Vendredi 20 juin 2008

Quand des jeunes du Camp de Balata
se rendent sur les terres de leurs grands-parents


Centre JaffaLe jeudi 19 juin, au Camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse, une vingtaine d’adolescents sont revenus, ravis, d’une excursion de 3 jours dans les villes et villages desquels leurs grands-parents ont été expulsés en 1948. L’excursion était organisée par le Centre Culturel Jaffa, en lien avec 2 autres Centres, du Camp de Jénine et du Camp d’Aïda, près de Béthléem.

Ils sont 20, 10 garçons, 10 filles, et ne passent pas inaperçus lorsqu’ils pénètrent dans les locaux du Centre Culturel Jaffa, au Camp de réfugiés de Balata. Cris, pleurs, embrassades… Celles et ceux qui n’ont pas pu venir les harcèlent de questions : « Comment c’était ? » ; « Vous êtes allés où ? » ; « Vous avez vu la mer ? »… tandis que les volontaires du Centre essaient de convaincre la vingtaine de jeunes de se rendre dans la salle de réunion pour un rapide « debriefing » avec Tayseer Nasrallah, l’un des responsables du Jaffa Center.

Tout le monde s’installe et Tayseer prend la parole, rappelant, a posteriori, la philosophie de l’excursion : « Nous organisons ce type d’initiatives pour deux raisons : la première, c’est qu’elle vous a permis de sortir du Camp de réfugiés, de faire connaissance avec d’autres jeunes et de passer un bon moment. La seconde, c’est que vous avez pu voir et toucher la terre de laquelle vos familles ont été chassées, votre terre, et mettre des images sur des noms que vous entendez depuis que vous êtes enfants. Nous savons que vous êtes sûrement très fatigués et que vous avez envie de rejoindre vos familles. C’est probablement pour vous la première fois que vous êtes éloignés d’eux pendant 3 jours… Mais auparavant nous voudrions entendre quelques-uns d’entre vous, garçons et filles, afin de connaître un peu vos impressions ». 

Les adolescents sourient et opinent du chef. Plusieurs d’entre eux prennent ensuite la parole. « Nous avons passé des moments merveilleux même si dès le premier checkpoint, nous avons eu peur car les soldats ne voulaient pas laisser passer le bus… Le premier soir nous n’avons presque pas dormi et le lendemain nous étions tous réveillés à 5 heures du matin car nous voulions aller voir nos villages » explique Sanaa. « C’est beau là-bas… Nous avons même été au bord de la mer, sur la plage. Mais les adultes nous ont demandé de ne pas nous éloigner car ils ne voulaient pas qu’on ait des problèmes », ajoute Ahmad. « Car même si c’est notre terre, les Israéliens disent que ce n’est pas chez nous ».

Taha, une adolescente d’une quinzaine d’années, intervient dans la discussion qui s’engage : « Lorsque je suis arrivée près du village de ma grand-mère, j’ai ressenti beaucoup d’émotions. Mon cœur battait très vite. J’ai senti que j’étais liée à cette terre dont on avait m’a tant parlé. Je me suis sentie chez moi. Mais en même temps je me sentais étrangère. Car cette terre est aujourd’hui occupée ». Elle poursuit : « La nuit d’après j’ai fait un rêve magnifique. J’ai rêvé que j’étais rentrée chez moi. Que j’étais sur ma terre. Que l’occupation était finie. Que le Camp de réfugiés, c’était fini. Quand je me suis réveillée j’étais heureuse. Mais malheureusement j’ai compris que mon rêve était un rêve. Et qu’il était temps de rentrer à Balata ».

Mais elle n’est pas triste pour autant. Elle sourit, comme les autres, et ses yeux pétillent. C’est parce qu’elle sait, dit-elle, qu’ils ont « de la chance » : « Nous avons de la chance d’avoir pu participer à ce voyage. Mes grands-parents n’ont jamais pu revoir leur terre. Nous avons beaucoup pensé aux anciens pendant que nous étions là-bas. Et aussi à tous ceux qui n’ont pas pu venir. Et à nos frères et sœurs des Camps du Liban, de Syrie et de Jordanie, qui ne peuvent pas se rendre sur la terre de Palestine. Nous avons lu des messages en leur nom ».

Alors que la réunion semble toucher à son terme, une jeune fille timide, qui ne dit pas son nom, tient à s’exprimer : « Je veux remercier tous ceux qui ont permis que ce merveilleux voyage ait lieu. J’espère que d’autres adolescents du Camp pourront eux aussi se rendre là-bas. J’ai ressenti tellement de choses… Tout se mélangeait. Voir cette terre, qui est à nous, occupée par d’autres ou tout simplement abandonnée, c’est triste. Mais voir que nous avons autre chose qui nous attend que la vie dans le Camp de réfugiés, ça donne de l’espoir. Alors merci à vous ».

Tayseer Nasrallah prend une dernière fois la parole : « Nous espérons que ce séjour vous a plu. Les volontaires du Centre se chargeront de recueillir vos témoignages, vos impressions, vos critiques, positives ou négatives… Tout ce qui peut contribuer à améliorer les excursions de ce type. Nous espérons que vous aurez compris, grâce à ce voyage, qu’être un réfugié ce n’est pas seulement vivre dans un camp. Etre un réfugié c’est avoir une terre, là-bas, qui est occupée. C’est avoir une histoire et une identité que l’occupation essaie de nous enlever. Tant qu’il y aura des Camps de réfugiés, l’occupation ne sera pas finie et il faudra se battre ».

Avant qu’ils ne quittent la salle de réunion je demande aux adolescents s’ils ont rapporté quelque chose de là-bas. J’ai déjà eu l’occasion de rencontrer des jeunes qui avaient pu se rendre sur les terres de leurs grands-parents. Tous avaient rapporté un souvenir : une pierre, un sachet de terre, une orange ou un rameau d’olivier. Lorsqu’ils entendent ma question, ils sourient et brandissent tous fièrement les colliers de coquillages qu’ils ont confectionnés après s’être rendus à la plage. Des coquillages ramassés au bord de la Méditerranée, qu’ils n’avaient jamais vue.

Dans le Camp de Balata Après le départ des adolescents, Tayseer, un sourire radieux aux lèvres, me confie : « Ce type d’excursions a plus d’effet que la lecture de dizaines de livres ou la participation à des dizaines d’ateliers sur l’histoire et les droits des réfugiés. Nous espérons pouvoir organiser beaucoup d’autres initiatives de ce type. Grâce à elles les enfants voient la terre d’où ils viennent et savent ce qu’est leur véritable identité. Le tout dans un cadre qui les rend tellement heureux. Tu as vu leurs sourires ? ».  

Oui j’ai vu leurs sourires. En observant les visages rayonnants de ces 20 adolescents qui n’ont connu, jusqu’alors, que la vie dans le Camp de Balata, je repense à ce que disait plus tôt l’un des responsables du Centre Culturel Jaffa à deux visiteurs britanniques :

« Le Camp de Balata est le plus grand camp de Cisjordanie. Plus de 25 000 personnes y vivent, dans un espace qui n’excède pas 1km2 et qui avait été conçu à l’origine pour 5 à 6000 réfugiés. Le Camp est surpeuplé, les rues sont minuscules et, dans de nombreuses maisons, la lumière du soleil ne pénètre jamais. D’après les registres des écoles de l’ONU, il y a 6000 enfants de 6 à 15 ans dans ce Camp. C’est énorme… Les familles sont très nombreuses et les habitations très petites, alors les enfants sortent et passent leur temps dans la rue. Ils n’ont rien d’autre à faire…

Comme Balata est un haut lieu de la résistance palestinienne, la répression israélienne est ici considérable. Tous les soirs, toutes les nuits, les soldats entrent dans le camp. C’est comme une drogue pour eux. Ils ont besoin de venir à Balata… Il y a eu 180 martyrs depuis septembre 2000, des centaines de blessés, peut-être plus, et des centaines d’arrestations. Tous les enfants sont marqués. Ils ont un frère, un père, un ami en prison. Ils ont tous vu des cadavres, et même des morceaux de cadavres… Les dégâts psychologiques sont considérables.

C’est en partant de ce constat que le Centre Jaffa a été fondé. Et aussi d’une réalité : la majorité des Palestiniens sont des réfugiés. La défense du droit au retour est donc une tâche prioritaire.

Nous avons donc deux objectifs : permettre aux plus jeunes, même ponctuellement, de s’amuser, d’apprendre à se servir des ordinateurs, de participer à des activités diverses, que ce soit du théâtre, de la danse, des ateliers de journalisme ou de vidéo. Mais dans le même temps nous faisons un travail de fond, en expliquant l’histoire des réfugiés, de la lutte palestinienne, en organisant des formations sur les questions démocratiques, sur la prise de responsabilité…

Il s’agit donc non seulement d’offrir aux jeunes des moments de détente, d’évasion… mais aussi de préparer les générations futures à défendre le mieux possible la cause des réfugiés et l’ensemble des droits du peuple palestinien »


Un programme et des activités qui ne plaisent guère aux autorités d’occupation puisque le fondateur du Centre Jaffa, Hussam Khadr, ancien député du Fatah, purge actuellement une peine de 7 ans de prison en Israël et ne sera pas libéré avant 2010.

Hussam KhadrHussam, que j’ai eu la chance de rencontrer en 2001 et qui, bien que membre du Fatah, fustigeait alors la direction de l’Autorité Palestinienne qu’il appelait sans ménagement la « Mafia d’Oslo », a toujours mis en garde ceux qui croient pouvoir contourner la revendication du droit au retour des réfugiés :

« Nous ne pouvons pas permettre au nettoyage ethnique de triompher. Nous affirmerons cette position jour et nuit. Nous ne prendrons aucun repos parce que le droit au retour est d'une part, une question de vie ou de mort pour les réfugiés et, d'autre part, la substance même de la cause nationale palestinienne. La cause des réfugiés est la cause palestinienne ».

Hussam aurait probablement été fier et heureux, 10 ans après la fondation du Centre Yaffa, de voir cette vingtaine d’adolescents revenir de leurs terres d’origine des souvenirs et des projets plein la tête. Et il aurait probablement pensé ce que m’a glissé l’un des responsables du Centre alors que les jeunes retournaient dans leurs familles :

« Tous ceux qui croient qu’ils vont pouvoir se débarrasser de nous ont du souci à se faire ».


par Julien Salingue publié dans : Chroniques
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Samedi 17 mai 2008
Chronique du soixantième anniversaire de la Nakba
dans les territoires palestiniens



1948 : l'ExodeLe 15 mai 2008, jour du soixantième anniversaire de la Nakba, la Cisjordanie et la Bande de Gaza ont été le théâtre de diverses initiatives visant à commémorer la « Catastrophe » que fut l’expulsion de 800 000 Palestiniens lors de la fondation de l’Etat d’Israël. Contrairement à ce qui s'est passé lors des cérémonies qui se sont déroulées de l’autre côté du Mur pour célébrer le soixantième anniversaire de la Déclaration d’Indépendance, ici on n’avait rien à fêter. Car 60 ans après les réfugiés vivent toujours dans des camps, en Cisjordanie, à Gaza, en Jordanie, en Syrie ou au Liban. 60 ans après les expulsions continuent, par le biais des expropriations liées à l’expansion des colonies ou de celles dues à la construction du Mur. 60 ans après on dénie toujours au peuple palestinien le droit à l’autodétermination, le droit d’avoir une identité, le droit d’avoir une Histoire.

Depuis plusieurs semaines les autorités israéliennes annonçaient la « très forte probabilité » qu’un attentat sanglant transforme le jour de fête en un jour noir, justifiant de la sorte le fait que l’étau autour des territoires palestiniens soit encore un peu plus resserré. Mais l’attentat n’a pas eu lieu. Les soldats qui d’ordinaire harcèlent les Palestiniens sur l’un des 550 checkpoints de Cisjordanie ou lors des incursions ont défilé et tout le monde s’est extasié. Les Chefs d’Etat étrangers, qui ont tous boycotté « l’autre » cérémonie, ont dit toute leur sympathie pour l’Etat d’Israël et tout le monde les a remerciés. Les avions de chasse israéliens qui d’habitude bombardent la Bande de Gaza ont exécuté de spectaculaires figures dans le ciel et tout le monde a applaudi.

Pour les Palestiniens, le 15 mai 2008 fut un jour noir comme les autres. Comme l’avait été le 14, et comme le fut le 16. Un jour noir de plus. Très exactement le 21915ème jour depuis la Nakba. 21915, comme le nombre de ballons, noirs eux aussi, lâchés depuis diverses villes et camps de réfugiés, dans l’espoir qu’ils soient visibles depuis Jérusalem et rappellent aux participants à la fête, de l’autre côté du Mur, que le 15 mai est pour une nation toute entière synonyme de deuil. Qu’ils leur rappellent que 60 ans plus tôt qu’Israël est né du nettoyage ethnique, condition mathématiquement indispensable à l’établissement d’un Etat juif dans un territoire majoritairement peuplé d’Arabes palestiniens.

En quittant Jénine à 7 heures du matin, en compagnie de femmes et d’enfants du camp de réfugiés, dans un bus affrété par l’association « Not to Forget » créée à la suite et en souvenir des tragiques événements d’avril 2002 à Jénine, je ne sais précisément de quoi ma journée sera faite, même si je sais qu’elle sera, comme la journée de tout un chacun dans les territoires palestiniens, placée sous le signe de la mémoire de la Nakba. J’ai en effet décidé de me rendre, dans la mesure où les conditions de circulation le permettront, dans diverses villes afin d’assister à plusieurs des événements organisés à l’occasion de la commémoration du soixantième anniversaire du moment fondateur de la tragédie palestinienne. En arrivant 15 heures plus tard à Halhul, près d’Hébron, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai non seulement, au cours de cette journée, traversé la Cisjordanie du Nord au Sud, mais aussi 60 ans, sinon plus, d’Histoire du peuple palestinien.

A Ramallah, les anciens sont là. Sur un terrain rebaptisé « Camp al-Awda » (Camp du Retour), dans lequel ont été installées des tentes en souvenir des premières années dans les camps de l’ONU, ils sont quelques-uns à raconter aux plus jeunes l’expulsion et l’exil. Ils ont apporté avec eux des photos d’époque, la clé de leur maison ou les titres de propriété prouvant qu’ils possèdent bien, là-bas, une terre qu’on leur a volée. Des visages ridés d’hommes et de femmes marqués par 60 ans d’exode forcé, exprimant tout à la fois détresse et dignité, fatigue et révolte, lassitude et détermination. Des témoins vivants du fait que l’existence d’un plan d’expulsion élaboré par les dirigeants du mouvement sioniste à la fin des années 40 n’est pas le produit des fantasmes malsains et des pulsions autodestructrices d’historiens israéliens pervers et masochistes.

Dans le camp d’Aïda, près de Béthléem, à quelques mètres du Mur et au pied de l’imposant Portail du Retour, sur lequel trône une non moins imposante clé de 10 mètres de long, construits tous les deux à l’occasion du soixantième anniversaire de la Catastrophe, ils sont des centaines, notamment des enfants, à porter les ballons noirs qui bientôt flotteront dans le ciel de Béthléem et de la proche et lointaine voisine Jérusalem. Accrochés aux ballons, des cartons sur lesquels ils ont écrit les noms des villes et villages desquels leurs grands-parents ont été chassés. Des villages qui ont ensuite été rasés ou tout simplement laissés à l’abandon, preuve que l’objectif des milices sionistes n’était pas seulement d’accaparer la terre mais aussi et surtout d’en chasser ses habitants. Accrochés aussi, des messages adressés au reste du monde, pour dire que 60 ans après les réfugiés sont toujours là et qu’ils n’ont pas renoncé à leurs droits, même s’ils doivent pour se faire entendre emprunter la voie des airs, à défaut de pouvoir briser les murs des ghettos dans lesquels on voudrait qu’ils se résignent à vivre.

Au Centre Culturel Handala, dans le camp d’al-Azzah, situé à proximité d’Aïda, on met la dernière main aux préparatifs du spectacle qui va être présenté quelques heures plus tard lors d’un festival organisé dans la bourgade voisine de Beit Sahour. Tandis que les plus jeunes écoutent attentivement les ultimes conseils prodigués par les animateurs du Centre, un groupe d’adolescents répètent une Dabke, danse traditionnelle palestinienne, dans une ambiance à la fois joyeuse et studieuse. Les salles du centre sont trop petites et les danseurs ont du mal à s’éviter alors qu’ils exécutent leurs pas. Chez les petits, qui vont jouer une saynète mêlant mimes et danses, les derniers réglages sont un peu difficiles, mais leur patience, leur concentration et leur application témoignent de l’importance qu’ils accordent, eux aussi, à l’événement.

Dans le bus qui nous emmène d’al-Azzah à Beit Sahour, les jeunes du Centre Handala font la fête. On chante, on siffle, on frappe dans les mains… Le véhicule ne passe pas inaperçu dans les rues de Béthléem et nombre de passants ont des gestes de sympathie ou d’encouragement en direction des passagers du bus. Les adolescents de la troupe de danse ont revêtu leurs tenues de scène : des costumes traditionnels palestiniens, pantalons noirs et chemises rouges pour les garçons, longues robes jaunes et tissus rouges dans les cheveux pour les filles. Les plus petits portent des tee-shirts noirs édités à l’occasion du 60ème anniversaire de la Nakba, au dos desquels sont inscrits quatre chiffre : 1948, comme l’année de la Catastrophe. Les trois premiers chiffres sont de couleur blanche tandis que le dernier est rouge : 194, comme la résolution de l’ONU, votée elle aussi en 1948, qui affirme « qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible ».

Sur un parking du village chrétien de Beit Sahour, une scène a été dressée. Elle est recouverte d’une bâche noire et sobrement décorée de quelques drapeaux palestiniens. Au-dessus de la scène une banderole affirme que « la normalisation des relations avec l’occupant est en contradiction avec le droit au retour ». Les groupes de musique et les troupes de danse ou de théâtre se succèdent. Ils viennent de différents camps, villes et villages de Cisjordanie. Ils sont jeunes, se sont de toute évidence longuement préparés pour l’occasion et le public est manifestement conquis. Les deux troupes du Centre Culturel Handala exécutent à leur tour leurs numéros, qui se déroulent sans accroc et ils quittent la scène sous les applaudissements nourris des spectateurs. Ils sont suivis d’un groupe de rap composé de deux jeunes hommes et d’une jeune fille, venus de la localité voisine de Beit Jala et du camp de réfugiés d’Aïda.

Arrive alors sur scène la dernière troupe de danse. 8 garçons, 8 filles, vêtus de splendides et chatoyants costumes traditionnels, qui vont exécuter la Dabke qui clôturera la soirée. Ceux-là ont une particularité : ils sont de ceux que l’on nomme ici les Palestiniens de 48, couramment et improprement appelés « Arabes israéliens », comme pour nier le fait qu’ils sont eux aussi une composante essentielle de la nation palestinienne. Les 1.3 millions de Palestiniens de 48 sont les descendants des 150 000 Arabes palestiniens qui n’ont pas fui leurs terres lors de la grande expulsion de 1948. Après 18 ans sous le régime de la Loi martiale, ils ont acquis la nationalité israélienne en 1966 mais subissent depuis discriminations et violences. Ils sont relégués dans une position de citoyens de seconde zone, ne pouvant pas, par exemple, acheter de terres appartenant à l’Etat ou à des propriétaires juifs. Leur statut de sous-citoyens révèle la contradiction inhérente à l’autodéfinition d’Israël comme « Etat juif et démocratique ».

Leur présence à Beit Sahour, le soir du 15 mai, est symbolique à plus d’un titre. Ils sont venus témoigner leur solidarité avec les anciens voisins de leurs grands-parents. Ils sont venus aussi, en tant que population elle aussi discriminée par l’Etat d’Israël, affirmer leur communauté de destin avec le reste de la nation palestinienne. Ils sont venus enfin, en exécutant une danse traditionnelle qui ressemble à s’y méprendre, si ce n’est qu’elle les surpasse à bien des égards, à celles des troupes qui les ont précédés, affirmer l’unité du peuple palestinien. Au-delà des séparations imposées depuis 60 ans, entre ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur, entre ceux d’Israël et ceux des territoires palestiniens, entre ceux de Cisjordanie et ceux de Gaza, ils sont l’incarnation de l’indivisibilité de la nation palestinienne, unie dans l’adversité et dans son combat pour l’émancipation.

Leur époustouflante prestation va enchanter le public. Pendant qu’ils exécutent leur Dabke, des petits groupes se forment parmi les spectateurs, qui se mettent eux aussi à danser en rythme. A chaque fois que les danseurs se mettent à frapper dans les mains, l’assistance les accompagne, avec toujours plus de conviction. Durant 30 minutes, le petit parking de Beit Sahour est le théâtre d’une étonnante communion, où pendant la durée d’une danse la joie de vivre et d’être réunis a supplanté le souvenir du deuil et de la séparation. Les 16 adolescents quitteront la scène épuisés et heureux, sous les acclamations d’une audience sous le charme, pour rejoindre rapidement le bus qui les ramènera de l’autre côté du Mur. Leur performance, débordant d’énergie, d’enthousiasme et de sourires, aura donné plus que toutes les autres son sens profond à ce type d’initiatives que d’aucuns pourraient considérer comme davantage folkloriques que politiques.

Une nation dont on essaie d’effacer l’histoire, l’identité, voire même l’existence, a un rapport singulier à sa culture. Lorsque des adolescents palestiniens revêtus de costumes exécutent une danse traditionnelle le jour de l’anniversaire de la Nakba, ils font bien plus que rendre un hommage appuyé à leurs aïeux. Ils affirment qu’ils ont une culture, des coutumes, des traditions. Qu’ils ont une Histoire, passée, présente, à venir. Qu’ils sont, tout simplement, un peuple. Contre les mensonges des dirigeants du mouvement sioniste qui ont affirmé que la Palestine était « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Contre les provocations d’une ancienne Premier Ministre de l’Etat d’Israël qui a déclaré qu’en 1948 « les Palestiniens n’existaient pas ». Contre les hallucinations de tous ceux qui ont répété, et répètent aujourd’hui encore, que les non-Juifs ne seraient que des intrus sur une terre que Dieu et les Néo-conservateurs de Washington auraient attribuée à ses seuls habitants juifs.

Ce 15 mai 2008, à Beit Sahour, les danseurs de Dabke sont tout autant les porte-parole de la tragédie passée du peuple palestinien que de son drame actuel. Ils sont l’incarnation du fait que le peuple palestinien se souvient plus que jamais de la Nakba et que les jeunes générations sont prêtes à prendre en charge la lutte contre l’oubli. Ils sont la démonstration de cette vérité que certains tentent de nier : le peuple palestinien a existé, existe et existera. Leurs pas de danse sont chargés d’Histoire et leurs sourires d’adolescents sont signe d’espoir.

Ce 15 mai 2008, à Beit Sahour, les danseurs de Dabke lancent un défi au monde, comme plus tôt dans l’après-midi leurs cousins de Gaza ont lancé des pierres sur l’armée israélienne et leurs voisins d’Aïda ont lancé des ballons noirs dans le ciel. Ils affirment tout simplement qu’ils sont palestiniens, qu’ils ont des droits et qu’ils refusent de se soumettre. Les anciens du « Camp du Retour », à Ramallah, peuvent ranger la clé de leur maison sous leur oreiller et s’endormir tranquille. La relève est assurée.

A VOIR :
Une vidéo du spectacle des Palestiniens de 48 (durée : environ 10 minutes) ICI
Une vidéo du spectacle de la troupe du Centre Culturel Handala (durée : environ 9 minutes) ICI

par Julien Salingue publié dans : Chroniques
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Vendredi 9 mai 2008

Commémoration des 60 ans de la Nakba à Béthléem, 8 mai 2008.


Tandis que l’Etat d’Israël a amorcé aujourd’hui les célébrations des 60 ans de sa Déclaration d’indépendance, les Palestiniens ont de leur côté commencé à commémorer les 60 ans de la Nakba. Ce mot arabe désigne la « Catastrophe » que représente pour eux la naissance de l’Etat d’Israël, concrétisation du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en Palestine. Dans un territoire où les Juifs ne représentaient qu’une minorité de la population, ce projet induisait l’expulsion, hors de frontières du futur Etat d’Israël, du maximum de non-Juifs. Ce qui fut fait entre 1947 et 1949, période durant laquelle plus de 800 000 Palestiniens ont dû fuir leurs terres, qu’ils n’ont jamais pu regagner depuis.

L’Etat juif était né.


***

Celui qui s’avance sur l’estrade pour prendre la parole a vécu la Nakba. Nous sommes le 8 mai 2008, dans le camp de réfugiés d’Aïda, près de Béthléem, il est un peu plus de 13h30 et la manifestation touche à son terme. L’homme est âgé, il s’approche péniblement de la tribune, prenant appui sur sa canne, soutenu par un adolescent dont il est peut-être le grand-père. Il commence à parler, d’une voix tremblante et presque inaudible. Dans l’assistance, tout le monde se tait et tend l’oreille. C’est alors que le vieil homme décide de se saisir du micro qui est jusqu'à présent tenu par l'adolescent. Mais pour y parvenir il doit se débarrasser d’un objet qui encombre sa main droite. L'objet change de main et rejoint la canne. Cet objet n’est pas fait de bois mais de métal. C’est une clé.

Quelques dizaines de minutes auparavant une autre clé était l’objet de l’attention de tous les participants à la commémoration de la Nakba. Une clé gigantesque, d’une longueur de 10 mètres, d’une hauteur atteignant 3 mètres et d’un poids de 2 tonnes. Au terme d’un périple de plusieurs kilomètres dans les rues de Béthléem, cette énorme clé venait d’être déposée, sous les applaudissements, au sommet d’un autre édifice monumental conçu à l’occasion du soixantième anniversaire de la Nakba : un portail en bois, baptisé « Portail du Retour », d’une douzaine de mètres de haut, sur lequel les enfants des camps de la région inscriront bientôt les noms des villages desquels leurs grands-parents ont été chassés.

La clé est l’un des symboles de la cause des réfugiés palestiniens. Comme le rappellent en effet ceux qui ont connu la Nakba, ils n’envisageaient pas, à l’époque où ils ont dû fuir leurs foyers, qu’ils ne les reverraient jamais. La plupart ont donc quitté leurs maisons en y laissant l’essentiel de leurs effets personnels et ont fermé la porte à clé, en imaginant qu’ils reviendraient quelques semaines, ou au pire quelques mois plus tard. 60 années se sont écoulées et nombre d’entre eux ont conservé leur clé. Symbole d’une vie meilleure, avant l’exil et les camps, symbole d’une maison et d’une terre qu’ils n’ont jamais oubliées, symbole aussi du fait qu’ils n’ont pas renoncé, bien au contraire, à revenir un jour dans leur pays.

Le défilé qui accompagnait la clé géante dans les rues de Béthléem ne laissait planer aucun doute à ce sujet. 3 générations de réfugiés, les plus jeunes n’étant pas les moins vindicatifs, entendaient en effet rappeler à qui ne voudrait pas l’entendre que leur revendication essentielle n’avait pas changé : le droit au retour. Les banderoles et panneaux brandis dans les cortèges ne souffraient aucune ambiguïté : « Le droit au retour est une ligne rouge politique qui ne peut être franchie » ; « Le retour est un droit inaliénable et non négociable » ; et, sur la clé elle-même, ces quelques mots, en anglais et en arabe : « Ceci n’est pas à vendre ».

Le message est clair, et il a vocation à être entendu par tout le monde, y compris par les dirigeants de l’Autorité palestinienne. « Ceux qui négocient actuellement avec Israël doivent savoir qu’il n’est pas question que nous abandonnions la revendication du droit au retour », m’affirmait ainsi au départ de la manifestation l’un des organisateurs de l’événement, membre du Fatah. « Ceux qui pensent que nous allons continuer à vivre dans des camps de réfugiés et nous soumettre se trompent. Il n’y aura pas de paix sans droit au retour. Nous reconnaître ce droit c’est tout simplement nous rendre justice, et il ne peut y avoir de paix sans justice. Les conventions internationales et les résolutions de l’ONU le rappellent : les réfugiés palestiniens ont le droit de rentrer chez eux », poursuivait-il, sous le regard approbateur d’un militant du FPLP.

« Leur indépendance, c’est notre Nakba », proclamait une autre banderole, suspendue au point de départ de la manifestation. On est en effet conscient, dans les territoires palestiniens, de l’importance et de l’écho international des célébrations du soixantième anniversaire de la Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël. On sait que seront présents, entre autres, Georges W. Bush et Nicolas Sarkozy. On espère secrètement que l’intérêt politique et médiatique qui sera porté aux cérémonies qui auront lieu à quelques kilomètres offrira la possibilité aux réfugiés de faire entendre leur voix. Cependant on sait également, à regret, que la population des camps a beaucoup moins à offrir aux dirigeants des grandes puissances que l’Etat d’Israël et que la route est donc encore longue avant le retour à la maison.

Mais les réfugiés palestiniens sont ceux qui ont tout perdu. Ils sont donc ceux qui n’ont plus rien à perdre. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi, lors de la première et de la deuxième Intifada, ce sont eux qui se sont le plus massivement soulevés et qui ont en conséquence le plus souffert de la répression israélienne. C’est ce qui permet aussi de comprendre pourquoi ce sont ceux qui sont les plus enclins à critiquer ouvertement, y compris chez de nombreux membres du Fatah, les renoncements successifs de la direction de l’Autorité palestinienne. C’est ce qui permet enfin de comprendre pourquoi, 60 ans après la Nakba, ils ont encore là, dans les rues de Béthléem et des autres villes palestiniennes, à manifester pour exiger que leur voix soit entendue et leurs revendications satisfaites.



***

60 ans après avoir été expulsé, il est là, debout sur l’estrade. Il tient le micro d’une main tremblante. Il parle. Il dit notamment sa joie de voir les jeunes générations perpétuer la mémoire de la Nakba et reprendre le flambeau de la lutte. Mais de nouveau on ne l’entend plus. Une demi-douzaine d’avions de chasse israéliens passent dans le ciel, crachant de la fumée bleue et blanche dans leur sillage. Un petit avant-goût du grand spectacle qui sera organisé la semaine prochaine. Lorsque les sifflets à l'intention des F16 se taisent, il reprend la parole. Progressivement la colère monte et sa voix tremble de plus en plus. Il dénonce tous ceux qui soutiennent Israël. Il dénonce ceux qui taisent le sort des réfugiés palestiniens. Il dénonce ceux qui veulent leur faire renoncer à leurs droits. Enfin, brandissant la clé de sa maison, il termine en mettant au défi quiconque de lui prouver qu’il n’a pas, là-bas, une terre qui lui appartient et qui lui a été volée.

Son nom ? J’ai choisi de ne pas le dire. Cela n'aurait selon moi pas beaucoup de sens. Le vieil homme du Camp d’Aïda est en effet, comme tous les réfugiés palestiniens, à la recherche d’une identité qu'on refuse de lui rendre, perdue il y a 60 ans, quelque part, là-bas, dans ce qui s’appelle aujourd’hui Israël.


A VOIR : Vidéo de la manifestation de Béthléem ICI.

par Julien Salingue publié dans : Chroniques
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Dimanche 27 avril 2008

Il y a moins d'une semaine, j’ai passé une journée avec un ami palestinien à l’Université d’Abu Dis. J’ai pendant quelques jours hésité à en faire le récit. Il ne s’est en effet rien passé d’extraordinaire ce jour-là. Mais après réflexion, c’est précisément pour cette raison que j’ai décidé d’écrire cette chronique. Car cette journée, qui est une journée banale pour un étudiant palestinien, est révélatrice de bien des aspects de la situation en Cisjordanie. Je m’emploierai donc à restituer le plus fidèlement possible l’ambiance si particulière, pour un "étranger", d’une journée ordinaire dans les territoires palestiniens.

Au checkpoint du container

Peu après 10 heures, nous quittons Béthléem en taxi pour nous rendre à l’Université. Sur le trajet, l’air anxieux, Ghassan n’a de cesse de se passer la main sur le menton et les joues. Je lui fais alors remarquer qu’effectivement je ne l’ai jamais vu avec une barbe aussi fournie. Il me sourit et me répond : « C’est sûr… Mais cela m’inquiète un peu, j’aurais dû me raser. Quand j’ai la barbe trop longue, les soldats m’arrêtent souvent au checkpoint. Ils n’aiment pas les jeunes Palestiniens barbus… Du coup si jamais ils te demandent si tu me connais, tu réponds que non, que tu vas voir un prof à la fac. Ca t’évitera sûrement des ennuis… ».

Nous sommes 7 dans le taxi. Ghassan, 5 autres étudiants de l’Université d’Abu Dis et moi. Nos 5 compagnons de route ont une conversation passionnée. Je comprends assez rapidement qu’ils sont en train de discuter football européen et que chacun vante les mérites de ses joueurs préférés. Quand ils en arrivent aux Français, je suis évidemment sollicité… Alors, Thierry Henry est-il plus fort que Karim Benzema ? Je réponds que je pense que Benzema est désormais meilleur qu’Henry. Cris de joie des uns, grimaces de dépit des autres. Et franche rigolade de Ghassan, qui semble avoir oublié pour un temps ses problèmes de barbe.

A l’approche du checkpoint dit du « container », peu avant Abu Dis, l’ambiance change radicalement. Le chauffeur baisse la musique, les étudiants se redressent sur leur siège, Ghassan se passe de nouveau la main sur le menton. Nous faisons la queue, derrière une dizaine de voitures. Les militaires n’arrêtent pas tous les véhicules au moment où ils passent devant eux. Quand notre tour arrive, tout le monde se tait. Nous avançons doucement. Le jeune soldat jette un œil inquisiteur à l’intérieur du taxi. Il nous dévisage, semble hésiter et finalement, d’un geste nonchalant, nous fait signe de passer. Soulagement dans le véhicule. Les passagers échangent des regards complices et rassurés. Les conversations reprennent, les enceintes crachent de nouveau la musique. Ghassan me sourit.

Nous arrivons à l’Université aux environs de 11 heures. J’accompagne Ghassan à son cours sur « L’idée européenne de l’Art ». Il me présente à son professeur qui est ravi de m’accueillir et qui m’invite à prendre place parmi la trentaine d’étudiants présents dans la salle. Une jeune fille présente un exposé sur Toulouse-Lautrec. Lorsque l’enseignant reprend l’exposé et développe son cours, il évoque Auguste Renoir et Honoré de Balzac. Il s’inquiète de savoir si sa prononciation est correcte et me demande de dire leurs noms « à la française ». Je m’exécute. Rires dans l’assistance. Au bout de 30 minutes Ghassan me dit qu’il s’ennuie ferme. Il m’invente un rendez-vous avec un autre enseignant, explique au professeur qu’il doit m’accompagner et nous quittons la salle.

Dans la cour de l’Université, nous rejoignons des amis de Ghassan qui, comme des centaines d’autres étudiants, sont assis à une table, à l’ombre des arbres, et boivent sodas et jus de fruits. Ce révise, ça discute, ça rigole… Comme dans toutes les Universités du monde. Mais ici, lorsque l’on tourne la tête vers la sortie de la fac, la réalité de l’occupation reprend ses droits. Il est là, massif, à quelques dizaines de mètres. On le voit serpenter, le long de l’Université et sur les collines environnantes. Agrémenté de miradors et couvert de graffitis qui en appellent à la fin de l’occupation. Il a été construit sur des terrains appartenant à l’Université, qui servaient pour les activités sportives. Le Mur.

Au milieu des conversations, Rawa essaie de réviser son cours d’histoire du mouvement de libération nationale. Rawa est la plus jeune du petit groupe. Elle est timide, un peu effacée, et semble stressée par l’examen qui l’attend. De toute évidence elle n’est pas au point. Elle sollicite Ghassan, « spécialiste » de la question. Il se lance alors dans une vaste explication de l’histoire de l’OLP et de ses différents courants. Les débats stratégiques, les crises au sein du Fatah, les ruptures, les scissions… Peu à peu les autres s’immiscent dans la conversation. Un vif débat s’engage autour des causes de la scission du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) en 1969, qui donna naissance au FDPLP (avec un « D » pour « Démocratique »), aujourd’hui FDLP. On me demande mon avis de « Doctor »… Rawa soupire, récupère son cours et s’isole pour réviser.

A l'intérieur de la Fac. A l'arrière-plan le Mur.
Le temps passe et les conversations s’enchaînent. Arrive alors Munther. Coupe à la mode, jean fashion, lunettes de soleil sur le front et sourire aux lèvres. Je comprends très vite que c’est le comique de la bande. Au bout de quelques minutes il sort un papier de sa poche et le montre au reste de la petite communauté, qui réagit bruyamment. C’est une convocation du Shabak (Service Général de la Sûreté, aussi connu sous le nom de Shin Beith) qui lui a été remise par les soldats israéliens au checkpoint du container lorsqu’ils l’ont contrôlé. C’est un formulaire-type que les soldats ont complété juste avant de le lui donner : son nom, son prénom, la date et l’heure de la convocation (le lendemain matin), le lieu et l’officier responsable. Munther sourit mais il n’a pas l’air franchement rassuré.

Je lui demande si c’est la première fois qu’il reçoit ce type de convocation. Il me répond que non. « La dernière fois qu’ils m’ont interrogé c’était il y a trois ans. Ils m’avaient posé des questions sur ma famille, mes amis. Des choses très générales. Mais là je ne sais pas ce qu’ils veulent ». Il démonte la coque de son téléphone portable et en sort un petit papier plié, sur lequel ont été écrits, à la main, quelques numéros de téléphones. « Ce sont des numéros qu’il faut que j’apprenne, si jamais ils décident de me garder et qu’ils me confisquent mon portable. Il y a le numéro d’une avocate et ceux de quelques autres gens importants ». Il ne m’en dira pas plus et s’isole à son tour pour apprendre ses numéros. Le reste du groupe a déjà changé de sujet de discussion.

« Et si on mettait de la musique ? »... C’est le téléphone portable de Sana qui servira de radio.  Sana est une fille pleine d’assurance, sympathique et souriante, avec qui je discute beaucoup depuis le début de la matinée. Je la soupçonne d’être la petite amie de Munther mais comme ici on n’affiche pas ce genre de choses, le doute subsiste… Depuis qu’il a montré sa convocation du Shabak, elle sourit nettement moins. Elle va le voir de temps en temps pour s’inquiéter de savoir si ses « révisions » avancent. A chaque fois elle revient le visage fermé et inquiet. Les autres essaient de la dérider en faisant des plaisanteries. Cela fonctionne parfois. Elle ouvre le fichier « musique » de son téléphone portable, enclenche le haut-parleur et met l’appareil à la disposition de la collectivité.

La programmation musicale est pour le moins éclectique. Il y a évidemment les incontournables Fayruz et Oum Kalthoum, chanteuses, entre autres, du drame et de la lutte du peuple palestinien, véritables institutions ici, quelles que soient les générations. Ils connaissent leurs chansons par cœur et interrompent les conversations pour les fredonner. On passe sans transition de l’une ou de l’autre à de la variété, des chansons d’amour ou des chansons de rien, que je commence à bien connaître car elles sont régulièrement diffusées sur les chaînes de télévision satellitaires libanaises. Puis ce sont des chants à la gloire du peuple irakien, vantant sa dignité, son mérite, son courage et sa détermination. Et ainsi de suite…

Il y a un roulement régulier dans le petit groupe, certains partent en cours, d’autres en reviennent. Rawa nous quitte pour se rendre à son examen. Tout le monde lui souhaite bonne chance. Arrive alors Mazen, un jeune homme d’une trentaine d’années à la démarche lente et au visage marqué. Il sort d’un cours d’histoire de la pensée économique. Il ne reste qu’un court instant, le temps de boire son café, salue tout le monde et s’en va prendre un taxi au pied du Mur. « Mazen a passé 7 ans en prison. Dès qu’il en est sorti il n’avait qu’une envie : retourner à la Fac et reprendre ses études », me confie Sana. « Il est beaucoup plus âgé que les autres étudiants de son cours, même si nombre d’entre eux ont aussi été détenus. Mon frère, par exemple, qui assiste à des cours avec lui, a eu plus de chance. Il n’est resté que deux ans en prison ». La chance est décidément une notion toute relative…

« Et toi Julien, la femme de Sarkozy, comment tu la trouves ? ». Euh… « Tu peux nous le dire, on ne le répètera pas et on ne pensera pas que tu as voté pour lui ». Eclats de rire autour de la table. Le téléphone de Ghassan sonne. C’est Ahmad. Son taxi est bloqué depuis près de 20 minutes au checkpoint du container. Justement son professeur passe à côté de la table. Ghassan l’arrête et l’avertit qu’Ahmad sera en retard au rendez-vous qu’ils avaient tous les deux… Il en profite pour me présenter à l’enseignant qui me demande, lorsque Ghassan lui explique l’objet de mes travaux de recherche, ce que je pense de la pertinence de l’utilisation du concept boudieusien de capital social pour l’étude de la société palestinienne. Je suis un peu surpris et déstabilisé par la question, nous échangeons sur le sujet pendant quelques minutes, puis il nous quitte, car il a des rendez-vous, en me laissant son numéro de téléphone.

Ghassan me propose alors d’aller jeter un œil sur l’exposition qui a été récemment installée dans un nouveau bâtiment du campus dédié aux prisonniers. L'exposition rassemble diverses affiches élaborées à l’occasion de la journée des prisonniers palestiniens qui a lieu chaque année le 17 avril. Nous regardons les affiches et visitons le reste du bâtiment. Historique des luttes des prisonniers, et notamment des grèves de la faim, photos des « martyrs » morts en détention, peintures et dessins faits en prison… Je m’arrête un long moment devant des lettres, écrites depuis les cellules, et notamment devant l’une d’entre elles, en anglais, adressée par un détenu à sa petite amie de nationalité états-unienne. Alors que l’émotion me gagne à la lecture de cette courte mais bouleversante lettre, Ghassan, qui a passé plus de deux ans dans les prisons israéliennes, me fait signe que nous devons y aller. « Il est temps de manger ». Certes...

Nous achetons des sandwichs aux falafels et retrouvons le petit groupe, toujours installé à la même table. Rawa est sortie de son examen. Elle dit qu’elle ne sait pas ce que ça donnera mais qu’elle pense avoir écrit « beaucoup de bêtises ». Munther a fini d’apprendre ses numéros de téléphone. Sana est assise à ses côtés et le regarde d’un air anxieux. Ahmad a finalement réussi à rejoindre l’Université, mais trop tard pour son rendez-vous. Il explique à Munther comment s’est déroulée sa dernière entrevue avec le Shabak, qui l’avait convoqué le mois dernier. Mazen est revenu. Il tient dans sa main le téléphone de Sana et fredonne une chanson de Fayruz. Soudain les regards se tournent vers l’entrée de l’Université. Une jeep israélienne avance doucement et s’arrête. Chacun interrompt ses activités et regarde le véhicule qui stationne, à une trentaine de mètres. Au bout de quelques secondes la jeep s’éloigne. Et la vie reprend progressivement son cours.

Il est près de 16h30. Ghassan me propose de rentrer. Nous saluons tout le monde  et allons prendre un taxi. Sur le trajet du retour, qui se déroule sans encombre, excepté le léger moment de tension lié au passage du checkpoint du container, Ghassan me demande ce que j’ai pensé de cette journée à l’Université. Je ne sais trop quoi lui répondre. Je lui parle d’un mélange de détente et de stress. D’une alternance de légèreté et de gravité. D’une succession de normal et d’anormal. D’une somme d’éléments rationnels et irrationnels derrière lesquels se dessine malgré tout une sorte de cohérence. La cohérence d’une vie qui, malgré l’occupation, tente de suivre son chemin.

Il me répond alors : « Oui... C’est l’occupation. C’est notre vie. C’est la Palestine ».





par Julien Salingue publié dans : Chroniques
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Vendredi 18 avril 2008
A bord d'un taxi

La chaleur est étouffante. Pas un nuage dans le ciel. À la radio, on entend le dernier tube de la chanteuse de variété libanaise à la mode. La route est assez mauvaise, le chauffeur est souvent obligé de contourner les bosses et autres nids-de-poule. Le taxi palestinien nous emmène d’Hébron à Béthléem. À la sortie d’Halhul, « village » d’un peu plus de 20 000 habitants situé au Nord d’Hébron, nous approchons de la jonction avec la Route 60, qui relie Beer Sheva, au Sud d’Israël, à Nazareth, au Nord, en traversant la Cisjordanie sur toute sa longueur, et que nous allons emprunter pendant une vingtaine de kilomètres avant de bifurquer vers Béthléem. C’est alors que, sans que le chauffeur ou qui que ce soit ait besoin d’ouvrir la bouche, tout le monde attache sa ceinture de sécurité.

La Route 60

Pour les Palestiniens, la Route 60 a plusieurs noms. Ainsi, au Sud de Jérusalem, on l’appelle parfois « Route des tunnels », en référence au trajet qu’elle emprunte, à l’intérieur des collines, lorsqu’elle longe les bourgades palestiniennes de Beit Jala et d’El-Khader. Mais le plus souvent, au Nord comme au Sud, on l’appelle « Route des colons ». C’est en effet la principale route empruntée par les colons israéliens de Cisjordanie, que ce soient ceux de Kiryat Arba, d’Efrat ou de Gush Ezyon, au Sud, ou ceux de Bet El, Shilo ou Elon More, au Nord (voir la carte de la Route 60 ici). La Route 60 traverse la Cisjordanie du Nord au Sud mais elle est entièrement sous contrôle israélien, contrôle matérialisé par la ligne jaune tracée le long de la voie. Si les colons et les Palestiniens s’y côtoient, seuls les Palestiniens (dont les véhicules sont munis de plaques blanches et vertes, contrairement à ceux des Israéliens, munis de plaques jaunes) ont le douteux privilège d’être régulièrement contrôlés par l’armée israélienne.

Lorsqu’ils sont arrêtés à l’un des nombreux checkpoints fixes qui jalonnent la Route 60 ou par l’une des multiples patrouilles volantes qui opèrent sur tout l’axe, les passagers doivent justifier de leur identité et des raisons de leur trajet d’une ville palestinienne à une autre. Les seuls motifs valables pour quitter sa ville de résidence ou pour entrer dans une autre ville sont des raisons d’ordres professionnel, familial ou médical. Mais chacun sait ici qu’à tout moment un soldat israélien peut refuser le passage à un Palestinien en invoquant des « raisons de sécurité » ou que toute ville peut être déclarée « zone militaire fermée », de laquelle on ne peut pas sortir et/ou dans laquelle on ne peut pas entrer. La Route 60 elle-même est parfois interdite d’accès aux véhicules palestiniens, qui sont obligés de faire d’inimaginables détours par des routes secondaires ou même des chemins de terre : c’est ainsi, par exemple, qu’en 2001 et 2002 il nous est arrivé de mettre plus de 3 heures pour aller de Béthléem à Hébron, villes pourtant distantes de moins de 30 kilomètres.

En ce moment la Route 60 est « ouverte » aux véhicules palestiniens. En fonction du nombre de contrôles et du temps d’attente aux checkpoints, il faut en moyenne entre 20 minutes et une heure pour aller d’Hébron à Béthléem. Mais les barrages et les patrouilles volantes n’ont pas disparu, loin de là, et les inspections et arrestations sont nombreuses. Des patrouilles militaires, bien sûr, mais aussi des patrouilles de police. C’est la présence de ces dernières qui explique pourquoi les passagers des taxis attachent tous leur ceinture avant de s’engager sur la Route 60. Une amende de 100 shekels (un peu moins de 20 euros) attend tous ceux et toutes celles qui seront surpris sans leur ceinture de sécurité. En outre le non-port de la ceinture peut être un prétexte pour une vérification d’identité et des contrôles approfondis, lesquels pourraient s’avérer périlleux pour les autres passagers du taxi, voire même pour le chauffeur et son véhicule.

« Mesdames et messieurs nous venons d’entrer dans une zone de turbulences, veuillez attacher votre ceinture s’il vous plaît ». Lorsque tout le monde boucle sa ceinture à la sortie d’Halhul, je ne peux m’empêcher de penser à cette annonce, que j’ai entendue à plusieurs reprises lors du trajet aérien entre Paris et Tel Aviv,. « Mesdames et messieurs nous quittons une zone autonome pour entrer en zone sous contrôle israélien, veuillez attacher votre ceinture s’il vous plaît »…

Vous avez dit « Cisjordanie » ?

Telle est en effet la réalité de la Cisjordanie aujourd’hui. Des « zones autonomes » palestiniennes microscopiques, isolées les unes des autres, encerclées par l’armée (qui ne se prive pas d’y entrer quand elle le souhaite, de jour comme de nuit), au milieu d’un territoire entièrement sous contrôle israélien. Des îlots prétendument « libres » entourés par un océan sous occupation. Une situation directement issue des Accords d’Oslo, initiés en 1993, qui avaient abouti à la division de la Cisjordanie en Zones A, Zones B et Zones C, soit des zones « autonomes » des zones « sous contrôle mixte » et des zones « sous contrôle exclusif de l’armée israélienne ». Les Zones A devaient progressivement s’étendre et l’armée israélienne devait progressivement et partiellement se « redéployer ». En 2000, 18% de la Cisjordanie était en Zone A, 22% en Zone B et 60% en Zone C. Soit, en réalité, 82% sous contrôle israélien et 18%, morcelés, sous contrôle palestinien (voir carte des Accords d'Oslo ici). Et certains se demandent encore pourquoi les Palestiniens se sont soulevés en septembre 2000…

Les passagers palestiniens d’un taxi palestinien se rendant d’une ville palestinienne à une autre ville palestinienne en empruntant une route sur un territoire qui n’a jamais été reconnu comme étant sous souveraineté israélienne sont donc en situation de devoir payer une amende qui ira remplir les caisses de l’Etat d’Israël. Kafka n’aurait pas osé… Vous êtes en Cisjordanie mais vous ne savez pas si vous vous trouvez dans une zone autonome ? Regardez si la ceinture du passager d’à côté est attachée…

En bleu, la Route 60
Le caractère ubuesque de la situation pourrait prêter à sourire si l’on ne parlait pas d’une population soumise depuis 60 ans à l’expulsion, l’occupation, la colonisation et la répression. Il pourrait prêter à sourire si ne demeurait pas encore, aujourd’hui, l’illusion qu’il existe un territoire palestinien baptisé « Cisjordanie », séparé d’Israël par une « ligne verte », alors que la Cisjordanie n’existe plus que sur les cartes. Avec les murs construits autour des « zones autonomes », les colonies et toutes leurs infrastructures, notamment les routes, la majeure partie de la Cisjordanie est désormais intégrée à l’Etat d’Israël. Je ne m’engagerai pas ici dans une discussion sur la pertinence et la faisabilité de la revendication de « L’Etat palestinien indépendant en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza ». Il s’agit juste de constater que dans les faits, la Cisjordanie a été tellement digérée par l’Etat d’Israël qu’elle n’a plus aucune réalité tangible, contrairement à la « bantoustanisation » des villes palestiniennes (selon les termes de Leila Farsakh, Enseignante en Science politique à l’Université du Massachusetts).

Le caractère apparemment anecdotique du (non-)port de la ceinture de sécurité n’en atténue pas pour autant la portée symbolique. Car vous l’aurez compris, les passagers retirent immédiatement leur ceinture lorsqu’ils quittent la Route 60 pour entrer dans une « zone autonome ». Ce faisant, ils reconquièrent une forme de liberté qu’ils ont dû temporairement abandonner même s’il s’agit, et l’on n’est pas à un paradoxe près dans les territoires palestiniens, de la liberté de mourir plus facilement en cas d’accident de voiture… Une liberté très relative, certes, mais de toute évidence une bouffée d’oxygène tant l’oppression liée à l’occupation israélienne est asphyxiante.

Je n’aurais pas employé le terme de « liberté » s’il ne m’avait été suggéré par un des passagers du taxi : alors que nous quittons la Route 60 pour entrer dans la « zone autonome » de Béthléem, mon voisin détache sa ceinture et me dit en souriant : « Freedom ». Je me demande alors quelle est la traduction exacte, en anglais, du « Tout est relatif » d’Einstein. Mais je me contente de lui répondre « Yes, freedom… », en retirant moi aussi ma ceinture. Je ne dois pas avoir l’air convaincu puisqu’il me dit alors, toujours en souriant : « OK… Little freedom… But freedom anyway ». 
par Julien Salingue publié dans : Chroniques
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander

Présentation

Recherche

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
renouvellement nom de domaine sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus