enfin on ne sort pratiquement que dans « sa » zone autonome, à moins de prévoir de ne pas rentrer. On évite en effet de s’aventurer sur les routes interurbaines après le coucher du soleil. La quasi-fermeture de villes comme Naplouse, Jénine ou Qalqilya, les nombreux checkpoints fixes ou volants et les fréquentes attaques de colons dissuadent quiconque de tenter de périlleuses aventures une fois la nuit tombée. La grande majorité des Palestiniens est donc exclue, de fait, de cette vie nocturne, notamment ceux qui habitent les camps et les villages distants des principales villes.  

Cette réalité existe néanmoins, et elle est significative à plus d’un titre. Elle est un révélateur (au sens photographique du terme) des contradictions du quotidien d’une population qui tente de sortir la tête de l’eau malgré la persistance de l’occupation.

Cette envie de s’amuser et de faire la fête est évidemment l’expression d’une volonté d’oublier, l’espace d’un instant, les difficultés de la vie quotidienne. Elle est aussi l’incarnation d’une aspiration à se réapproprier des espaces et des moments qui ont été pendant ces dernières années confisqués par l’armée d’occupation. Le premier de ces espaces est la rue, que de nombreux jeunes investissent, le soir, sans nécessairement avoir grand chose à y faire...

Au cours des années 2001-2004, les couvre-feux interdisaient souvent toute forme d’activité sociale, y compris durant la journée. Lorsque ce n’était pas le cas, la tombée de la nuit signifiait néanmoins la fin de toute activité sociale en-dehors du domicile. Lors des trois dernières années, ces activités ont repris, de manière très partielle, chaotique et intermittente, au fur et à mesure de l’allègement de l’occupation directe et permanente des villes autonomes.


Par-delà l’espace et le temps ?

Au-delà de ce besoin d’oubli et de réappropriation, cette volonté manifeste de sortir et de faire la fête est à bien des égards révélatrice des dégâts occasionnés par la vie sous occupation militaire : une vie dans laquelle les rapports à l’espace et au temps sont totalement déstructurés.

L’horizon spatial est en effet borné par les drastiques limitations de la circulation à l’intérieur des territoires de Cisjordanie. Depuis 8 ans, pour la plupart des Palestiniens, le lieu de vie quasi-exclusif est la zone autonome de résidence, soit quelques dizaines de kilomètres carrés encerclés par des checkpoints israéliens. Pour des raisons financières et administratives, les voyages vers l’étranger sont réservés à une petite minorité. Alors on « voyage » autrement, en usant et en abusant de la télévision, du téléphone et, chez les jeunes, des logiciels de messagerie par internet.

Le rapport au temps, tout aussi problématique, résulte de la combinaison de deux phénomènes : l’aléatoire du quotidien de l’occupation et le souvenir des années 2001-2004. Un quotidien aléatoire, au cours duquel on ne sait jamais si la route sera ouverte, si l’on passera 5 minutes ou deux heures au barrage, ou si la réponse de l’administration civile israélienne quant à telle ou telle requête arrivera dans 24 heures ou dans 2 ans. Le souvenir des années 2001-2004, c’est la mémoire que chacun a d’une période très récente pendant laquelle les couvre-feux étaient quotidiens, les déplacements impossibles et la mort à tous les coins de rue. D’où un rapport au temps qui se caractérise par une grande instabilité, une grande précarité et une difficulté extrême à se projeter dans l’avenir.

Quelle relation entre ce rapport au temps et à l’espace et l’envie de sortir et de faire la fête ?

Les sorties sont l’occasion de déplacements, pas forcément très longs mais souvent remplis de détours divers, pas toujours utiles, au cours desquels on peut avoir la sensation, ou plutôt l’illusion, de se déplacer librement et de se rendre « ailleurs », dans d’autres lieux que ceux de son quotidien. On se rend « autre part » qu’au domicile ou sur le lieu de travail, parfois il s’agit juste de marcher quelques dizaines de minutes dans les rues ou de rouler quelques kilomètres en voiture, mais l’essentiel est là : on se déplace, on voit « autre chose », et quand cet « autre chose » finit par lui aussi faire partie du quotidien, on change de destination ou, plus simplement, de trajet.

Le rapport au temps imprègne en permanence les fêtes, sorties et autres « soirées » : il s’agit en effet tout autant d’oublier les années passées et de rattraper le temps perdu, notamment pour une génération qui n’a jamais réellement pu « sortir », que de profiter au maximum d’un moment de répit, car chacun sait ici que l’accalmie relative ne va probablement pas durer. Les sorties et soirées sont donc au carrefour de deux moments d’une vie chaotique. Elles sont un trait d’union entre un passé douloureux et un avenir incertain. Elles ont dès lors à première vue, dans la mesure où l’occupation n’a pas cessé mais a seulement provisoirement changé de forme, un aspect souvent surréaliste pour l'observateur étranger.

Un café à RamallahSurréaliste, l’animation dans les rues de Ramallah le soir, lorsque l’on a connu cette ville il y a quelques années, parfois déserte en pleine journée. Surréaliste aussi, ce spectacle de danse, dans le village d’el-Khader, à quelques centaines de mètres des terres confisquées pour la construction du Mur. Surréaliste également, ce concert à l’Université de Béthléem, quand depuis les gradins on aperçoit à quelques kilomètres la monstrueuse colonie d’Har Homa, bâtie en lieu et place d’une forêt, et dans laquelle Israël compte faire construire de nouveaux logements. Surréalistes enfin, ces fous rires dans des bars de Ramallah, de Jénine ou de Beit Sahour, à propos d’histoires de checkpoints, de blessures ou d’arrestations, qui sur le moment n’ont pas dû faire rire grand monde, et qui pourront se reproduire dès le lendemain matin sur le chemin de la Fac.  

Une fois que l'on s'est défait de ce sentiment d'étrangeté, on ne peut évidemment que se réjouir de voir qu’une partie de la population palestinienne a de nouveau la possibilité de sortir, de s'amuser et de s’évader de la réalité brutale de l’occupation militaire. Ces festivités à quelques kilomètres des colonies en construction et à quelques centaines de mètres de l'armée israélienne sont, en un sens, une démonstration de force : la démonstration de la capacité à ne pas sombrer dans le désespoir, qui indique que l’aspiration à mener une existence normale est plus que jamais présente chez les Palestiniens et que la résignation ne l'a pas encore emporté. Malgré la persistance de l'occupation, la vie continue et essaie, par tous les moyens, de trouver son chemin.

Mais la démonstration de force n'est-elle pas dans le même temps un aveu de faiblesse ? D'aucuns pourront en effet interpréter cette aspiration à s'amuser et à faire la fête comme une acceptation de la situation d'occupation et comme un renconcement à la lutte. Mais rien n'est moins sûr, car personne ici n'est prêt à tolérer l'occupation sur le long terme. Reste à savoir quand et comment le combat reprendra...

En outre, en dépit d'une insouciance manifeste, chacun a ici conscience du caractère fragile, précaire et souvent illusoire de ces moments de liberté, de joie et de fête qui demeurent, en dernière instance, déterminés et façonnés par la politique des autorités d’occupation. Lesquelles pourront, comme elles l'ont fait il y a quelques années, y mettre un terme quand elles le souhaiteront.

*****

J’entends par ma fenêtre les exclamations des supporters de l’équipe de football locale... Aller au match, encore une distraction qui n’existait plus il y a quelques années. Même si leurs cris ne sont pas des plus mélodieux, je ne peux m’empêcher de sourire et de me dire « Enfin ! ». Mais comme beaucoup, je m’interroge : « Jusqu’à quand ? ».


par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Jeudi 12 juin 2008

Notes sur le discours de Barack Obama
devant l'American Israeli Public Affairs Commitee


« Time for change ». Tel a été le slogan martelé par Barack Obama durant les primaires du Parti Démocrate. Et pourtant… Quelques heures après l’annonce officielle de sa victoire face à Hillary Clinton, Obama prononçait un discours remarqué lors de la Conférence annuelle de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), le plus puissant des lobbys pro-Israël aux Etats-Unis. Un examen de ce discours montre que si Obama adopte une posture de « rupture » par rapport à l’Administration Bush quant à la politique états-unienne au Moyen-Orient, prônant ainsi le désengagement progressif du bourbier irakien, de remarquables éléments de continuité se dégagent, notamment en ce qui concerne la question palestinienne.

Il ne s’agira pas ici de mener une analyse exhaustive des propos d’Obama et d’en tirer des conclusions définitives quant à sa vision de la politique étrangère états-unienne. L’adresse à l’AIPAC d’un candidat en campagne, et donc en quête d’électeurs, ne suffit pas à résumer son projet. Je me contenterai donc ici de tenter de synthétiser et de commenter les éléments du discours qui ont directement trait à la question palestinienne et de montrer que, loin de se démarquer des positions politiques de l’actuel Président, Obama les rejoint et, dans une certaine mesure, va même encore plus loin dans un soutien inconditionnel à Israël, au détriment des revendications nationales des Palestiniens.



Génocide juif "donc" Etat d’Israël

Dans la première partie de son discours, Obama explique les raisons qui expliquent qu’il se pose en « véritable ami d’Israël ». Elles sont liées à son rapport personnel au génocide juif. Son grand-père et son grand-oncle ont combattu, en Europe, durant la Deuxième Guerre Mondiale. Son grand-oncle « faisait partie de la 89ème Division d’Infanterie, les premiers soldats américains à être parvenus dans un camp de concentration nazi ». Un grand-oncle qui, on le comprendra aisément, est revenu d’Europe « en état de choc ».

A cette expérience familiale s’est ajoutée une visite d’Obama au mémorial du génocide à Jérusalem, Yad Vashem, au cours de laquelle il a pu voir « des photos qui ne s’effacent jamais de votre mémoire ». Quiconque a eu l’occasion de voir les photos auxquelles il fait référence ou de visiter les camps d’extermination partagera l’appréciation du candidat Obama.

Mais les conclusions qu'en tire Obama et la suite de son propos sont nettement plus contestables : « J’ai appris l’horreur de l’Holocauste, et la terrible urgence que celui-ci a conféré à la nécessité d’effectuer le voyage de retour chez vous, en Israël ». Sans détour, le sénateur de l’Illinois justifie le projet sioniste et la création de l’Etat d’Israël au nom des horreurs perpétrées par les Nazis et rappelle que « ce n’est que quelques années après la libération des camps que David Ben Gourion proclama la fondation de l’Etat juif d’Israël ».

S’il est vrai que l’Etat d’Israël a été officiellement fondé en 1948, il est historiquement faux et intellectuellement malhonnête de justifier le projet sioniste au nom du génocide.

Historiquement faux car le projet d’établir un Etat juif en Palestine remonte à la fin du 19ème siècle ; car la déclaration Balfour, affirmant le soutien de la Grande-Bretagne à l’entreprise sioniste, date de 1917 ; car la première révolte des arabes palestiniens contre la colonisation a eu lieu en 1936. Obama semble pourtant le savoir puisqu’il affirme que « la fondation d’Israël était juste et nécessaire, enracinée qu’elle était dans des siècles de lutte et des décennies de travail patient ». Un candidat qui n’est pas à une contradiction près, donc.

Intellectuellement malhonnête car la présentation de la fondation de l’Etat d’Israël comme la conséquence logique du génocide ouvre la porte à tous les amalgames et interdit notamment à quiconque de remettre en question la légitimité de l’établissement d’un Etat juif dans un territoire majoritairement peuplé de non-juifs sous peine d’être accusé de négationnisme. Obama va même plus loin en mettant sur un même plan, lorsqu’il évoque son intransigeance envers tout ce qui touche à la « sécurité d’Israël », son refus de toute concession « alors qu’il y a encore des voix qui osent nier l’Holocauste » et « [alors] que des roquettes s’abattent sur Sdérot ». Chacun comprendra que l’amalgame entre les négationnistes et les tireurs de roquettes n’est pas seulement malhonnête, mais dangereux.

La manœuvre est classique et l’argumentaire est connu. Il est néanmoins significatif qu’Obama les reprenne à son compte et en fasse la première partie de son discours, celle qui pose le cadre du reste de son propos quant à ses projets concernant le Moyen-Orient. Il ne s’agit pas seulement de satisfaire une audience en vue d’obtenir de précieuses voix. C’est un positionnement idéologique qui permet de justifier implicitement la politique israélienne et les souffrances subies par les Palestiniens au nom d’un crime que ces derniers n’ont pas commis.


Les droits des uns et les devoirs des autres

Obama revendique une continuité entre son positionnement vis-à-vis d’Israël et celui du Président Bush tout en affirmant, comme on le verra, qu’il n’en tire pas les mêmes conclusions pratiques : « Je suis depuis longtemps fier d’être partie prenante d’un consensus puissant et bipartisan qui se tient aux côtés d’Israël face à toutes les menaces. C’est un engagement que nous partageons l’un comme l’autre, John McCain et moi, parce que le soutien à Israël, dans ce pays, transcende les partis ».

Illustration sémantique de cette continuité et de cet indéfectible soutien, Obama fait référence à 20 reprises à la « sécurité d’Israël » et à 11 reprises au « terrorisme » ou aux « terroristes » qui la menacent. Et c’est précisément autour de ces thèmes que porte sa critique de l’administration républicaine : il dénonce en effet « l’idée trompeuse et fallacieuse selon laquelle la politique étrangère américaine, ces dernières années, aurait rendu Israël plus sûr ». Au contraire, l’environnement dans lequel évolue l’Etat d’Israël est devenu de plus en plus hostile, notamment en raison de la conduite de la guerre en Iraq qui est une erreur, selon le candidat démocrate, car elle a contribué à déstabiliser la région et à renforcer le terrorisme. Mais pas parce que, feront remarquer certains, des centaines de milliers d’Irakiens et des milliers de soldats états-unien sont morts…

Les positions d’Obama quant à la situation irakienne sont connues : il s’était opposé à l’expédition militaire et prône aujourd’hui un retrait progressif des troupes US, à mesure que la situation se stabilisera. On connaît moins sa vision du règlement du « conflit israélo-palestinien ». Il rappelle son objectif : « deux Etats, un Etat juif d’Israël et un Etat palestinien, vivant côte à côte en paix et dans la sécurité ». Ce en quoi il ne se distingue nullement de Bush. Son désaccord semble être ailleurs : « Je me suis opposé à la tenue d’élections, en 2006, dans lesquelles le Hamas était candidat. Mais l’administration actuelle a précipité les choses, et le résultat, c’est que Gaza est contrôlée aujourd’hui par le Hamas, et que des roquettes pleuvent sur Israël ».

Obama, qui n’est décidemment pas à une contradiction près puisqu’il avait souligné quelques instants plus tôt qu’on ne pouvait blâmer Israël, « la seule démocratie du Moyen-Orient », rappelle avec fierté (et sous les applaudissements) qu’il s’était élevé contre la tenue d’élections démocratiques, en janvier 2006, dans les territoires palestiniens. On est en droit de s’interroger sur les principes qui gouvernent un homme politique qui considère que lorsque des adversaires sont en passe de gagner des élections, celles-ci ne doivent pas se tenir.

Il poursuit, sur un ton qui, au passage, flirte allègrement avec le paternalisme, en expliquant que « le peuple palestinien doit (« must ») comprendre que le progrès ne sera amené ni par de faux prophètes, ni par l’extrémisme, ni par le détournement de l’aide étrangère » (souligné par moi).

Ces « devoirs » du peuple palestinien font écho aux « droits » d’Israël. Les deux seules mentions du terme « droit » (« right »), dans l’ensemble du discours, se rapportent en effet au « droit à l’existence » et au « droit à la sécurité » d’Israël.

La « Sacro-sainte sécurité d’Israël » (selon ses propres termes) est l’élément surdéterminant de la vision du Sénateur de l’Illinois. Corollaire logique : les Palestiniens n’ont pas « droit à un Etat » mais « besoin d’un Etat » (« Palestinians need a State »). Ce n’est en effet pas parce que les Palestiniens ont de droits nationaux qu’Obama défend l’idée de « deux Etats vivant côte à côte » mais parce que, pour Israël, « une réelle sécurité ne peut découler que d’une paix durable », qui passe par la création d’un Etat palestinien…

C’est à la lumière de ces éléments que l’on peut comprendre le sens d’une phrase à première vue obscure, dans laquelle les Palestiniens sont absents du règlement d’une question qui les concerne pourtant au plus haut point : « Quand je serai président, j’oeuvrerai à aider Israël à réaliser l’objectif des deux Etats ».

Deux Etats pour Israël, et non pas un Etat pour les Palestiniens.


Barack Obama : un « meilleur ami », pour Israël, que Georges Bush ?

C’est en tout cas ce que certains commentateurs et de nombreux Palestiniens des territoires occupés ont retenu du discours devant l’AIPAC. Un examen de ses propositions concrètes semble en effet aller en ce sens, ou tout du moins indiquer que le Sénateur Obama entend reprendre, en les durcissant, les positions de l’actuel Président.

Dans la droite ligne de Georges Bush, le candidat démocrate entend tout d’abord renforcer la coopération militaire entre les Etats-Unis et Israël : il promet 30 milliards de dollars d’aides directes pour le seul domaine de la sécurité durant les 10 prochaines années. Il s’agit de « garantir l’avantage militaire qualitatif pour Israël [et de] faire en sorte qu’Israël puisse se défendre contre n’importe quelle menace – venue depuis Gaza jusqu’à Téhéran » (souligné par moi).

Mais Obama ne s’arrête pas en chemin et propose d’aller plus loin que ce qui a été fait par l’Administration Républicaine : « Par la suite, nous pourrons renforcer notre coopération en matière de missiles de défense. Nous devrions exporter de l’équipement militaire vers Israël, qui est notre allié, dans les mêmes conditions que pour tous les pays de l’Otan ». Israël demeurera donc un partenaire « pas comme les autres », ce statut particulier devra être renforcé et, dans une formule qui pourra en étonner plus d’un, Obama reprend à son compte l’idée qu’Israël est un Etat qui a plus de droits que les autres, un Etat au-dessus des institutions internationales : « Je m’élèverai toujours pour soutenir le droit d’Israël à se défendre à l’ONU et dans le monde entier ».

En ce qui concerne les « négociations », Obama encourage Israël et les Palestiniens à faire des « efforts » : Israël devra « adopter les mesures appropriées – en cohérence avec sa sécurité – afin d’améliorer la liberté de déplacement des Palestiniens et la situation économique en Cisjordanie, et s’abstenir de construire de nouvelles colonies ». Rien de très exigeant, en somme : pas un mot sur le blocus de Gaza, des « mesures appropriées » à la discrétion d’Israël, sans citer nommément le problème des 600 checkpoints qui fragmentent et étouffent la Cisjordanie, et une tolérance explicite vis-à-vis de la « croissance naturelle » des colonies déjà existantes puisqu’il s’agit seulement de ne pas en construire de nouvelles.

Les « efforts » demandés aux Palestiniens et aux autres « partenaires arabes » sont d’un tout autre ordre : le Hamas, s’il veut être associé aux négociations, sans garantie sur leur contenu, doit « renoncer au terrorisme (…), reconnaître le droit d’Israël à exister et (…) respecter les engagements signés ». Engagements qu’Israël ne respecte pas depuis le jour de leur signature en poursuivant la colonisation. Une colonisation qui à l’image de la politique israélienne, remet en cause chaque jour un peu plus le « droit à l’existence » d’un hypothétique Etat palestinien.

Pendant que les Etats-Unis exporteront davantage de matériel militaire en Israël, l’Egypte devra empêcher les armes d’entrer dans la Bande de Gaza. Enfin l’ensemble des gouvernements arabes devront « prendre des mesures de normalisation de leurs relations avec Israël ». Vous avez dit "deux poids, deux mesures" ?

En ce qui concerne plus directement les « deux Etats », la plupart des propositions d’Obama sont les mêmes que celles de Georges Bush puisqu’elles sont quasi-identiques au contenu de la « feuille de route ». Il ne fait  aucune référence aux résolutions de l’ONU, ne mentionne pas l’existence de « territoires occupés » et ne parle évidemment pas des réfugiés. Il évoque seulement la nécessité de l’établissement d’un « Etat [palestinien] qui soit contigu et cohérent », des attributs pour le moins flous et aucune précision sur les frontières, que ce soit leur tracé ou leur nature...

En revanche pour Israël les choses sont beaucoup plus claires :  « Tout accord conclu avec le peuple palestinien devra préserver l’identité juive de l’Etat d’Israël, avec des frontières sures, reconnues et défendables ». La mention de « l’identité juive de l’Etat d’Israël » a deux implications majeures, que tout le monde a comprises à l’AIPAC et en Israël : les Palestiniens de 48, qui revendiquent que l’Etat juif soit « un Etat de tous ses citoyens », continueront d’être discriminés. Et les réfugiés, qui composent la majorité du peuple palestinien, demeureront des réfugiés.

Enfin, concernant Jérusalem, Obama franchit un nouveau pas en affirmant que « Jérusalem restera la capitale d’Israël, et [qu’elle] elle devra rester indivisée ». Le candidat démocrate reconnaît donc très officiellement Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, à l’encontre de toutes les résolutions de l’ONU, et exclut tout partage futur de la souveraineté sur la ville. Il s’agit pourtant, comme le droit au retour, d’une des revendications majeures et « historiques » des Palestiniens. Même Mahmoud Abbas, pourtant peu enclin à protester contre l’establishment états-unien, s’est élevé contre les propositions d’Obama concernant Jérusalem. Ce dernier a tenté de corriger son propos quelques jours après son discours à l’AIPAC, sans pour autant évoquer une quelconque souveraineté palestinienne sur Jérusalem, y compris sur ce qui reste de « Jérusalem-Est ». Et donc sans convaincre qui que ce soit, à part le gouvernement israélien.


Conclusion : "Time for change", disait-il...

Le discours d’Obama établit une continuité entre le génocide juif et les futures « frontières » de « l’Etat palestinien ». La sécurité de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif, présenté comme la réponse naturelle à la barbarie nazie, est au-dessus de tout : au-dessus de l’honnêteté intellectuelle, au-dessus du droit international, au-dessus des institutions internationales, au-dessus de l’idée d’égalité, d’équité ou de justice et surtout au-dessus des droits nationaux d’un peuple qui n’a pourtant cessé de les revendiquer depuis 60 ans. Quant à ceux qui contestent le caractère sacré de la sécurité d’Israël, ils sont indirectement assimilés à des négationnistes.

Si Obama suggère une « solution » pour les Palestiniens, c’est seulement dans la mesure où celle-ci peut renforcer Israël. Ce n’est pas par attachement au droit à l’auto-détermination des peuples qu’il propose de créer l’entité palestinienne appellée « Etat ». C’est par pur pragmatisme et dans le seul but de garantir la sécurité du meilleur allié des Etats-Unis dans une région présentant des enjeux géostratégiques majeurs.

Obama ne rompt pas avec la logique de Georges Bush mais la renforce, même s’il n’adopte pas, comme ce dernier, une rhétorique de guerre de civilisation, voire une imagerie messianique comme lors de son discours à la Knesset à l’occasion des 60 ans d’Israël. Mais les conséquences pratiques sont les mêmes : en subordonnant tout règlement de la question palestinienne à la sécurité d’Israël, Obama s’oppose frontalement aux droit fondamentaux et aux revendications des Palestiniens.

Quiconque a passé quelques heures dans les territoires palestiniens sait en effet ce que signifie le terme « sécurité d’Israël ». C’est en son nom qu’Israël a occupé la Cisjordanie et Gaza en 1967, que les Palestiniens ne peuvent toujours pas aujourd’hui circuler librement en raison des 600 barrages qui fragmentent la Cisjordanie, que des assassinats extra-judiciaires sont commis, que, dans la Bande de Gaza assiégée, 1.5 millions de Palestiniens meurent lentement, que le Mur a été construit, que des couples mariés sont séparés car l’un des deux réside à Jérusalem-Est, que l'économie palestinienne ne peut se développer ou que près de 12 000 prisonniers politiques palestiniens sont enfermés en Israël.

Les habitants des territoires occupés et les réfugiés de l’extérieur ont donc toutes les raisons d’envisager leur avenir avec inquiétude. Le discours devant l’AIPAC, même s’il ne doit pas être considéré comme "le" projet d’Obama pour le Moyen-Orient, indique néanmoins qu’il n’entend pas exercer de pression sur Israël pour que les droits nationaux des Palestiniens soient satisfaits. Il s’agit plutôt d’exercer des pressions sur les Palestiniens pour qu’ils satisfassent au « droit à la sécurité » d’Israël. Malgré l’hypothèse du retrait progressif des troupes d’Iraq, chacun sait ici que dès lors, dans la mesure où la question palestinienne ne sera pas réglée (et sans même mentionner les menaces à peine voilées d'Obama contre l'Iran...), le Moyen-Orient demeurera un foyer d’explosion majeure et qu’aucune « stabilité » ne pourra être atteinte, sans même parler de justice, si Barack Obama devient le 44ème Président des Etats-Unis.  


NB : traductions d'après la version française de M. Charbonnier.

Intégrale du discours d'Obama en français sur :
http://www.ism-france.org/news/article.php?id=9165&type=analyse&lesujet=Sionisme
Intégrale du discours d'Obama en anglais sur :
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/06/04/AR2008060401325_pf.html


par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Vendredi 23 mai 2008

L’envers du décor de la Palestine Investment Conference

La Palestine Investment Conference (PIC) a commencé le 21 mai. Je ne me propose pas dans cet article d'analyser en profondeur les enjeux et la portée de cette Conférence, qui n'est pas achevée à l'heure où j'écris, mais de tenter de donner quelques indications sur le climat qui règne à Béthléem depuis quelques jours, révélateur selon moi de bien des processus en cours dans les territoires palestiniens de Cisjordanie. Je publierai dans quelques jours un article d'analyse de la PIC.

Voir mon précédent article présentant la Palestine Investment Conference ICI.

On n’avait pas connu cela depuis des années à Béthléem. Les rues sont quadrillées par les militaires et autres forces de sécurité. Des checkpoints ont été dressés partout dans la ville et aux alentours. Certaines zones sont interdites d’accès aux piétons et aux véhicules non autorisés. Aux sorties des camps de réfugiés, des dizaines d’hommes en uniforme contrôlent qu’il n’y a pas d’activité suspecte en cours ou en préparation. Des barrières siglées « Police » ont même été placées à l’entrée principale du camp d’al-Azzeh, situé à proximité de l’Hôtel Intercontinental, l’un des lieux-phares de la Conférence. Selon les sources ce sont entre 2500 et 3000 policiers, soldats et autres membres des services de sécurité qui ont été déployés.

Mais il ne s’agit pas d’une vaste opération militaire israélienne. Les uniformes sont tous, sans exception, palestiniens.


La Palestine Investment Conference : un enjeu de taille pour Salam Fayyad

L’état de siège a commencé le 20 mai, veille de l’ouverture de la « Palestine Investment Conference ». La PIC, initiée par les principaux leaders du secteur privé palestinien et soutenue par le gouvernement de Ramallah, a pour objectif de convaincre les investisseurs étrangers de placer des capitaux dans les territoires palestiniens. Elle réunit à Béthléem, du 21 au 23 mai, près de 1000 dirigeants ou représentants de groupes privés, dont la moitié vient de l’étranger : pays arabes bien sûr, mais aussi Europe, Etats-Unis et… Israël. Selon les organisateurs le total des projets qui devraient être formalisés durant la PIC s’élèverait à 2 milliards de dollars (total revu à la hausse depuis le début du mois de mai, où l’on parlait de 1.5 milliard).

L’enjeu est donc considérable. La présence de Tony Blair, de Bernard Kouchner, de représentants du Président Bush, tout comme celle de Salam Fayyad et d’Abu Mazen sont là pour le confirmer, mais aussi pour rappeler que la portée de la PIC n’est pas seulement économique mais bien politique. Fayyad, qui n’avait que recueilli que 2% des voix lors des législatives de 2006, a été imposé comme Premier Ministre par les Etats-Unis après la destitution du gouvernement dominé par le Hamas. Ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et du FMI, il a juré que son gouvernement serait celui qui réussirait à relancer l’économie palestinienne en crise. Le peu de crédibilité qu’il a dans la population palestinienne repose sur cette seule promesse : créer des richesses et des emplois.

Les bailleurs de fonds sont prêts à le soutenir à une condition : le désarmement de la résistance et le rétablissement de la stabilité dans les territoires palestiniens. C’est ce qui est en cours depuis près d’un an maintenant, avec un renforcement des services de sécurité, la multiplication des arrestations des militants et sympathisants du Hamas, du Jihad ou même des Brigades al-Aqsa, pourtant issues du Fatah, et les vastes « opérations de rétablissement de l’ordre », conduites depuis plusieurs mois à Naplouse et depuis une dizaine de jours à Jénine. Le superviseur en chef de cette politique n’est autre que Tony Blair, émissaire du Quartet, qui répète à l’envi depuis des mois que les deux priorités du gouvernement palestinien doivent être d’accomplir des progrès en termes de sécurité et de libéralisation de l’économie.


« Cette conférence a pour but de normaliser l’occupation »

Le succès et le bon déroulement de la PIC sont pour l’élève Fayyad la preuve qu’il ne trahira pas la confiance que les pays occidentaux ont mise en lui. L’Autorité Palestinienne n’a donc pas lésiné sur les moyens mis en œuvre pour assurer la « sécurité » des prestigieux invités. Car malgré les apparences et les promesses des organisateurs, la PIC ne fait pas l’unanimité dans la population palestinienne. Si les principaux groupes du secteur privé se réjouissent des perspectives d’investissements venus de l’étranger et si certains, dans la population, espèrent sincèrement que cette conférence va bénéficier aux plus pauvres des Palestiniens, la plupart de ceux que j’ai pu rencontrer au cours des derniers jours, notamment dans les camps de réfugiés de Béthléem, m’ont fait part de leur scepticisme, voire même très souvent de leur franche hostilité à l’initiative.

Les critiques sont globalement de trois types.

- « Nous ne verrons pas la couleur de cet argent ».

Pour beaucoup de Palestiniens, conscients de l’étendue du système de corruption mis en place durant les années Arafat (et qui persiste aujourd’hui), si les milliards de dollars arrivent effectivement, ils ne seront pas utilisés pour le bien-être de l’ensemble de la population mais détournés pour le profit de quelques-uns, principalement les décideurs économiques et politiques.  On ne croit pas non plus que les motivations des investisseurs présents à la Conférence soient philanthropiques. Pour un habitant d''Aïda, pas de doute : « S'ils sont ici, c'est qu'il y a de l'argent à faire. En réalité ils [les organisateurs de la conférence] sont en train de vendre ce qui reste de la Palestine ».

- « Ils sont en train d’essayer de nous acheter ».

Ce sentiment diffus dans la population palestinienne n’est pas nouveau, mais il s’exprime de façon très prononcée lorsque l’on évoque la Conférence. Pour eux le deal est clair : si les habitants des territoires palestiniens veulent sortir de la situation de détresse économique dans laquelle ils se trouvent, ils doivent en échange renoncer à poursuivre le combat pour la satisfaction de leurs droits. En quelque sorte un programme « Silence contre Nourriture ».

- « Cette Conférence a pour but de normaliser l’occupation ».

L’accusation de « normalisation » est omniprésente. La présence de businessmen israéliens, le mot d’ordre de la Conférence (« You can do Business In Palestine ») et le message martelé par les organisateurs (« Le problème des Palestiniens est essentiellement d’ordre économique ») sont autant de signaux qui font passer au second plan la question de l’occupation israélienne. En ce sens ils la normalisent car ils n’en font plus un obstacle ou un préalable à lever avant toute amélioration substantielle de la situation des Palestiniens. Or la fin de l’occupation demeure leur revendication politique majeure, avec le droit au retour. Comme me l’a résumé un habitant du camp d’al-Azzeh, « ce n’est pas avec de l’argent que l’on se débarrassera des checkpoints, que l’on fera tomber le mur et que l’on rentrera sur nos terres ».

Le décalage entre ce que l’on peut entendre dans la rue et les critiques des « officiels » est flagrant. Mise à part une timide déclaration1 cosignée par deux parlementaires (Mustapha Barghouthi et Khaleda Jarrar (FPLP)) et par certaines ONG et associations, notamment le Palestinian Non-Governmental Organizations Network (PNGO), peu de protestations ont été émises. On peut donner trois explications principales à ce silence : la faiblesse du mouvement syndical indépendant et de la gauche politique, l’adhésion des courants islamiques, sur le plan économique, à l’agenda néo-libéral et surtout les fortes pressions qui ont été exercées sur quiconque aurait pu manifester la volonté de perturber le bon déroulement de la PIC.


« Depuis une semaine j’ai l’impression d’être revenu dans la Tunisie de Ben Ali »

Le dispositif militaro-policier qui s’est progressivement mis en place dans les jours qui ont précédé la Conférence a bien évidemment joué un rôle dissuasif. J’ai eu par le passé l’occasion de participer à des rendez-vous du mouvement altermondialiste et j’ai été surpris de retrouver à Béthléem le climat que j’avais pu connaître en décembre 2000 à Nice, lors d’un sommet de l’Union Européenne, ou à Gênes en juillet 2001 lors d’un G8 de sinistre mémoire. 3000 hommes en armes dans une ville de moins de 30 000 habitants ne passent pas inaperçus. Pas forcément très discrets, non plus, ces individus circulant dans des 4x4 aux vitres fumées, qui prodiguent aux responsables des forces de sécurité palestiniennes des conseils dans un Anglais teinté d’un accent d’outre-Atlantique, d’outre-Manche ou d’outre-Mur.

Mais le travail avait commencé avant l’arrivée du gros des bataillons des forces de sécurité. Il s’est principalement décliné sous trois formes :  neutralisation, dissuasion, cooptation.

- Les arrestations se sont multipliées au cours des dernières semaines. Depuis une dizaine de jours ce sont plus de 100 membres et sympathisants du Hamas, du Jihad et du FPLP qui ont été « neutralisés » dans la Zone de Béthléem. Les membres des factions islamiques ont été pris pour cibles car le gouvernement redoutait une opération armée visant à perturber la Conférence, pour des raisons plus politiques (fragiliser l’Autorité Palestinienne) qu’économiques. Les membres du FPLP ont pour leur part été interpellés car Fayyad et ses hommes étaient inquiets que la principale organisation de gauche de Béthléem, notamment implantée dans les camps, ne tente de rendre visible l’opposition à la tenue de la Conférence.

- D’autres ont eu la chance de ne pas être arrêtés mais seulement « dissuadés » de tenter quoi que ce soit. C’est ainsi que l’un des responsables d’un Centre Culturel du Camp de Dheisheh a reçu la visite de membres de la Sécurité Préventive (qui n’a jamais aussi bien porté son nom), lesquels lui ont conseillé de se « tenir tranquille durant la Conférence » et l’ont même averti qu’il serait constamment surveillé, ce qu’il a pu vérifier au cours des jours qui ont suivi. Un jeune salarié de l’Hôtel Intercontinental, membre du FPLP, a lui aussi été visité par la SP qui l’a mis en garde contre toute tentative de « créer des troubles » parmi les personnels du Palace. Le jeune homme n’a visiblement pas fait preuve de suffisamment de coopération puisqu’il a reçu dès le lendemain, comme cinq de ses collègues, un appel téléphonique de la Direction de l’Hôtel lui signifiant sa mise à pied jusqu’à nouvel ordre.

- Enfin l’Autorité Palestinienne a tenté, avec plus ou moins de succès, d’acheter la coopération, voire même le départ de certains jeunes de la Zone Autonome de Béthléem, notamment ceux des Camps. Plusieurs centaines de jeunes hommes âgés de 18 à 25 ans, pour la plupart membres ou proches du Fatah, ont ainsi reçu une proposition d’emploi, rémunérée à hauteur de 100 dollars pour 3 jours (offre alléchante lorsque l’on sait que le salaire moyen est d’environ 300 dollars/mois) : être des « volontaires » chargés d’assurer la bonne tenue de la Conférence. La plupart, sans aucune ressource, ont accepté et n’ont donc bien évidemment rien fait pour en perturber le bon déroulement. Pour les plus jeunes l’Autorité est allée encore plus loin. C’est ainsi que les responsables d’un Centre Culturel du Camp d’al-Azzeh se sont vus offrir la possibilité d’emmener tous les jeunes du Camp en vacation à Jéricho, tous frais payés, durant les trois jours de la Conférence. Ils ont immédiatement refusé.

Tout a donc été fait pour que rien ne vienne gâcher la fête. Mais à quel prix ? Pour beaucoup d’habitants de Béthléem, notamment dans les Camps, la Conférence signifie l’état de siège. Pour nombre de jeunes et de militants elle signifie une pression, d’un niveau rarement atteint, de la part des services de sécurité. Qui plus est personne ne peut ignorer le climat délétère qui règne dans toute la ville depuis plusieurs jours. La plupart de ceux avec qui j’ai discuté ont adopté une attitude de méfiance que je n’avais jamais connue auparavant dans les territoires palestiniens : on vérifie qui est à proximité et qui approche, on baisse la voix, on s’arrête soudainement de parler…

« Ils ont mis des gens partout pour contrôler que personne ne les critique ». En partie invérifiable, cette affirmation, que j’ai entendue à de multiples reprises pendant les conversations de ces derniers jours, révèle néanmoins l’état d’esprit qui règne chez de nombreux Palestiniens de la Zone de Béthléem. C'est pour cette raison que je me suis engagé, lors des discussions, à ne donner aucun des noms des personnes que je citerais dans l'article. L'un d’entre eux, qui a vécu par le passé en Tunisie, a alors été encore plus loin : « Depuis une semaine j’ai l’impression d’être revenu dans la Tunisie de Ben Ali ».

Décidément les priorités et les méthodes du gouvernement Abu Mazen-Fayyad ont de quoi inquiéter la majorité des habitants des territoires palestiniens. Nombre d’entre eux s’interrogent d’ailleurs sur ce déploiement si soudain et si massif de forces de sécurité. Dans la bouche d’un habitant de Dheisheh, la question est encore plus directe : « Mais où sont-ils, tous ceux-là, lorsque les Israéliens entrent dans la ville pour arrêter ou assassiner les résistants ? Qui protègent-ils ? Nous, ou Israël ? ».


Note

1. Voir la déclaration (en anglais) sur http://www.maannews.net/en/index.php?opr=ShowDetails&ID=29422


par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Mercredi 7 mai 2008

Les étranges idées de Salam Fayyad (Episode 1)



Salam Fayyad
Pourquoi le gouvernement de Salam Fayyad est-il aussi contesté en Cisjordanie ? Question légitime. La réponse la plus évidente semble être le fait qu'il ait entrepris de définitivement désarmer la résistance palestinienne. Mais ce n'est pas la seule. D'autres mesures qu'il a prises ou tenté de prendre ont largement contribué à renforcer son impopularité, déjà considérable lors de sa nomination en juin 2007. Voici l'une d'entre elles.

L’affaire s’est déroulée de janvier à mars 2008. Elle n'a pas fait grand bruit ailleurs que dans les territoires palestiniens. Mais dans les rues de Ramallah, de Jénine ou d’Hébron, on en parle encore, avec un mélange de colère, d’inquiétude et de soulagement en raison de son heureux dénouement. « Heureux dénouement »… pour la population palestinienne. Pas pour le gouvernement de Salam Fayyad.

A la mi-janvier, le gouvernement annonce une nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre dans les villes, villages et camps de réfugiés palestiniens : à partir du 25 janvier, tous ceux qui souhaiteront obtenir des papiers officiels de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie devront produire les pièces justificatives prouvant qu’ils ont réglé leurs factures d’eau, d’électricité et autres « services ». C’est l’Utility Bill Clearance Law , qui, d’après les autorités, a pour objectif de combler les 500 millions de dollars d’arriérés de paiement des foyers palestiniens. Il n’y aura pas d’exception : pour obtenir une carte d’identité, un passeport, un permis de conduire, un certificat de naissance pour un nouveau-né, pour immatriculer sa voiture, pour se marier… il faudra payer les factures.

Chômage endémique (de 30 à 50% en Cisjordanie selon le mode de calcul adopté), pauvreté grandissante (50% de la population sous le seuil de pauvreté selon les chiffres officiels), inflation galopante (le prix du pain a augmenté de 50% en un an, celui de la farine et du riz de près de 100%), arriérés de salaires des fonctionnaires (souvent un an de retard)… La situation économique de la très grande majorité de la population palestinienne est loin d’être reluisante. Mais ce n’est visiblement pas le souci principal de Salam Fayyad. Le porte-parole du Gouvernement et Ministre des Affaires Etrangères Riyad al-Maliki déclare qu’il s’agit notamment, avec cette mesure, « [de] se débarrasser de la culture du non-paiement, d’habituer les citoyens à payer leurs dettes [et de] réaliser l’égalité et la justice entre ceux qui paient et ceux qui ne paient pas ».

Les protestations sont multiples. Des moniteurs d’auto-écoles et chauffeurs de taxi (qui risquent de perdre leur outil de travail…) aux fonctionnaires (notamment les enseignants, qui menaçaient déjà de faire grève en raison des arriérés de salaires et d’accords passés non respectés par le gouvernement), en passant par les comités populaires des camps de réfugiés (les plus pauvres parmi les Palestiniens), on marque son opposition à la nouvelle mesure. De nombreux élus du Fatah au Conseil Législatif font de même. L’un d’entre eux, Jamal Abu ar-Rub, déclare ainsi que cette décision peut être assimilée à une « punition collective ». Du côté des syndicats et des organisations de gauche comme le FPLP, on n’hésite pas à accuser le gouvernement de privilégier les intérêts des groupes privés au détriment de ceux de la très grande majorité des Palestiniens.

Il s’agit en effet, pour l’essentiel, de récupérer de l’argent qui n’ira pas dans les caisses du gouvernement mais bel et bien dans celles des grands groupes qui gèrent les services à la population. Dans le cas de l’électricité par exemple, les deux principaux groupes nationaux sont la Palestinian Electric Company (PEC) et la National Electricity Company (NEC), dans lesquelles les autorités « publiques » n’ont que de très maigres parts. L’actionnaire principal de la PEC est la Consolidated Contractors Company de Saïd Khoury1 et celui de la NEC est la Padico de Munib al-Masri2 (également actionnaire de la PEC). On pourrait naïvement se demander si ces groupes ne sont pas en difficulté financière… Vérification faite, non. A la fin du premier trimestre 2008, la PEC annoncera des bénéfices de 2.73 millions de dollars, soit une progression de 100% par rapport au premier trimestre 2007. Le résultat net de Padico au 31 mars 2008 sera de 8.3 millions de dollars.

Pour la gauche, les syndicats, et nombre de responsables du Fatah, les choses sont claires : Salam Fayyad, ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, applique sans complexe les préceptes du néo-libéralisme en soutenant prioritairement le secteur privé, quitte à plonger encore un peu plus la très grande majorité de la population dans la misère. Certains font en outre remarquer que le mesure est d’autant plus choquante qu’elle a été annoncée environ un mois après la Conférence de Paris, au cours de laquelle les pays donateurs ont promis environ 7.7 milliards d’euros d’aide à l’Autorité Palestinienne, et que le gouvernement lui-même n’a pas payé ses dettes en réglant les arriérés de salaires des fonctionnaires.

Inflexible au début, Fayyad va progressivement céder du terrain. Si Riyad al-Maliki dénonce au début du mois de février le « manque de patriotisme » qui caractériserait certains syndicalistes, des tentatives de conciliation vont être organisées, notamment avec les représentants des réfugiés et avec les syndicats de fonctionnaires. Le mouvement de ces derniers inquiète particulièrement le gouvernement, car il porte des revendications plus larges que la seule Utility Bill Clearance Law, notamment sur les salaires, les retraites, ainsi qu’une réévaluation des frais de transports et de nourriture. Un médiateur est donc nommé, Rawhi Fattouh, membre du Fatah, haut responsable de l’Autorité palestinienne, ancien président du Conseil Législatif et ancien Président par intérim (il avait assuré la transition entre Yasser Arafat et Mahmoud Abbas).

Plusieurs rencontres ont lieu entre Rawhi Fattouh et les représentants des syndicats, notamment  Jamil Shahada, secrétaire général du syndicat des enseignants et Bassam Zakarna, du syndicat des fonctionnaires. Fattouh s’engage à ce que le gouvernement paye régulièrement les salaires, reconsidère le montant des charges liées aux transports et adapte l’Utility Bill Clearance Law afin de ne pas pénaliser trop durement les fonctionnaires. Mais l’accord tarde à être signé, les salaires ne sont toujours pas versés, le gouvernement multiplie les déclarations contradictoires et la protestation ne faiblit pas, avec d’importantes journées de grève en février et en mars.

Rawhi Fattouh
Fayyad semble déterminé à ne pas abandonner une mesure pourtant décriée dans l’ensemble des territoires palestiniens de Cisjordanie. La « solution » va finalement venir d’ailleurs. Plusieurs associations, syndicats et individus ont en effet dès le mois de février déposé des recours devant la Haute Cour de Justice palestinienne pour faire invalider le décret de Fayyad. Le 31 mars, l’instance judiciaire rend un arrêt qui met un terme à l’affaire de l’Utility Bill Clearance Law : la mesure est considérée comme inapplicable et immédiatement suspendue. Fin de l’acte.

Fin de l’acte, ou presque. Le 6 avril, Rawhi Fattouh, l’émissaire du gouvernement, présente des excuses publiques. Mais pas à propos de la décision controversée de Fayyad, même s’il l’avait lui aussi défendue, comme le reste de l’Autorité, au nom de la nécessaire contribution de chacun à la remise en marche de l’économie palestinienne, de la transparence financière et de l’égalité entre les citoyens. Il s’excuse pour une toute autre affaire : trois semaines plus tôt, à la frontière avec la Jordanie, les autorités douanières ont en effet saisi dans sa voiture environ 3000 téléphones portables, qu’il avait l’intention de revendre au marché noir.


Notes

1 La CCC (Consolidated Contractors Company) est une entreprise spécialisée dans la construction, l’ingénierie et la fourniture d’énergie. Ses deux principaux actionnaires sont Saïd Khoury et Hasib Sabbagh. Ce dernier est membre du Conseil National Palestinien (CNP, « Parlement » de l’OLP). Leurs fortunes étaient estimées en 2007 à respectivement 6 et 4.3 milliards de dollars.

2 La Padico (Palestinian Development and Investment Company) est une holding possédant des intérêts dans des domaines aussi divers que le tourisme, l’industrie pharmaceutique, la finance, l’immobilier, l’élevage de poulets, les télécommunications ou la production d’énergie. Son principal actionnaire est Munib al-Masri. En 2007, sa fortune était estimée à 1.62 milliards de dollars.




par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Jeudi 1 mai 2008

Un grand rassemblement est actuellement en préparation à Béthléem, auquel j’ai choisi de consacrer plusieurs articles dans les semaines qui viennent, tant il revêt selon moi une importance pour qui s’attache à essayer de comprendre les développements de la situation politique, économique et sociale dans les territoires palestiniens. Voici donc le premier de ces articles, dans lequel je me contente de présenter, dans les grandes lignes, l’événement qui aura lieu dans 3 semaines à compter d’aujourd’hui.

« Nous organisons une fête,
et le monde entier y est invité
»1

(Salam Fayyad, Premier Ministre)

Depuis plusieurs jours, celles et  ceux qui empruntent les axes principaux de la ville de Béthléem ont pu remarquer que nombre d’employés s’affairent à balayer et nettoyer les rues et les trottoirs, à planter et arroser des fleurs le long des routes et à repeindre les marquages au sol. Ils ont pu aussi remarquer la présence inhabituelle d’un nombre très élevé d’agents de police et d’autres services de sécurité de l’Autorité Palestinienne, qui patrouillent jour et nuit et multiplient les points de contrôle dans la ville. Ils ont pu enfin voir un peu partout de gigantesques affiches de couleur verte, avec ces quelques mots, en anglais et en arabe : « Palestine Investment Conference. Bethlehem, May 21-23, 2008 ».

Comme son nom l’indique, la Palestine Investment Conference (PIC) est une conférence à l’initiative de plusieurs grandes entreprises palestiniennes (notamment la Padico2 et la Consolidated Contractors Company3) et à laquelle sont conviés tous ceux qui souhaitent investir des capitaux dans les territoires palestiniens. Selon les chiffres communiqués par les organisateurs de l’événement, plus de 1200 invitations ont été envoyées aux quatre coins du monde. L’initiative a recueilli le soutien de groupes comme Intel, Cisco ou l’Arab Bank, ainsi que celui, entre autres, du Département d’Etat à Washington4, de Tony Blair, émissaire du « Quartet pour le Proche-Orient » (Etats-Unis, Russie, Union européenne, ONU)5, de la Banque Mondiale6 et, bien sûr, de l’Autorité Palestinienne.

Sur la page d’accueil du site internet de la PIC7 le Premier Ministre Salam Fayyad explique en effet que « même si la conférence est conduite par le secteur privé, l’Autorité Nationale Palestinienne lui offre un soutien total et travaille à faire de la conférence un succès ». Il parle d’un « événement historique ». Le Ministre de l’Economie Kamal Hassounah affirme de son côté que « l’Autorité Nationale Palestinienne considère la PIC comme une haute priorité » et qualifie la PIC de « point culminant d’un partenariat historique entre secteur public et secteur privé »8 en Palestine. Hassan Abu Libdah9, « PDG » (« Chief Executive Officer ») de la conférence, se félicite lui aussi de la coopération entre les secteurs publics et privés et des nombreux soutiens que reçoit la PIC, tant sur le plan local qu’à l’échelle internationale10.


« Le secteur privé est prêt à prendre les commandes du développement de l’économie palestinienne »11 (Kamal Hassounah, Ministre de l’Economie).

Après la conférence des pays donateurs à Paris en décembre, qui a vu Mahmoud Abbas et Salam Fayyad recevoir des promesses de dons d’un montant de 7.7 milliards de dollars sur les trois prochaines années pour « contribuer au développement » des territoires palestiniens, c’est au tour du secteur privé palestinien de tenter de lever des fonds. Pour y parvenir, le message adressé aux investisseurs étrangers est clair : « You can do business in Palestine ». La formule figure sur la couverture de la brochure de présentation de la conférence, elle est reprise par Salam Fayyad sur le site internet de la PIC et par Hassan Abu Lidbah dans les multiples interviews et conférences de presse qu’il donne actuellement. Dans le quotidien israélien Haaretz, Tony Blair abonde dans le même sens : « Aujourd’hui en Palestine il y a de réelles opportunités pour faire des affaires »12.

Ehud Barak, Salam Fayyad et Tony Blair
Comment ? La réponse figure dans la brochure : « La Palestine ouvre ses portes à [tous ceux qui sont prêts à offrir] leur contribution et leur soutien à l’effort de développement en Palestine ». En d’autres termes, l’objectif des initiateurs de la conférence est l’intégration de l’économie palestinienne à l’économie mondialisée, son ouverture au capitalisme néo-libéral. Et ils ont pour cela l’appui total du gouvernement Fayyad qui ne se contente pas de participer à l’organisation de la PIC. Par exemple, le Premier Ministre est en train de mettre la dernière main à une modification de la loi sur l’investissement, qui date de 1998. C’est ainsi, entre autres, que la durée des exonérations d’impôts pour les entreprises qui investissent va être allongée13. Le Parlement ne se réunissant plus, seule la signature de Mahmoud Abbas est nécessaire pour que les amendements soient validés.

Plus qu’un « partenariat » entre le secteur public et le secteur privé, il y a donc une véritable alliance entre le gouvernement Fayyad et les principaux businessmen palestiniens… Doit-on s'en étonner, lorsque l’on sait que Kamal Hassounah, le Ministre de l’Economie, était encore il y a peu Vice-président de la Palestinian Businessmen Association ? Lors d'un entretien en mars 2007, avant qu'il ne devienne Ministre, il m'expliquait que l'Autorité Palestinienne ne tenait pas suffisamment compte des préoccupations des grands groupes privés. Sans doute les choses ont-elles changé depuis l'arrivée de Salam Fayyad... Doit-on en être surpris, lorsque l’on sait que Fayyad lui-même est un ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International? Une Banque Mondiale qui doit être satisfaite de son ancien élève, elle qui déclarait récemment, par la voix de David Craig, chargé de la Cisjordanie et de Gaza, que « la Banque Mondiale croit que le secteur privé est la force nécessaire pour conduire une croissance économique durable en Cisjordanie et à Gaza »14.


« A chacun ses priorités » (Kamal, du camp de réfugiés de Beit Jebrin)

Le 28 avril dernier, on a appris que les services de sécurité palestiniens avaient découvert une cache d’armes à Béthléem15. Le responsable des Renseignements pour la Zone de Béthléem a convoqué la presse et exposé les armes saisies, se félicitant de la prise et sous-entendant qu’elles étaient « indirectement liées » au Hamas. Le même jour a eu lieu dans la ville une réunion des responsables des principaux services de sécurité de l’Autorité Palestinienne (Sécurité Préventive, Renseignements, Police, Garde Présidentielle…) afin de préparer la Conférence. Le responsable des Renseignements pour la Cisjordanie a déclaré à cette occasion que « les forces de sécurité palestiniennes s’engageaient à garantir la sécurité et le bon déroulement de la réunion afin d’encourager les investissements étrangers en Palestine »16.

Ceux qui verront un lien entre les deux événements du 28 avril n’auront probablement pas tort. En tout cas pour les Palestiniens il n’y a aucun doute. Mahmoud Abbas et Salam Fayyad ont décidé de tout mettre en oeuvre pour rassurer les investisseurs étrangers. Il ne s’agit donc pas seulement de nettoyer les rues mais aussi de nettoyer la ville et de se débarrasser des éventuels gêneurs. Qui sont-ils ? Tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, contredisent le message du Président et de son Premier Ministre lorsqu'ils affirment que la situation en Cisjordanie est stabilisée et propice à « faire des affaires ».

Les premiers d’entre eux sont évidemment ceux qui continuent d’appeler à la poursuite de la résistance et à mener des opérations armées contre les troupes d’occupation. Qui souhaiterait investir dans des territoires où ont lieu des affrontements armés, même sporadiques ? Qui aurait confiance en Abbas et en ses amis du secteur privé si pendant la conférence des incidents opposant des résistants et l’armée israélienne avaient lieu ? Tout est donc fait pour poursuivre et accélérer la neutralisation de la résistance, en cours depuis plusieurs mois, avec la multiplication des arrestations et la médiatisation de certains événements comme la saisie d’armes du 28 avril dernier. L’Autorité Palestinienne entend ainsi prouver aux investisseurs potentiels que ses promesses de stabilisation des territoires palestiniens ne sont pas vaines.

Mais il y a d’autres gêneurs. Et ceux-là, il sera difficile de s’en débarrasser. Il s’agit de la très grande majorité de la population de la Zone Autonome de Béthléem qui regarde avec scepticisme ou mépris les préparatifs de la PIC et les discours qui l’accompagnent. « A chacun ses priorités. Moi c’est nourrir ma famille. Vous croyez vraiment qu’on va bénéficier de ces investissements, nous ? Ce sera comme d’habitude, ce seront les mêmes qui vont s’en mettre plein les poches » soupire Kamal, du camp de réfugiés de Beit Jebrin, près de Béthléem. « Abbas, Fayyad, Masri et les autres s’en fichent que l’occupation continue. Ils veulent que de l’argent arrive, toujours plus d’argent. Cela ne changera rien à l’occupation. C’est même pire : cela donne l’impression, à l'étranger, qu’elle est terminée ».

L'Hôtel Intercontinental à Béthléem
Il exprime de la sorte un sentiment diffus dans la population, qui n’a aucun doute sur le fait que le Président et le Premier Ministre ont des préoccupations bien différentes des leurs et des amis qui ne sont pas du monde que le leur. Une population qui a vu des milliards d'euros et de dollars affluer dans les territoires palestiniens depuis de longues années et qui a parallèlement vu son niveau de vie se dégrader. Une population qui vit dans la précarité et dans le manque permanent et qui apprend que les 250 chambres de l’Hôtel Intercontinental (5 étoiles, 200 euros la nuit en moyenne), propriété de Munib al-Masri, situé à quelques dizaines de mètres des camps de réfugiés d'Aïda et de Beit Jebrin, sont réservées depuis plusieurs semaines pour la Conférence. Une population qui peut lire dans la presse que l’objectif de la Conférence est de réunir 1.5 milliards de dollars de promesses d’investissement, mais qui apprend déjà que 300 millions seront consacrés à construire 10 000 nouvelles chambres d’hôtels à Béthléem17. Une population qui, enfin, est ravie de savoir que les transports et les passages aux checkpoints seront facilités… pour les participants à la Conférence.

Certains parlent déjà de tenter de perturber le déroulement de la « fête »18. Et ce ne sont pas les récentes déclarations du « PDG » Hassan Abu Libdah qui vont apaiser leur colère. Lors d’une récente conférence de presse un journaliste lui a demandé si les investisseurs israéliens étaient conviés à la Conférence. Il a alors tout naturellement repris la formule de Salam Fayyad : « Le monde entier est invité »19.


Notes

1http://www.pic-palestine.ps/

2 La Padico (Palestinian Development and Investment Company) est une holding possédant des intérêts dans des domaines aussi divers que le tourisme, l’industrie pharmaceutique, la finance, l’immobilier, l’élevage de poulets, les télécommunications ou la production d’énergie. Son principal actionnaire est Munib al-Masri. En 2007, sa fortune était estimée à 1.62 milliards de dollars.

3 La CCC (Consolidated Contractors Company) est une entreprise spécialisée dans la construction, l’ingénierie et la fourniture d’énergie. Ses deux principaux actionnaires sont Saïd Khoury et Hasib Sabbagh. Ce dernier est membre du Conseil National Palestinien (CNP, « Parlement » de l’OLP). Leurs fortunes étaient estimées en 2007 à respectivement 6 et 4.3 milliards de dollars.

4
http://www.america.gov/st/peacesec-english/2008/April/20080429150446dmslahrellek0.5452234.html?CP.rss=true

5
http://tonyblairoffice.org/2008/03/palestine-is-open-for-business.html

6
http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/MENAEXT/WESTBANKGAZAEXTN/0,,contentMDK:21705225~pagePK:1497618~piPK:217854~theSitePK:294365,00.html?cid=3001

7
http://www.pic-palestine.ps/

8
http://www.pic-palestine.ps/minister_letter.php  

9
Hassan Abu Libdah est, entre autres, le fondateur (en 1979)et ancien responsable du Bureau Central Palestinien des Statistiques, un ancien membre de la Commission Centrale des Elections de l’Autorité Palestinienne (il était encharge de l’organisation des élections législatives en 1996) et un ancien Ministre (du Travail et des Affaires sociales, puis du Plan). Il est également membre du Conseil National Palestinien.

10
http://www.pic-palestine.ps/letter.php

11
http://www.pic-palestine.ps/minister_letter.php       

12
http://www.haaretz.com/hasen/spages/975605.html

13 Plus de détails sur :
 http://www.meed.com/economy/news/2008/04/palestinian_national_authority_drafts_laws_to_attract_investors.html

14
http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/MENAEXT/WESTBANKGAZAEXTN/0,,contentMDK:21705225~pagePK:1497618~piPK:217854~theSitePK:294365,00.html?cid=3001

15
http://www.maannews.net/en/index.php?opr=ShowDetails&ID=28980

16
http://www.maannews.net/en/index.php?opr=ShowDetails&ID=28978

17
http://www.meed.com/news/2008/04/300m_hotel_investment_planned_for_west_bank.html

18 Je tenterai dans un prochain article de développer ce point.

19
http://memrieconomicblog.org/bin/content.cgi?news=1979
par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Mercredi 23 avril 2008

Rencontre avec les parents de Salah Hamouri, jeune Franco-Palestinien
condamné à 7 ans de prison par la Justice militaire israélienne


« La Justice militaire est à la Justice ce que la musique militaire est à la musique » (G. Clémenceau)


Hassan et Denise Hamouri
Le « cas » Salah Hamouri

Salah Hamouri a été arrêté et placé en détention par les autorités israéliennes le 13 mars 2005. Ce n’était pas la première fois que les autorités militaires interpellaient ce jeune Franco-Palestinien (aujourd’hui âgé de 22 ans) : à 16 ans il avait déjà été détenu pendant 4 mois pour avoir collé des affiches, et deux ans plus tard il avait été placé durant 5 mois en « détention administrative », selon une procédure qui permet aux autorités israéliennes de maintenir un prisonnier en détention autant de temps qu’elles le souhaitent sans avoir à justifier des raisons de celle-ci, et qui concerne aujourd’hui plus d’un millier de Palestiniens.

Mais les faits qui lui sont reprochés en 2005 sont plus graves : on lui reproche d’être membre d’une organisation de jeunesse liée au Front Populaire de Libération de la Palestine et donc illégale aux yeux des Israéliens et surtout d’avoir projeté d’assassiner le Rabbin Ovadia Yossef, leader spirituel du Parti Shaas (12 élus à la Knesset, membre de la coalition gouvernementale). Le Rabbin Yossef s’est notamment distingué, au cours de ces dernières années, en traitant les Arabes de « fourmis qui pullulent », de « vipères », et en appelant à « anéantir » les Palestiniens à coups de « super-missiles ». Il est aussi celui qui a déclaré que les victimes du génocide juif étaient la réincarnation d’âmes pécheresses qui devaient expier leurs fautes1

Israël reproche à Salah d’être passé en voiture devant la résidence du Rabbin et donc ( ? ) d’avoir planifié un attentat contre lui. C’est trois mois après avoir été aperçu devant le domicile d’Ovadia Yossef que Salah a été arrêté à Ramallah et confié aux soins de la justice militaire israélienne, qui, au terme de plus de 3 ans de procédure, a fini par le condamner, le 17 avril dernier, à 7 ans d’emprisonnement. Les deux autres jeunes qui avaient déjà été jugés pour la même « affaire » avaient écopé de 3 et 12 ans de prison.

C’est dans l’appartement familial, situé à al-Ram, près de Ramallah, que j’ai rencontré les parents de Salah. Salah tient sa nationalité française de sa mère, Denise Hamouri, née à Bourg-en-Bresse, qui vit en territoire palestinien depuis plus de 25 ans et enseigne dans une école catholique. Son père, Hassan, possède un restaurant à Jérusalem.


« Un délit d’intention »

« En fait, ce que l’on reproche à mon fils, affirme Denise Hamouri, c’est d’avoir eu l’idée de faire quelque chose. Pas de l’avoir fait. C’est ce que l’on appelle un délit d’intention ». En effet, sur la base de sa seule présence à proximité du domicile d’Ovadia Yossef et de son appartenance présumée à une organisation de jeunesse liée au FPLP, la justice militaire israélienne a reconnu Salah coupable de « complot ». « Ils n’ont produit aucune preuve, ni aucun témoin pouvant confirmer cet éventuel complot », poursuit sa mère. « C’est sans doute pour cela qu’ils ont dû reporter l’audience à plus de 25 reprises... Ils ont fouillé la maison de fond en comble, à la recherche d’armes. Et ils n’ont rien trouvé ». Pour éviter que l’affaire ne s’éternise et que la sentence ne soit plus lourde, Salah et sa famille ont suivi les conseils de leur avocate Léa Tsemel, et accepté le principe du « plaider coupable ». « Ils nous ont dit qu’il valait mieux que nous acceptions cette procédure en sous-entendant que sinon la peine pourrait être beaucoup plus longue. Avions-nous vraiment le choix ? Ce genre de tribunal, ce n’est pas la Justice. C’est l’occupation, tout simplement », ajoute-t-elle.

La justice militaire israélienne est réputée pour la lourdeur des peines qu’elle prononce et pour le peu de cas qu’elle fait des éléments qui contredisent l’accusation, phénomène largement dénoncé par de nombreuses ONG israéliennes, palestiniennes et internationales. « Le cas de Salah a été pris en charge par une juridiction militaire car il a été arrêté près de Ramallah, en territoire palestinien. C’est un choix délibéré de leur part. Ils auraient tout à fait pu l’arrêter à Jérusalem, où il se rendait très souvent… ». Le père indique qu’outre le manque de preuves et de témoins, un élément a dû peser dans le choix de confier Salah à la justice militaire : « Salah, avec sa peau blanche, ses cheveux clairs et ses yeux bleus, est considéré comme beaucoup plus dangereux par les autorités israéliennes. Il peut en effet plus facilement passer pour un occidental et ne pas être « repéré » en Israël. Ils voulaient être sûrs de le faire condamner ».


« Etre membre d’une organisation politique de jeunesse, ici, c’est la moindre des choses »

Marc de Chalvron, correspondant de France 24 à Jérusalem, était présent pendant une grande partie de ma rencontre avec les parents de Salah. « Les médias français ont mis beaucoup de temps à s’intéresser à notre histoire », nous confie la mère. « Cela commence tout juste à avoir un petit écho, alors que cela fait plus de 3 ans que nous les contactons régulièrement. Le Monde a écrit un article suite à la condamnation de Salah. L’Humanité avait déjà parlé de mon fils à plusieurs reprises et l’a de nouveau fait au moment du procès. Mais sinon, pas grand chose ».

Lorsqu’il lui demande si son fils est, d’après elle, membre d’une organisation de jeunesse liée au FPLP, Denise Hamouri répond simplement : « Nous vivons sous occupation militaire. Et les jeunes veulent résister… Faire de la politique, être membre d’une organisation politique de jeunesse, ici, c’est la moindre des choses ». Les élections étudiantes de l’Université de Bir Zeit, près de Ramallah, qui se déroulaient le même jour, confirment ses propos : près de 85% de participation ! De quoi faire rêver les organisations étudiantes en France (moins de 5% de participation en général à ce type de scrutin)…

Quant au « complot » contre le Rabbin, elle n’a aucun doute : « Ce n’était qu’une bravade. Ils sont bien passés en voiture devant chez lui, mais ils n’ont à aucun moment eu l’intention d’organiser son assassinat. D’ailleurs Israël a mis trois mois à arrêter Salah. Ne pensez-vous pas qu’en trois mois, s’ils avaient vraiment projeté de tuer le Rabbin, ils seraient passés à l’acte ? ». L’absence de preuves lors du procès de Salah semble aller dans son sens.

Le père pointe alors le caractère selon lui partial de la Justice israélienne et le « deux poids, deux mesures » : « Des extrémistes juifs projetaient de faire exploser la Mosquée al-Aqsa à Jérusalem, ce qui aurait déclenché une véritable guerre. Savez-vous ce qui leur est arrivé ? Ils ont été relâchés au bout de 45 jours et sont rentrés chez eux. 45 jours ! Et mon fils est condamné à 7 ans de prison… Vous appelez ça la Justice ? ».


« Gilad Shalit doit être libéré, Salah Hamouri doit être jugé »

Depuis l’arrestation de Salah en 2005, ses parents, et notamment sa mère, en ont appelé à de multiples reprises aux autorités françaises. « J’ai écrit plusieurs fois à l’Elysée, je n’ai jamais eu de réponse. Le Ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner m’a fait parvenir une lettre qui semble être une réponse-type puisque tous ceux qui l’ont contacté au sujet de Salah ont reçu la même ». Elle me la montre : c’est un courrier, antérieur au procès, qui indique en substance que les autorités françaises font tout pour que Salah « soit jugé de manière impartiale dans les plus brefs délais ». Le mot « libération » n’apparaît pas.

Denise Hamouri a eu une entrevue de 3 minutes avec le ministre Kouchner lors de la visite de ce dernier en février à Jérusalem. Il s’était alors engagé à faire pression sur les autorités israéliennes pour que Salah soit « jugé rapidement ». « Voilà, Salah a été jugé. Et condamné. Et maintenant ? » demande la mère. « Le président Sarkozy s’est engagé à venir en aide à tous les Français en difficulté, où qu’ils se trouvent. Alors nous attendons qu’il fasse quelque chose pour Salah » ajoute-t-elle. Le père intervient : « Nicolas Sarkozy semble vouloir aider tous les Français, sauf Salah Hamouri. Le gouvernement français demande la libération de Gilad Shalit [caporal de l’armée israélienne, de nationalité franco-israélienne, détenu depuis deux ans dans la Bande de Gaza]. Ils se mobilisent pour lui. Et mon fils ? « Gilad Shalit doit être libéré, Salah Hamouri doit être jugé ». Voilà le message de la France… ».

Campagne pour la libération de Salah Hamouri
Et à ceux qui jugeraient le parallèle avec Shalit impropre au motif que ce dernier n’a pas été arrêté et jugé par un Etat mais qu’il est retenu captif par un groupe armé, Denise Hamouri répond : « Gilad Shalit a été capturé alors qu’il était en uniforme, qu’il portait des armes et qu’il était dans un véhicule blindé. A priori il n’était pas là pour cueillir des fleurs. C’est un prisonnier de guerre, voilà tout ».

Denise Hamouri en appelle à la mobilisation de la population et des autorités françaises. « Maintenant que Salah a été condamné, il est grand temps d’exiger sa libération. Il a déjà passé trois ans dans les prisons israéliennes. C’est bien assez long au regard des faits qui lui sont reprochés ». Elle voit son fils deux fois par mois, « 45 minutes, derrière un vitre, avec des téléphones pour se parler », affirme « [qu’] il va bien, [qu’] il lit beaucoup et [que] les témoignages de soutien l’ont beaucoup touché », mais pour elle les choses sont claires : « 3 ans ça suffit ».

Et elle ajoute : « En France, il faut continuer à faire pression pour que le gouvernement ne nous oublie pas ».


A VOIR
: Un extrait vidéo de ma rencontre avec les parents de Salah Hamouri ici.

NB : La campagne pour la libération de Salah Hamouri se poursuit en France, avec notamment les actions initiées par l'association CAPJPO-Europalestine. Vous pourrez trouver des informations sur les actions passées et en cours sur le site http://www.europalestine.org/ (colonne de droite). Voir aussi les actions de l'Association France-Palestine Solidarité (AFPS) sur http://www.france-palestine.org/.

Note

1 Pour toutes celles et tous eux qui pourraient avoir un doute sur l'authenticité de ces propos, consulter http://archives.cnn.com/2000/WORLD/meast/08/06/israel.holocaust.ap/.
Voir aussi sur http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3138779,00.html les propos qu'il a tenus au sujet de l'ouragan Katrina, lui aussi issu de la volonté divine...







par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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Vendredi 18 avril 2008
Affiche du Fatah

Le mercredi 16 avril se sont déroulées les élections des représentants étudiants au Conseil d’Administration de l’Université de Béthléem. Il convient de préciser d’emblée que ces élections ont une portée incomparable à celle des scrutins équivalents en France : si l’on plafonne en général à 5 % de participation dans les Universités françaises, ici on parle de taux se situant entre 80 et 90%... Les élections étudiantes sont un enjeu majeur dans la vie politique des Universités palestiniennes. Elles se déroulent chaque année et sont souvent l’occasion de débats très tendus, voire même d’affrontements entre les organisations étudiantes. En 2005, des échanges de coups de feu ont eu lieu à l’Université de Béthléem, laquelle a alors été fermée pendant près d’une semaine…

Les forces en présence et les principaux débats

Chaque organisation politique palestinienne possède sa propre organisation étudiante. Il n’y a pas à proprement parler de « syndicats étudiants » dans lesquels se côtoieraient des militants de diverses organisations politiques et des militants « non-organisés ». Il y avait cette année, à Béthléem, 3 listes : une liste d’union des forces de gauche, soutenue par le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), Front Démocratique de Libération de la Palestine (FDLP) et Parti du Peuple Palestinien (PPP, ex-Parti Communiste), une liste soutenue par le Fatah et une liste soutenue par le Jihad Islamique. Le Fatah est fortement implanté et traditionnellement majoritaire dans cette Université, qui présente en outre la double spécificité de regrouper une forte proportion de Chrétiens et une grande majorité d’étudiants issus de milieux économiquement et socialement aisés. Les résultats de l’élection (18 sièges pour le Fatah, 9 sièges pour la Gauche et 4 pour le Jihad islamique) n’ont surpris personne et sont avant tout le produit de ces spécificités locales.

Le Hamas avait décidé, cette année de ne pas présenter de liste. H, un dirigeant local de l’organisation, m’a expliqué ce choix : « Depuis plusieurs semaines les militants du Fatah exercent des pressions sur nous. Ils ont notamment exigé que, à l’occasion de ces élections, nous condamnions publiquement les événements de Gaza en 2007 [la tentative avortée de putsch contre le Hamas, conduite par Mohammad Dahlan, dirigeant local du Fatah, qui avait donné lieu à de violents combats entre factions palestiniennes]. Nous avons répondu qu’ils n’avaient pas à exiger quoi que ce soit de nous mais ils ont continué. Nous avons alors décidé, pour éviter tout incident, de ne pas participer aux élections ». Du côté du Fatah, on soutient plutôt que le Hamas n’a pas osé se présenter car il avait peur d’être largement battu. Une version peu plausible dans la mesure où le Hamas a toujours été minoritaire dans cette Université et n’a jamais refusé pour autant de participer aux élections. L’an dernier il n’avait obtenu que 5 sièges contre 16 au Fatah.

Deux types de questions sont au cœur des débats lors de ce type d’élections : les questions strictement universitaires et les questions concernant la politique nationale et donc la stratégie et les objectifs de la lutte du peuple palestinien contre l’occupation israélienne (sur lesquelles je reviendrai plus tard). Concernant les questions universitaires, les programmes des deux principales listes (Gauche et Fatah) étaient assez proches : aides sociales pour les étudiants démunis, soutien scolaire pour les étudiants en difficulté… La liste de la Gauche insistait davantage sur les questions de démocratie dans l’Université, que ce soit du point de vue du contenu des cours ou du fonctionnement de l’Institution.

Il y avait une autre nuance, et pas des moindres : « Nous expliquons aux étudiants que contrairement au Fatah, nous tiendrons nos promesses et nous ne nous contenterons pas de faire de cadeaux aux gens le jour de l’élection pour ensuite n’offrir de l’aide et de l’argent qu’aux seuls membres de nos organisations » (M, membre du FPLP). Les membres du Fatah ont bien évidemment démenti cette accusation mais, lorsque l’on connaît le degré de corruption dans l’Autorité palestinienne et les pratiques clientélistes du Fatah, il est difficile de les croire… Qui plus est, en questionnant de nombreux étudiants, y compris des militants du Fatah, j’ai appris que le parti avait distribué à l’entrée de l’Université, les jours précédant les élections, des bons d’achat pour certains commerces de Béthléem et qu’il avait pris en charge, le jour du scrutin, l’intégralité du coût du transport pour les étudiants résidant à Jérusalem en fournissant gracieusement un bus.

La surprenante (?) campagne du Fatah

Le jour du vote, c’est l’effervescence à l’Université. Les militants de la Gauche (keffieh rouge) et ceux du Fatah (keffieh noir) tentent de convaincre les étudiants de voter pour leurs listes. Les règles sont strictes : pas de distribution de tracts dans l’enceinte de l’Université, le même espace pour les affiches de chaque liste, affiches sur lesquelles ne doivent pas figurer de photos ou de dessins d’armes à feu. Des hommes des différents services de sécurité de l’Autorité palestinienne d’Abu Mazen (Mahmoud Abbas) patrouillent, la plupart portent des treillis kakis, des tee-shirts moulants et des lunettes de soleil et ressemblent à s’y méprendre à des Marines en permission.

J’observe les affiches et mon regard s’arrête brusquement sur l’une d’entre elles, dans la zone réservée au Fatah. On y voit Yasser Arafat en train de donner un verre d’eau à Cheikh Ahmad Yassin, le leader spirituel du Hamas, assassiné par Israël en 2004. Tout un symbole : le Fatah qui porte assistance au Hamas… L’inscription, sous la photo, va dans le même sens : « Nous aidons ceux qui empruntent le mauvais chemin  à revenir dans le droit chemin »… Je me dis alors que les 21 militants du Hamas qui ont été arrêtés en Cisjordanie par la police d’Abu Mazen, deux jours avant les élections, sont probablement en train d’être remis dans le droit chemin par ceux qui les interrogent dans leurs cellules. Je me dis aussi que la tentative de renversement du Hamas à Gaza, orchestrée il y a un peu moins d’un an par Mohammad Dahlan, élu du Fatah au Conseil Législatif Palestinien, était sans doute due au fait que le Hamas avait emprunté le mauvais chemin…

Je remarque aussi qu’Abu Mazen ne figure sur aucune des affiches du Fatah, pas plus que sur le tract que l’on m’a distribué dans la rue, juste à l’entrée de l’Université. Les trois figures qui reviennent sont celles de Yasser Arafat, de Marwan Bargouthi, arrêté en avril 2002 par Israël en raison de son rôle-clé dans l’organisation de la lutte armée, notamment dans la fondation des Brigades des Martyrs al-Aqsa, et d’Abu Jihad ancien n°2 de l’OLP, en charge de nombreuses opérations militaires et responsable du commandement de la première Intifada, assassiné par Israël en 1988. Je me dis que c’est très certainement en hommage à Marwan Bargouthi que depuis plusieurs jours la police d’Abu Mazen traque les militants de Brigades des Martyrs al-Aqsa à Naplouse, n’hésitant pas à ouvrir le feu sur eux car ils continuent de mener des actions armées contre des cibles israéliennes. Je me dis aussi que c’est sûrement pour honorer la mémoire d’Abu Jihad que Salam Fayyad, le Premier Ministre d’Abu Mazen, déclarait il y a quelques mois au Caire que depuis 1948 le pire aspect de la lutte palestinienne avait été la lutte armée…

Je me demande alors quel est le contenu des propos que les militants du Fatah tiennent aux étudiants. Et quelle n’est pas ma surprise lorsque j’apprends que le volet « politique » du discours de la liste Fatah est « la lutte et la résistance jusqu’à la libération de tous les territoires occupés par Israël » et « le retour de tous les réfugiés sur la terre de laquelle ils ont été expulsés ». Je me dis alors que c’est indubitablement pour poursuivre la lutte et la résistance que l’Autorité palestinienne met en prison les résistants et appelle sans discontinuer depuis des années au compromis et à la « reprise des négociations, seul moyen pour mettre un terme au conflit ». Je me dis aussi que c’est évidemment pour permettre le retour des réfugiés que de nombreux dirigeants du Fatah, de l’OLP et de l’Autorité palestinienne multiplient depuis plusieurs années les déclarations qui sous-entendent que les réfugiés devront, dans leur immense majorité, renoncer au droit au retour, et qu’Abu Mazen contourne soigneusement la question des réfugiés dans ses discussions avec Ehud Olmert…

Abu Mazen ne fait pas vendre

Alors y’a-t-il un réel décalage entre la direction de l’Autorité palestinienne et les militants du Fatah, notamment les plus jeunes, ou a-t-on affaire à de la pure démagogie électorale ? Je pense que la réponse se situe au croisement de ces deux hypothèses. Lorsque je demande à N., militante du FPLP, pourquoi d’après elle Abu Mazen ne figure pas sur les affiches du Fatah, elle me répond : « c’est parce que tout le monde le déteste, même les militants du Fatah ! ». Je signale ici que lorsque je lui ai demandé, sur le ton de la plaisanterie, pourquoi il n’y avait pas de photo de Salam Fayyad, elle a éclaté de rire, comme bien d’autres militants du FP à qui j’ai posé la même question. J’ai eu l’occasion, par le passé, de rencontrer de nombreux militants et dirigeants du Fatah qui n’hésitaient pas à dénoncer les agissements de la direction de l’Autorité palestinienne, que ce soit ses compromissions successives, son attitude vis-à-vis de la résistance ou le développement exponentiel de la corruption et du clientélisme. Et je n’ai aucun doute sur le fait que chez les jeunes ce sentiment est bien présent, voire même plus présent que chez les militants plus âgés.

Mais dans le même temps, à l’Université de Béthléem, aucun des militants du Fatah ne m’a répondu de manière vraiment honnête lorsque je leur ai posé la question de l’absence d’Abu Mazen sur les photos. On m’a dit que c’était parce qu’Abu Mazen était moins populaire auprès de la jeunesse qu’Arafat, Bargouthi et Abu Jihad (ce qui n’est pas faux…), que les affiches étaient anciennes et dataient du temps où Arafat était encore président (ce qui est peut-être vrai pour certaines d’entre elles, mais pas pour d’autres, ni pour le tract) ou encore pour éviter qu’il y ait des tensions avec le Hamas (mais dans ce cas, pourquoi les avoir mis sous pression pour qu’ils se positionnent publiquement sur Gaza ?). J’ai pu cependant déceler deux types d’attitude chez les militants du Fatah que j’ai interrogés : pour les uns, un réflexe du type « défense du parti, surtout le jour des élections », sans pour autant faire preuve de beaucoup de conviction ; pour d’autres en revanche, souvent membre de la direction de Chabiba, l’organisation de jeunesse du Fatah, une défense inconditionnelle des figures de l’Autorité palestinienne et du parti. Ce sont en général ces derniers qui m’ont rappelé avec virulence que le mot d’ordre de la lutte pour la libération de tous les territoires occupés par Israël et la revendication du droit au retour de tous les réfugiés figuraient depuis toujours dans le programme du Fatah et n’avaient jamais été mis de côté par aucun de ses dirigeants.

Militantes du FPLP

Les positions des jeunes militants et jeunes cadres locaux du Fatah sont donc très contradictoires, et ne se résument en outre pas à une opposition entre « la base » et « la direction ». Cette situation contradictoire est à l’image de ce qui existe dans le parti dans son ensemble, un rassemblement hétéroclite d’authentiques militants et cadres, honnêtes et sincères, d’opportunistes qui ont rejoint le parti pour obtenir des avantages en intégrant, par exemple, un poste dans les services de sécurité, ou encore de bureaucrates sans scrupule qui ont depuis bien longtemps renoncé à toute perspective de combat pour la satisfaction des droits du peuple palestinien.

Néanmoins une chose est sûre : les membres du Fatah de l’Université de Béthléem ont bien compris qu’Abu Mazen et les perspectives politiques qu’il défend ne faisaient pas recette. Son attitude hostile vis-à-vis de la résistance, ses rencontres répétées avec Ehud Olmert alors que les bombes pleuvent sur Gaza ou le maintien de la corruption à grande échelle ne contribuent pas à le rendre populaire, bien au contraire. De même, le gouvernement Fayyad est considéré comme illégitime par une très grande majorité de Palestiniens et ne possède aucune autorité morale et politique, y compris au sein du Fatah.

Il n’est dès lors pas étonnant que les forces de police et les divers services de sécurité jouent un rôle de plus en plus important dans le maintien en place d’Abu Mazen et ses hommes et dans leur lutte contre les forces qui ne partagent pas leurs « options politiques ». Peu avant l’annonce des résultats, des militants du FPLP se sont mis à chanter des slogans hostiles à Mohammad Dahlan, figure de la corruption et de la collaboration. Quelques secondes plus tard, plusieurs des Marines de l’Autorité palestinienne sont allés voir les militants du FP et leur ont intimé l’ordre de cesser de chanter ces slogans, intimidation physique à l’appui. Les jeunes militants du Fatah, eux, se sont contentés d’essayer de chanter plus fort…

A VOIR : Une vidéo des étudiants du FPLP dansant la Dabke en attendant les résultats. Ici
par Julien Salingue publié dans : Articles divers
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