Jeudi 26 juin 2008

Les quatre dimensions de l’oppression des Palestiniens


L’article qui suit est le dernier que je mets en ligne avant mon départ. Je ne tenterai pas ici l’impossible résumé de ces 11 semaines passées dans les territoires palestiniens. Il s’agira plutôt d’essayer de présenter de manière synthétique ce qui constitue selon moi les quatre déclinaisons essentielles de l'oppression israélienne.

Chacun sait que depuis 2002, Israël a entrepris de construire un gigantesque Mur en Cisjordanie. Ce que l’on remarque moins souvent, c’est que ce Mur de Béton n’est pas le seul Mur construit par l’Etat d’Israël, même s’il est le plus visible d’entre tous. Les Palestiniens se heurtent en effet aujourd’hui à quatre Murs, qui leur interdisent de mener une existence digne et de voir leurs droits nationaux satisfaits : un Mur de Fer, un Mur de Barbelés, un Mur de Verre et un Mur de Béton.


Le Mur de Fer : l’armée israélienne

« A part ceux qui ont été virtuellement "aveugles" depuis l'enfance, tous les sionistes modérés ont compris depuis longtemps qu'il n'y a pas le moindre espoir d'obtenir l'accord des Arabes de la Terre d’Israël pour que la "Palestine" devienne un pays avec une majorité juive.(…)
La colonisation sioniste, même la plus limitée, doit soit se terminer, soit être menée à bien au mépris de la volonté de la population autochtone.
Cette colonisation ne peut, par conséquent, continuer et se développer que sous la protection d'une force indépendante de la population locale : un mur de fer que la population autochtone ne pourra pas franchir
» 1.

Ces lignes ont été écrites au début des années 20 par Vladimir Jabotinsky, dirigeant du courant « sioniste révisionniste » duquel seront issus le Likoud et, entre autres, les Premiers Ministres Begin, Shamir ou Sharon. Elles exposent la doctrine du « Mur de Fer » : dans la mesure où les Arabes de Palestine s’opposeront à l’établissement d’un Etat juif sur un territoire dans lequel ils sont largement majoritaires, le mouvement sioniste doit se doter d’une puissante force armée, soutenue par les pays impérialistes, qui favorisera la colonisation et qui, le moment venu, permettra d’imposer le fait accompli aux autochtones.

Malgré la position minoritaire du courant révisionniste dans le mouvement sioniste (dominé par les Travaillistes de Ben Gourion), la doctrine du Mur de Fer fait de nombreux émules et est celle qui, dans les faits, conduit à la création de diverses milices juives armées, les plus célèbres étant la Haganah (créée en 1920), l’Irgoun (1931) et le Groupe Stern (1940). Ces milices terrorisent les habitants arabes et sont responsables du départ forcé de 800 000 d’entre eux au cours des années 1947-1949. C’est le groupe Stern, dirigé par Menahem Begin, qui commet le massacre de Deir Yassine en avril 1948. Après la Déclaration d’indépendance d’Israël, la Haganah constituera l’ossature de l’armée israélienne, « Tsahal », qui absorbera rapidement les autres milices.

Dès les origines de l’Etat d’Israël, la composante militaire a joué un rôle-clé, permettant le nettoyage ethnique indispensable à la constitution d’un Etat juif sur un territoire majoritairement peuplé de non-Juifs. Le Mur de Fer, l’armée, demeure aujourd’hui l’un des piliers fondamentaux de la politique israélienne. La liste des Généraux devenus ministres ou Premiers Ministres est trop longue pour être citée ici. On mentionnera à titre d’exemple le Général Allon, le Général Dayan, le Général Rabin, le Général Sharon, le Général Barak, le Général Ben Eliezer, le Général Zeevi ou le Général Mofaz… Dans l’actuelle Knesset, les Généraux représentent 10% des élus. Et lorsque les Généraux rejoignent la vie politique, ils n’en demeurent pas moins des militaires et leurs décisions et grandes orientations s’en ressentent, comme l’a largement démontré la regrettée Tanya Reinhardt 2.

En outre, « Israël est le seul pays démocratique dans lequel le commandant en chef de l’armée assiste à toutes les réunions du gouvernement » 3. Qui plus est, « Les généraux ont une arme qu’aucun homme politique ne peut se permettre d'ignorer : le contrôle absolu des médias. Presque tous les "correspondants militaires" et les "commentateurs militaires" sont les serviteurs obéissants du commandement en chef, publiant, comme si c’était leur propre opinion, les instructions du chef d’état-major et de ses généraux » 4. Cette mainmise des Généraux sur les médias permet d’entretenir un climat de peur permanente dans un société traversée de contradictions mais au sein de laquelle la crainte de l’agression étrangère et l’unité nationale derrière les opérations militaires jouent un rôle de ciment. Elle légitime en outre un budget militaire faramineux : les dépenses militaires par habitant sont 15 fois plus élevées en Israël qu’aux Etats-Unis. L'armée israélienne est une des plus importantes armées mondiales, elle est de très loin la première force militaire de la région et la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient.

Le Mur de Fer voulu par Jabotinsky, entendu comme une puissante force armée jouant un rôle central dans le développement du projet sioniste, soutenue par les pays impérialistes, existe donc bel et bien. Il se matérialise aujourd’hui par l’occupation militaire de la Cisjordanie et l’encerclement de Gaza. Les Palestiniens des territoires occupés en sont les premiers témoins et les premières victimes. Les décisions les concernant, qui ont guidé la politique répressive des autorités d’occupation au cours des 60 dernières années, et leur confrontation quotidienne avec l’armée, sur les checkpoints, lors des incursions ou à l’occasion des milliers de procès devant des tribunaux militaires, sont la tragique illustration de cette première dimension de l’oppression israélienne : imposer par la force le fait accompli sioniste.

La tâche assignée au Mur de Fer, définie par Jabotinsky il y a 85 ans, est plus que jamais d’actualité : « Nous prétendons que le Sionisme est moral et juste. Et puisqu'il est moral et juste, la justice doit être rendue, peu importe que Joseph, Simon, Ivan ou Ahmed soit d'accord ou non » 5.


Le Mur de Barbelés : les Camps de réfugiés
 
« La terre d’Israël est habitée par les Arabes. (…) Nous devons nous préparer à les expulser du pays par la force des armes, tout comme l’ont fait nos pères avec les tribus qui y vivaient, sinon, nous nous trouverons face à un problème, représenté par la présence d’une population d’étrangers, nombreuse, à majorité musulmane, qui se sont habitués à nous mépriser depuis des générations. Aujourd’hui, nous ne représentons que 12% de l’ensemble de la population, et nous ne possédons que 2%, seulement, de la terre » 6 déclarait dès la fin du 19ème Siècle Israel Zengwill, l’un des premiers collaborateurs de Theodor Herzl, considéré comme le « père fondateur » du sionisme. La Palestine n’était pas, contrairement à la formule popularisée par le mouvement sioniste, « une terre sans peuple ». Les sionistes en avaient conscience et ont donc dès le départ envisagé l’expulsion des autochtones afin de permettre la constitution d’un Etat juif.

Le plan de partage de 1947 attribue un peu plus de 55% de la Palestine à l’Etat juif. L’objectif non dissimulé des dirigeants sionistes est la conquête de l’ensemble de la Palestine : « L'acceptation de la partition ne nous engage pas à renoncer à la Cisjordanie. On ne demande pas à quelqu'un de renoncer à sa vision. Nous accepterons un Etat dans les frontières fixées aujourd'hui ; mais les frontières des aspirations sionistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter » (David Ben Gourion) 7. Mais les Juifs ne représentent qu’un tiers de la population. Le nettoyage ethnique est donc inévitable.

Les travaux des historiens palestiniens, puis des nouveaux historiens israéliens, notamment Ilan Pappe et Benny Morris 8, ont établi que ce sont ainsi environ 800 000 Palestiniens qui ont été chassés de leur terre lors de la grande expulsion de 1947-1949, la « Nakba ». Ils ont en outre démontré que cette expulsion n’était pas un dommage collatéral de la guerre israélo-arabe de 1948 mais qu’elle était le résultat d’un plan précis, le plan Daleth, visant à nettoyer la terre de Palestine du plus grand nombre possible de ses habitants arabes. C’est ainsi que plus de la moitié des 800 000 expulsions ont eu lieu avant le début de la guerre, ce qui invalide la thèse communément répandue des villageois fuyant les combats entre armées arabes et armée israélienne.

Les réfugiés ont-ils tous fui sous la menace directe des milices juives ou certains d’entre eux ont-ils abandonné leurs terres par peur des massacres ? Ceux qui contestent la thèse de l’expulsion font de cette question un enjeu crucial et se réfèrent constamment à d’introuvables enregistrements radios démontrant que les régimes arabes ont appelé les Palestiniens à fuir leurs terres. Au-delà du fait que les travaux historiques les plus récents ont largement démontré le caractère programmé et systématique des expulsions, ce « débat » n’est qu’un contre-feu allumé afin de détourner l’attention d’une vérité historique que personne ne peut contester : quelles que soient les motivations qui ont poussé chacun des réfugiés à s’enfuir, aucun d’entre eux n’a jamais pu retourner sur sa terre.

Il en va de même des centaines de milliers d’autres Palestiniens qui ont rejoint le contingent des réfugiés lors des autres vagues d’expulsion, notamment en juin 1967. Il y a aujourd’hui d’après les chiffres officiels de l’ONU plus de 4.5 millions de réfugiés palestiniens. Il existe 59 camps, pour certains encore entourés de barbelés, à Gaza (8 camps), en Cisjordanie (19), en Jordanie (10), en Syrie (10) et au Liban (12). A ce chiffre s’ajoutent les réfugiés non enregistrés à l’UNRWA. D’après le Palestinian Central Bureau of Statistics (PCBS), il y a aujourd’hui à travers le monde environ 7 millions de réfugiés palestiniens, sur une population totale d’un peu plus de 10 millions.

Plus des 2/3 des Palestiniens sont donc des réfugiés à qui Israël dénie le droit de revenir sur leurs terres. Ce qui faisait dire à Hussam Khadr, membre du Fatah au Camp de Balata, ancien député aujourd’hui emprisonné, que « la cause palestinienne est la cause des réfugiés ». C’est ce qui autorise aussi tout observateur un peu sérieux de la question palestinienne à dire que tout « règlement » faisant l’impasse sur les revendications de la reconnaissance de l’expulsion et du droit au retour est chimérique et/ou malhonnête. Le Mur de Barbelés qui enferme près de 70% du peuple palestinien dans des Camps et dans un statut de réfugiés permanents est le second volet incontournable de l’oppression générée par Israël.
 

Manifestation de Palestiniens de 48Le Mur de Verre : le statut des Palestiniens de 48

« Il y a des citoyens arabes dans l’Etat d’Israël. C’est notre principal souci. Qu’on en finisse à Gaza. Qu’on en finisse en Judée et en Samarie [en Cisjordanie]. Nous nous retrouverons alors face à notre principal souci » (Gideon Ezra, actuel Ministre israélien de l’Environnement, membre du parti Kadima) 9.

Un troisième Mur enferme la population palestinienne et constitue un aspect souvent sous-estimé ou volontairement négligé de l’oppression israélienne. C’est le « Mur de Verre », pour emprunter une image du journaliste Jonathan Cook, qui enferme les Palestiniens de 1948, les mal-nommés « Arabes israéliens ».

La minorité palestinienne en Israël, estimée à 1.3 millions de membres (soit un peu moins d’1/5ème de la population israélienne), se compose des Palestiniens qui sont demeurés dans les terres conquises par Israël en 1947-1949 et de leurs descendants. La façon dont Israël traite cette minorité et les mesures radicales qu’une grande partie de l’establishment sioniste souhaiterait prendre à son encontre sont révélatrices de l’indépassable contradiction entre la réalisation du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en Palestine et la satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien.

Soumis à la loi martiale de 1949 à 1966, les Palestiniens d’Israël jouissent depuis 1967, en théorie, des mêmes droits que tous les Israéliens. En théorie seulement car les discriminations, si elles ne sont plus inscrites dans la loi, persistent et se développent. Du Ministère des Affaires Religieuses qui n’attribue que 2% de son budget aux communautés palestiniennes d’Israël et qui refuse d’accorder des crédits pour les cimetières « non-juifs » aux nombreuses municipalités qui s’abstiennent d’utiliser l’arabe pour la signalisation routière, les cas de discrimination institutionnelle sont légion.

Si l’on y ajoute la discrimination à l’embauche, au logement ou la faiblesse des crédits alloués par l’Etat pour le développement économique et social des villes et villages arabes (54.8 % des Palestiniens de 48 vivent en dessous du seuil de pauvreté contre 20.3 % des Juifs), voire même la non-reconnaissance de l’existence de certains de ces villages, se dessine un système de discriminations paralégales que Jonathan Cook appelle un « Mur de Verre ». Un « Mur de Verre » car, s’il enferme bel et bien les Palestiniens d’Israël dans un statut de sous-citoyens, il demeure invisible et autorise Israël à affirmer être un Etat démocratique et non-discriminatoire.  

Les politiques discriminatoires vis-à-vis des Palestiniens sont souvent assumées par les dirigeants israéliens au nom de l’intérêt supérieur de la construction de l’Etat juif. Ainsi Ariel Sharon affirmait-il en 2002 que tandis que les Juifs jouissent des droits sur la terre d’Israël, les Palestiniens jouissent de droits dans l’Etat d’Israël. On comprend mieux pourquoi la revendication démocratique élémentaire portée par Azmi Bishara, ancien député palestinien à la Knesset, de la transformation d’Israël en un « Etat de tous ses citoyens », inquiète tous ceux qui tentent de dissimuler qu’Israël, loin d’être « juif et démocratique » est plutôt, selon le mot d’un autre député, Ahmed Tibi, « démocratique à l’égard des Juifs et juif à l’égard des Arabes ».
 
Les Palestiniens d’Israël et leurs droits nationaux sont un obstacle à l’édification d’un Etat juif en Palestine. D’où leur enfermement dans un statut de sous-citoyens, constamment accusés de conspiration contre Israël, phénomènes qui se sont accélérés depuis septembre 2000. Si le rêve sioniste d’un « Grand Israël », débarrassé de la population palestinienne, a fait long feu, certains dirigeants israéliens, agitant la menace démographique, n’hésitent pas à comparer les Palestiniens d’Israël à un « cancer » qu’il faut traiter de manière radicale.

Des partisans de l’expulsion massive, représentés notamment par l’ancien vice-Premier Ministre Lieberman, à ceux qui, comme Ehud Olmert, envisagent de se « séparer » des zones arabes les plus densément peuplées (à l’image de ce qui s’est passé avec Gaza et qui risque de se passer avec les cantons de Cisjordanie), il existe un large consensus pour affirmer que l’avenir des Palestiniens d’Israël n’est pas en Israël. De récents chiffres indiquent que 75% des Juifs israéliens sont favorables à un transfert des zones arabes densément peuplées à l’hypothétique « Etat palestinien ».

Le Mur de Verre, qui enferme les Palestiniens de 48 dans une position de citoyens de seconde zone, est la troisième dimension de l’oppression israélienne. Il peut être imperceptible pour qui ne veut pas le voir. Chacun devrait pourtant se demander comment un député israélien (Effie Eitam) a pu récemment déclarer à la Knesset, sans être inquiété par la suite, en s’adressant aux représentants des Palestiniens de 48 : « Un jour, nous vous expulserons de ce bâtiment et de la terre du peuple juif ».


Le Mur de Béton : les Cantons

« Israël est dans l’obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l’auteur ; il est tenu de cesser immédiatement les travaux d’édification du mur qu’il est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire et d’abroger immédiatement ou de priver immédiatement d’effet l’ensemble des actes législatifs et réglementaires qui s’y rapportent ». (Avis de la Cour Internationale de Justice, 9 juillet 2004) 10.

Le Mur érigé en Cisjordanie a donc été jugé illégal par la Cour Internationale de Justice. Cela n’empêche pas Israël de poursuivre sa construction et d’espérer l’achever en 2010. A son terme le Mur mesurera près de 800 km. Mur de Béton atteignant parfois 8 m de haut, la prétendue « barrière de sécurité » intégrera de facto environ 45% de la Cisjordanie et 98% des colons à l’Etat d’Israël. Elle découpera « l’Etat palestinien » en trois enclaves isolées qui se sont subdiviseront en 22 plus petites enclaves reliées par des tunnels construits sous les routes réservées aux colons, lesquelles mesureront environ 1250 kilomètres 11. Une partie des 600 checkpoints et barrages qui couvrent aujourd’hui la Cisjordanie disparaîtront, les autres seront maintenus pour contrôler les entrées et les sorties des cantons. Une entité palestinienne auto-administrée verra le jour dans ces cantons, que d’aucuns oseront peut-être encore appeler Etat.

Si le Mur a été construit à partir de 2002, son origine remonte en fait à beaucoup plus loin. Très exactement au 10 juin 1967, lorsque la guerre des 6 jours prend officiellement fin. A son terme Israël a en effet conquis, entre autres, le reste de la Palestine théoriquement partagée en 1947 et exerce son autorité sur la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Une victoire militaire plus rapide et plus facile qu’en 1948-1949, mais avec une différence majeure : contrairement à ce qui s’était passé alors, la majorité des Palestiniens ne sont pas partis. Le succès militaire crée donc une difficulté politique pour les dirigeants sionistes : Israël abrite désormais en son sein les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui s’ajoutent aux Palestiniens de 1948. La prétention de l’Etat d’Israël à être simultanément un Etat juif et démocratique est donc sérieusement menacée.

C’est pour répondre à cette contradiction qu’un Général travailliste, Ygal Allon, présente au Premier Ministre Levi Eshkol, dès juillet 1967, une solution alternative à l’expulsion, qui compromettrait le soutien international dont jouit l’Etat d’Israël. La philosophie du « Plan Allon » était la suivante : renoncer à la souveraineté sur les zones palestiniennes les plus densément peuplées tout en conservant le contrôle exclusif sur la vallée du Jourdain, sur la rive occidentale de la Mer Morte et sur Jérusalem, dont les limites municipales seraient considérablement étendues. Une entité palestinienne constituée de cantons isolés serait ainsi établie, avec des attributs de souveraineté limités, Allon ne répondant pas à la question de savoir si cette souveraineté serait confiée à des autochtones où à la Jordanie et l’Egypte.

Même si le Plan Allon n’est pas officiellement adopté par le pouvoir israélien, c’est lui qui guidera, avec certaines variantes, la politique de l’Etat sioniste à partir de l’année 1967. La disposition des colonies, le tracé des routes de contournement, réservées aux colons, et la progressive fragmentation de la Cisjordanie sont la mise en application concrète des vues du Général Allon. Les Accords d’Oslo et la division de la Cisjordanie en Zones A, B et C, en sont directement inspirés. Même le Général Sharon, farouche partisan de l’expulsion des Palestiniens, finira par adopter, en le modifiant, le Plan Allon. C’est le sens du « retrait unilatéral » de Gaza en 2005 qui, loin d’être un « geste de paix », est une décision pragmatique d’abandon et d'encerclement d’une zone palestinienne trop densément peuplée. La décision de construire le Mur, si elle fut interprétée à juste titre comme la renonciation à l’annexion de l’ensemble de la Cisjordanie, n’est que l’ultime étape de la mise en pratique du Plan Allon.

Le Mur trace les limites des cantons palestiniens, ces zones trop peuplées pour être administrées par Israël. Tel est « l’Etat palestinien » dont parlent les dirigeants israéliens, pour lesquels il n’a jamais été question d’une quelconque restitution des territoires conquis en 1967. Comment expliquer, sinon, la poursuite de la colonisation à un rythme de plus en plus effréné, malgré le soi-disant « processus de paix » ? Ce sont en effet près de 500 000 colons qui vivent aujourd’hui en Cisjordanie (contre moins de 200 000 au début des années 90), leur nombre croît à un rythme 3 fois supérieur à celui du reste de la population israélienne et ils représenteront bientôt 10% de la population juive d’Israël.

Le Mur de Béton, dont plus de 500 km ont déjà été construits, est l’expression la plus manifeste, 60 ans après la Grande Expulsion et 41 ans après l’occupation de toute la Palestine, de la quatrième dimension de l’oppression israélienne : la négation du droit des Palestiniens à exercer une souveraineté réelle.


Conclusion : Un cinquième Mur, le Mur du Silence ?

Mur de Fer, de Barbelés, de Verre et de Béton : immatériels ou tragiquement réels, ces quatre Murs sont le symbole des diverses dimensions de l’oppression dont est victime le peuple palestinien. Les trois derniers sont ceux qui enferment les trois composantes de la nation palestinienne (Réfugiés, Palestiniens de 1948, Palestiniens des territoires occupés) dans divers statuts de sous-citoyens. Le premier Mur, le Mur de Fer, l’armée israélienne, est le moyen par lequel l’Etat d’Israël a créé et perpétue cette oppression.

J’aurais pu parler d’autres Murs. Notamment de ceux des cellules dans lesquelles croupissent 11 700 prisonniers politiques palestiniens, parmi lesquels des dizaines de députés ou d’anciens députés, des ex-Ministres, un ex-vice-Premier Ministre, l’ex-Président du Conseil Législatif et de nombreux maires et conseillers municipaux. Parmi ces 11 700 prisonniers, plusieurs milliers n’ont pas été jugés. Plusieurs milliers d’autres ont été condamnés par des tribunaux militaires, sans preuve, sur de simples présomptions, ou pour des délits d’intention comme le jeune Franco-Palestinien Salah Hamouri 12.

Mais c’est un autre Mur que j’évoquerai dans cette conclusion. Un Mur qui diffère substantiellement des autres, dans la mesure où ceux qui ont décidé de son édification ne sont pas les dirigeants sionistes ou l’establishment israélien. Ce cinquième Mur, auquel se heurtent quotidiennement, depuis plus de 60 ans, les Palestiniens, est le silence assourdissant de la « Communauté internationale » quant à la négation de leurs droits nationaux.

Un Mur de Silence d’autant plus incompréhensible pour les Palestiniens que c’est cette même « Communauté internationale » qui a régulièrement, notamment à l’ONU, rappelé la nécessaire satisfaction de ces droits. L’ONU a créé par la résolution 181 l’Etat d’Israël et ne l’a accepté en son sein qu’à la condition qu’il se conforme aux autres résolutions, notamment la résolution 194 affirmant le droit au retour des réfugiés. Pour le résultat que l’on constate aujourd’hui.

Ce silence de la « Communauté internationale »  est encore plus frappant quand on le met en parallèle avec les bruyantes déclarations de soutien à Israël, à sa sécurité, et les non moins bruyantes condamnations de la résistance palestinienne, qui contribuent encore un peu plus isoler les Palestiniens et à étouffer leurs revendications.

Malgré cet isolement et malgré les renoncements de nombre de leurs dirigeants, les Palestiniens n’ont pas renoncé à faire valoir leurs droits. Constatant qu’Israël bénéficiait du soutien inconditionnel des dirigeants des plus grandes puissances, ils en appellent chaque jour un peu plus les populations du monde entier à rompre le silence afin d’inverser la logique actuelle, qui, au nom de la « paix », va plutôt dans le sens de la protection d'Israël et de la consolidation, plutôt que de la destrution, des Murs qui les enferment.


Notes

1. Vladimir Jabotinsky, Le Mur de Fer, Nous et les Arabes, 1923. En ligne sur http://www.alterinfo.net/
2. Voir notamment Détruire la Palestine, ou comment terminer la guerre de 48, éditions La Fabrique, Paris, 2002.
3. Uri Avnery, The Army has a State, consultable sur http://www.gush-shalom.org
4. Idem
5. Vladimir Jabotinsky, op. cit.
6. Israel Zengwill, cité par Mahmoud Muharib dans son article Sionisme : transfert et apartheid, consultable en Français sur http://www.palestine-solidarite.org/
7. Cité par Simha Flapan, The Birth of Israel : Myth and Realities, Pantheon Books, New York, 1987.
8. Voir entre autres Benny Morris, The Birth Of The Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge University Press, 2003, et Ilan Pappe, La guerre de 1948 en Palestine, éditions La Fabrique, Paris, 2000, et Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008.
9. Cité par Jonathan Cook dans Blood and Religion, The Unmasking of the Jewish and Democratic State, Pluto Press, Londres, 2006.
10. Avis de la Cour Internationale de Justice, 9 juillet 2004, consultable sur http://www.france-palestine.org
11. www.stopthewall.org
12. Voir mon article sur Salah Hamouri ici
par Julien Salingue publié dans : Articles d'analyse
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Mardi 3 juin 2008

Où va le gouvernement de Salam Fayyad ?

English version here.


Il y a un an, suite à l’échec de la tentative de coup d’Etat conduite à Gaza par le député du Fatah Mohammad Dahlan, le Président palestinien Abu Mazen décrétait l’état d’urgence et nommait, en lieu et place du gouvernement dominé par le Hamas, un nouveau cabinet dirigé par Salam Fayyad. La liste de ce dernier n’avait pourtant obtenu que 2 sièges sur 132 lors des élections législatives de janvier 2006. Mais Fayyad, ancien haut fonctionnaire à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International, était le Premier Ministre voulu par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Le chantage aux aides financières, suspendues depuis l’élection du Hamas, a eu raison des timides réserves d’Abu Mazen quant à ce « choix ». Fayyad est donc entré en fonction à la mi-juin 2007 et a entrepris de conduire une série de réformes dans les territoires palestiniens de Cisjordanie. Un an plus tard, il est assez aisé de comprendre quel est le rôle qui a été assigné à Fayyad : désarmer la résistance et déplacer le centre de gravité de la question palestinienne du politique vers l’économique, en normalisant les relations avec Israël. Il s’agit d’imposer ce que j’appelle un plan « silence contre nourriture », dont l’objectif est de stabiliser les territoires de Cisjordanie en tentant d'améliorer sensiblement les conditions de vie d'une partie de la population sans pour autant satisfaire les revendications nationales des Palestiniens.


« Imposer la loi et l’ordre » et… désarmer la résistance

Telle est l'une des deux priorités affichées par le gouvernement de Salam Fayyad : le « retour de la sécurité » dans les territoires palestiniens. Elle se décline en quatre points :
- Une réforme des services de sécurité, avec notamment le départ en retraite et le remplacement de plusieurs de leurs responsables par des individus réputés proches des Etats-Unis (tel Hazem Atallah, nommé responsable des forces de Police en Cisjordanie, à la place de Kamal Sheikh, membre du Fatah mais jugé trop conciliant à l’égard du Hamas).
- Un renforcement de ces services, qui passe par la formation, dans des camps d’entraînement en Jordanie, de centaines de nouvelles recrues.
- De spectaculaires opérations de « rétablissement de l’ordre », impliquant un nombre élevé de policiers et militaires, notamment à Naplouse et à Jénine.
- La multiplication des arrestations de membres ou de sympathisants du Hamas.

C’est l’articulation de ces quatre points qui donne toute sa cohérence à la politique « sécuritaire » d’Abu Mazen et Salam Fayyad. La plupart des nouveaux responsables (nationaux et locaux) des services de sécurité n’ont pas de passé de dirigeants de l'Intifada ou dans les groupes armés du Fatah. Ce sont des « professionnels de la sécurité », particulièrement zélés, qui ne s’encombrent guère de considérations politiques. De même, selon les informations que j’ai pu recueillir, les nouvelles recrues entraînées en Jordanie et impliquées dans les opérations de Naplouse et Jénine ont été choisies prioritairement parmi les couches les plus pauvres, les moins éduquées et les moins politisées de la population palestinienne, pas parmi les militants du Fatah. Ils sont plus enclins à obéir aux ordres, y compris lorsqu’il s’agit de désarmer les membres du Hamas, du Jihad ou des Brigades al-Aqsa, issues du Fatah, avec qui ils n’ont pas de passé militant commun.

L’Autorité Palestinienne a su exploiter la situation de chaos sécuritaire qui régnait dans certaines villes de Cisjordanie depuis le démantèlement par Israël des forces de sécurité palestiniennes au cours des années 2002-2003. A Naplouse et Jénine, les bandes armées s’étaient multipliées, qui rançonnaient les commerçants, volaient des voitures ou offraient leurs services à qui avait besoin de mercenaires pour effectuer telle ou telle basse besogne. L’AP a affirmé que c’était uniquement pour mettre fin à cette situation chaotique que les opérations de « rétablissement de l’ordre » étaient menées. Le déploiement massif de centaines d’hommes armés a effectivement mis un terme aux activités des gangs.

Mais le désarmement des derniers groupes de résistants, second objectif de ces opérations coordonnées avec Israël et des conseillers états-uniens, n’est pas allé sans entraîner une série d’incidents : à Naplouse comme à Jénine, de violents affrontements ont opposé forces de sécurité et militants de Brigades al-Aqsa ou du Jihad. Il y a eu des blessés, des morts, y compris parmi les passants qui ont essuyé les tirs de jeunes recrues visiblement mal entraînées par les Jordaniens. Le gouverneur de Naplouse, en charge de la supervision de l’opération, a même été pris pour cible par des tireurs lors d’une visite au camp de Balata.

Forces de sécurité palestiniennes Ces incidents marquent cependant d’après moi la fin de la période, ouverte en octobre 2000, de résistance armée en Cisjordanie.

Ils sont en effet le dernier signe de refus, par les combattants eux-mêmes, de la politique de désarmement initiée par l’AP, qui a conduit plusieurs centaines de membres des Brigades al-Aqsa (dont 250 pour le seul district de Naplouse) à publiquement renoncer à la lutte armée en échange d’une amnistie de la part d’Israël, et des centaines de membres du Hamas à déposer les armes sous la pression des forces de sécurité 1. Il est difficile d’obtenir des estimations fiables pour l’ensemble de l’année qui vient de s’écouler, tant les chiffres varient selon les sources, mais on peut cependant établir que ce sont près de 200 membres ou sympathisants du Hamas qui ont été interpellés par l’AP au cours des deux derniers mois.

Il est en outre important de signaler ici qu’il y a eu relativement peu d’incidents armés au cours de ces interpellations, contrairement à ce qui s’est passé avec le Jihad et les Brigades, ce qui semble confirmer que le Hamas a décidé d’éviter un affrontement avec l’AP en Cisjordanie et une inutile bataille pour des « zones autonomes » en réalité contrôlées par Israël.


« Relancer l’économie palestinienne » et… normaliser l’occupation

Les questions économiques sont le cœur de la politique de Salam Fayyad, ce qui n’a rien d’étonnant lorsque l’on connaît son Curriculum Vitae. L’une de étapes essentielles de l’année qui vient de s’écouler a été la conférence des pays donateurs, à Paris, en décembre dernier. Le gouvernement de Ramallah y a présenté un rapport de 58 pages, intitulé « Construire un Etat palestinien » 2, dans lequel il exposait dans le détail la politique qu’il comptait mettre en œuvre au cours des années 2008-2010 et pour laquelle il sollicitait des aides financières « exceptionnelles ». La plus grande partie du rapport est consacrée aux questions économiques et fiscales ; le document est même sous-titré « Vers la paix et la prospérité ». Salam Fayyad et Abu Mazen ont visiblement convaincu les pays donateurs puisque ces derniers ont promis quelques 7.7 milliards de dollars alors que l’AP n’en demandait « que » 5.6. Soit une rallonge de… 37.5%.

Les bailleurs de fonds ont donc été séduits par le programme élaboré par l’ancien dirigeant de la Banque Mondiale : réduire le déficit public en baissant le nombre de fonctionnaires, en gelant les salaires et en lançant une vaste campagne de recouvrement des dettes de la population, ouvrir l’économie palestinienne aux investissements étrangers ou encore faire du secteur privé le moteur de la croissance. Les questions sécuritaires ne sont pas absentes du rapport : Fayyad propose de maintenir la part du budget des forces de sécurité à plus d’1/3 du budget de l’AP. On apprend ainsi dans le document que pour l’année 2008 le programme « Transformation et Réforme du Secteur de la Sécurité » a un budget qui équivaut à la somme des programmes « Accès à l’Education » et « Amélioration de la Qualité des Services de Santé » 3

Autant de propositions qui seront familières à ceux qui ont étudié les Plans d’Ajustement Structurel concoctés, pour les pays d’Afrique Subsaharienne au cours des années 80 et 90, par les Institutions de Bretton-Woods (FMI et Banque Mondiale).

Autre élément remarquable du document : dans l’avant-propos de Salam Fayyad comme dans la conclusion du rapport il n’est nullement écrit que la fin de l’occupation est une condition nécessaire pour le succès des projets défendus. On y parle seulement « [d’] étapes à franchir rapidement dans l’esprit des points d’accord trouvés à Annapolis » 4 et du fait que « le régime d’occupation » ne doit pas demeurer au « statu quo » 5.

En d’autres termes lors de la Conférence de Paris comme lors de ses nombreuses déclarations quant au « Plan de Réforme et de Développement pour 2008-2010 », Salam Fayyad envisage, sous le régime d’occupation militaire, une série de réformes et de projets censés changer les conditions économiques et sociales dans les territoires palestiniens et les conduire vers la paix et la prospérité. C’est ce qu’il convient d’appeler la normalisation de l’occupation et des relations avec l’occupant, a fortiori lorsque plusieurs de ces projets (Tourisme, Zones Industrielles, notamment à Jénine, à l’ombre du Mur) sont envisagés comme portés conjointement par l’AP et par Israël.  

Une nouvelle étape de cette orientation économique résolument tournée vers les recettes néo-libérales et la normalisation a été franchie lors de la Palestinian Investment Conference (PIC), organisée à Béthléem à la fin du mois de mai 6. Initiée par le secteur privé palestinien et largement soutenue par l’AP, avec entre autres la présence d’Abbas et de Fayyad, la PIC a été l’occasion pour plus de 1000 représentants ou dirigeants de groupes privés, dont la moitié venus de l’étranger, de formaliser des projets d’investissements dans les territoires palestiniens. Environ 1.5 milliards de dollars ont ainsi été « promis », pour la plus grande fierté des organisateurs de la Conférence.

La PIC s’est elle aussi déroulée sous le signe de la normalisation. Il y avait ces panneaux, à l’entrée de Béthléem, ville palestinienne : « L’Administration Civile Israélienne et les Forces de Défense Israéliennes [l’armée] souhaitent la bienvenue aux participants à la Conférence ». Symbolique, diront certains, mais néanmoins lourd de sens : on souhaite la bienvenue chez soi, pas chez les autres… Il y avait aussi la présence de représentants du secteur privé israélien et les discussions autour de projets économiques israélo-palestiniens ou israélo-arabes intégrant l’occupation militaire comme un simple paramètre. Il y avait enfin cette idée omniprésente et martelée par les intervenants et les organisateurs : le problème des Palestiniens est avant tout d’ordre économique. La seule exigence portée vis-à-vis d’Israël était d’alléger le bouclage des villes palestiniennes pour faciliter le transport des marchandises.


Un plan « silence contre nourriture »… voué à l’échec

Les conditions fixées pour l’obtention des aides économiques, que ce soient celles des investisseurs étrangers ou celles des pays donateurs, desquels Fayyad n’est rien d’autre que le représentant sur le champ politique palestinien, sont donc très claires : un « retour à l’ordre » qui passe par la fin de la résistance armée et une normalisation de plus en plus forte des relations avec l’occupant israélien. La direction de l’AP, pour qui le soutien des pays étrangers est une question de survie politique, n’a pas protesté. Pour la population, les choses sont plus complexes.

Les habitants des territoires palestiniens de Cisjordanie, éprouvés par l’étranglement militaire et l’asphyxie économique, désillusionnés par une « Intifada » militarisée qui s’est soldée par une défaite, une violente répression, des milliers de morts, d’arrestations... et souvent excédés par la multiplication des gangs, qui ont profité du chaos ambiant pour développer des activités de type mafieux, ne se sont pas collectivement soulevés contre la politique menée par le Cabinet Fayyad.

L’équipe au pouvoir n’est pas pour autant populaire, loin de là. Les enquêtes d’opinion indiquent que le gouvernement de Ramallah est moins populaire en Cisjordanie que le gouvernement d’Ismaïl Haniyah 7. En outre certaines des mesures de Salam Fayyad ont été largement contestées, comme l’obligation de recouvrement des dettes pour l’obtention d’un quelconque papier administratif 8 ou le gel des salaires des fonctionnaires. Dans le premier cas, la mesure a dû être retirée. Dans le second, un fort mouvement de grève a contraint le gouvernement à ouvrir des négociations, tout en essayant de sanctionner les grévistes 9.

Mais il serait très exagéré de dire que la population de Cisjordanie est au bord de l’insurrection contre le Cabinet Fayyad. Ce dernier aurait plus à craindre d’une partie de l’appareil du Fatah, qui ne digère toujours pas d’avoir été écarté d’un gouvernement qui ne compte en définitive qu’un seul Ministre issu du parti d’Abu Mazen (en attendant un probable remaniement). La population a d’autres préoccupations, pas forcément moins matérielles mais beaucoup plus urgentes :  l’inflation (le prix de la farine et du riz ont doublé en un an), le chômage, la difficulté à cumuler emploi salarié et études pour de nombreux jeunes…

C’est pourquoi tandis que certains affirment que le gouvernement ne changera rien à leurs conditions de vie, d’autres, qui n’ont aucune illusion quant aux effets sur le long terme de la politique de Fayyad, et qui n’attendent rien de lui quant aux négociations avec Israël, sont néanmoins dans une position d’attente vis-à-vis de celui dont le nom rime avec « retour des aides internationales » et qui promet de créer des emplois et d’alléger le blocus. Une vision très utilitariste, en somme, d’un gouvernement qui a été mis en place au moment où, du fait de la suspension des aides, la crise économique avait atteint un niveau inconnu jusqu’alors.

La situation est donc très en réalité très instable: la survie politique de Fayyad passe par une amélioration significative des conditions de vie de la population de Cisjordanie qui n’aura, dans le cas contraire, d’autre solution que de se soulever à nouveau. Tel est le fragile ressort du plan « silence contre nourriture ». On comprend mieux l’insistance, vis-à-vis d’Israël, de Tony Blair, superviseur en chef du plan, quant à l’allègement des restrictions sur la liberté de circulation. Si une partie significative des barrages n’est pas levée, il n’y aura pas de relance, même minime, de l’économie, et l’édifice s’effondrera.

On peut également se projeter sur le moyen terme et, sans vouloir jouer les Cassandre, émettre des pronostics plutôt réservés quant aux chances de succès du plan Blair-Fayyad. Les forces de sécurité sont de plus en plus critiquées : si elles ont fait fuir les bandes armées, pour le plus grand soulagement des habitants, elles ont un comportement souvent très hostile vis-à-vis de la population, que ce soit au quotidien ou lors d’événements comme la PIC à Béthléem 10 ; un rapport critiquant sévèrement les conditions d’interrogatoire et de détention dans les prisons palestiniennes vient d’être remis à Abbas 11 ; la coordination des services palestiniens avec leurs homologues israéliens est largement condamnée, d’autant plus que l’armée israélienne poursuit ses opérations. 

La population sait que le plan de sécurité de Jénine prévoit un « contrôle conjoint » de la ville de minuit à 6 heures du matin 12. La population sait que le 28 mai dernier, tandis qu’une réunion de coordination avec le Général Noam Tibon, commandant en chef des Forces armées israéliennes en Cisjordanie et le Général Yoav Mordechai, responsable de l’Administration Civile Israélienne, avait lieu dans les bâtiments de l’AP à Ramallah, l’armée israélienne bombardait la bande de Gaza et tuait deux Palestiniens.

Autant d’éléments et d’événements qui ne laissent pas préjuger d’un avenir serein dans les relations entre les Palestiniens et « leurs » forces de sécurité, lesquelles sont pourtant l’un des piliers essentiels de la politique d’Abu Mazen et Fayyad.

On peut également émettre de sérieux doutes quant aux promesses d’une relance de l’économie palestinienne et d’une croissance soutenue qui bénéficierait à l’ensemble de la population. Le principe de la soumission toujours plus forte aux « règles » du capitalisme néo-libéral d’une économie déstructurée par soixante années d’occupation et dépendante d’Israël peut laisser sceptique, surtout si l’on intègre à la réflexion le bilan désastreux des Plans d’Ajustement Structurel, qui prônaient le même type de « réformes ». Loin d’élever le niveau de vie des populations, ils l’ont fait chuter, et ont en outre favorisé le développement de phénomènes que l’on connaît déjà bien dans les territoires palestiniens : le clientélisme et la corruption.

Que ce soit sur le plan sécuritaire ou sur le plan économique, Israël n’a en outre pas fait montre d’une volonté de coopération réelle avec Fayyad et Abu Mazen : les incursions à répétition dans les villes dont la gestion a théoriquement été confiée à l’AP décrédibilisent un peu plus les forces de sécurité, de même que les arrestations de combattants « amnistiés » et sous la responsabilité de l’AP. Les promesses d’allègement du bouclage se sont quant à elles jusqu’à présent traduites, d’après l’ONU, par une augmentation du nombre de checkpoints et barrages 13


Lors de la PIC...Conclusion

Au-delà de ces réserves à court et moyen terme, un obstacle majeur demeure, qui est la principale faiblesse du plan « silence contre nourriture » : la colonisation et les saisies de terre se poursuivent à un rythme effréné (Israël vient ainsi d'annoncer la construction de plus de 800 nouveaux logements dans deux colonies de Cisjordanie) et aucune perspective de satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien ne se dessine. Qui plus est le point aveugle du plan est la bande de Gaza, à moins de considérer qu’elle ne fasse plus partie des territoires palestiniens. Qui peut sérieusement penser que les conséquences catastrophiques du siège imposé aux 1.5 millions de Gazaouis ne sont pas déjà les causes des explosions de demain ?

La neutralisation des gangs et la reprise des aides internationales ont permis à Fayyad et son gouvernement de rester en place dans un calme relatif. Mais la fragilité de l’édifice construit, les limites apparentes du plan Blair-Fayyad et ses faiblesses structurelles sont annonciatrices de déconvenues majeures pour quiconque pense que les Palestiniens vont renoncer à leurs revendications nationales. La phase actuelle est transitoire et chacun sait ici, dans une société qui compte 50% de moins de 15 ans 14, que ce ne sont pas des promesses de lendemain qui chantent et quelques milliers d’uniformes palestiniens qui empêcheront une nouvelle génération, qui n’aura rien à perdre, de se soulever à son tour.


Notes

1. Voir par exemple mon interview d’un responsable de la Sécurité Préventive à Jénine sur
http://juliensalingue.over-blog.com/article-19569861.html
2. Palestinian Reform and Development Plan (PRDP), téléchargeable sur
http://www.plomission.us/PRDPFinal.pdf
3. PRDP, pp.35-36
4. PRDP p.3
5. PRDP p. 31
6. Voir mes deux articles à propos de la PIC sur
http://juliensalingue.over-blog.com/article-19809222.html
http://juliensalingue.over-blog.com/article-19208206.html
7. Voir par exemple l’enquête du Palestinian Center for Policy and Survey Resarch sur http://www.pcpsr.org/
8. Voir mon article « Comment le Premier Ministre palestinien a voulu contraindre une population exsangue à « payer ses dettes » » sur
http://juliensalingue.over-blog.com/article-19361939.html
9. Voir, entre autres, http://www.maannews.net/en/index.php?opr=ShowDetails&ID=28635
10. Voir mon article «Ils sont en train de vendre ce qui reste de la Palestine » sur
http://juliensalingue.over-blog.com/article-19809222.html
11. Voir à ce sujet http://www.maannews.net/en/index.php?opr=ShowDetails&ID=29521
12. Voir http://www.haaretz.com/hasen/spages/983279.html
13. Voir le rapport sur http://ochaonline2.un.org/Default.aspx?tabid=9000
14. Selon les dernières données du Palestinian Central Bureau of Statistics (PCBS), disponibles sur
http://www.pcbs.gov.ps

par Julien Salingue publié dans : Articles d'analyse
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Jeudi 29 mai 2008

Article publié sur Rue89
(Une version longue de cet article est disponible ICI)

L’instabilité permanente dans l’ancienne Palestine mandataire résulte, en dernière analyse, de la contradiction entre le projet sioniste d’y établir un Etat juif et la présence sur cette terre d’un peuple autochtone refusant d’abandonner ses droits nationaux.


De l’expulsion aux cantons

Le soutien des grandes puissances à Israël, allié de poids dans une région aux enjeux géostratégiques majeurs, étant conditionné à ce que cet Etat soit, au moins en apparence, démocratique, une seconde contradiction a émergé pour les dirigeants sionistes : comment préserver simultanément le caractère juif et le caractère démocratique de l’Etat d’Israël sans renoncer aux prétentions sur l’ensemble de la Palestine mandataire ?

Le peuple palestinien a toujours été un obstacle à la réalisation du projet sioniste. De l’annihilation de l’obstacle (le Plan Daleth et l’expulsion massive de 1947-49) à son contournement/containment (le Plan Allon de 1967 et la cantonisation), le but reste le même : le plus de territoire et le moins de Palestiniens possible sous juridiction israélienne.

Les Accords d’Oslo participaient de cet objectif : abandonner la gestion des zones les plus densément peuplées à un pouvoir autochtone tout en gardant le contrôle de la quasi-totalité du territoire. Le retrait de Gaza s’est inscrit dans cette logique. En parallèle, l’accélération de la colonisation de la Cisjordanie (près de 500 000 colons aujourd’hui) a eu pour conséquence sa fragmentation et l’utilisation, actuellement, de 40% de sa superficie par les infrastructures israéliennes.

Aujourd’hui Gaza est isolée du monde et la Cisjordanie n’est plus seulement « occupée »  mais désormais « intégrée » à Israël. La superficie d’Israël comprenant les 40% de facto annexés représente plus de 23 000 km2, contre à peine 3000 km2 de cantons palestiniens isolés dont les entrées et sorties sont sous contrôle israélien.


Des négociations pour « deux Etats » ?

Et les « pourparlers », en cours depuis plus de 15 ans ? La réalité du terrain et les conditions posées lors des négociations sont sans appel : des Accords d’Oslo au Plan Olmert, pour Israël « l’Etat palestinien » n’a jamais signifié autre chose que les cantons, et le processus négocié a été utilisé comme un moyen de rendre irréversible la situation sur le terrain tout en prétendant rechercher un compromis.

C’est à la lumière de ces éléments et de cette « nouvelle réalité » que de plus en plus de voix s’élèvent pour demander l’abandon de la perspective de « l’Etat palestinien indépendant », imposée dans les années 80 au nom du « réalisme », du « pragmatisme » et de la « recherche du compromis ». Au-delà des thématiques « classiques » (le sort des réfugiés et des Palestiniens d’Israël, la reconnaissance d’Israël comme Etat juif…), les arguments du « réalisme » et du « pragmatisme » ont été retournés.

C’est l’idée même de « compromis » qui est à réévaluer. La conquête de la Cisjordanie fait partie intégrante du projet sioniste, comme la Cisjordanie fait aujourd’hui partie intégrante d’Israël. Exiger du gouvernement israélien qu’il renonce à la maîtrise de la Cisjordanie n’est pas une position de « compromis ». Cela revient à lui demander de défaire ce qu’Israël a mis plus de 40 ans à construire et, en réalité, d’abandonner le projet sioniste d’établissement d’un Etat juif sur la Palestine mandataire au moment où il est presque réalisé.

Quel « pragmatisme politique » y a-t-il dans la demande faite à Israël de déplacer, indemniser et reloger près de 500 000 colons, d’abandonner des infrastructures qui lui ont coûté, depuis 30 ans, plus de 60 milliards de dollars, d’accepter de partager la souveraineté sur Jérusalem, de tolérer au cœur de son territoire une route reliant la Cisjordanie et Gaza ou encore de renoncer au contrôle de la frontière avec la Jordanie, dans un contexte où la mobilisation palestinienne s’est essoufflée et où aucune pression internationale ne s’exerce sur le gouvernement israélien ?

Que « réalisme » a un mot d’ordre sans base matérielle ? « Cisjordanie », « Jérusalem-Est », sont des termes qui se réfèrent à des entités qui n’existent plus suite à leur digestion par Israël.

Quel « réalisme » a un projet sans soutien populaire ? Il n’y a aucune adhésion de la population à un « compromis » qui n’aboutirait qu’à un « Etat » constitué de cantons sous surveillance israélienne, habités pour moitié par des réfugiés dont le sort ne serait pas réglé.


Abandonner le mot d’ordre de l’Etat palestinien indépendant

Au vu des dynamiques actuelles, le mot d’ordre de l’Etat unique et démocratique n’est pas moins « pragmatique » ou moins « réaliste » que celui des « deux Etats ». Bien au contraire.

Pas moins pragmatique car il n’exige lui aussi, en dernière analyse, rien d’autre que l’abandon du projet sioniste. Beaucoup, y compris parmi d’anciens partisans de l’Etat indépendant comme un premier pas avant un règlement global du conflit, reconnaissent aujourd’hui l’inutilité d’une étape qui entretient l’illusion du « compromis possible » entre existence de l’Etat juif et satisfaction des droits nationaux des Palestiniens mais qui nécessite désormais de réunir à peu près les mêmes conditions que celles requises pour l’Etat unique.

Pas moins réaliste car l’Etat unique existe déjà, de la Méditerranée au Jourdain, avec entre autres un seul système économique (déséquilibré mais unifié), une seule monnaie, des infrastructures communes (routes, eau, électricité…) et deux langues, l’Arabe et l’Hébreu, qui sont déjà officiellement celles de l’Etat d’Israël.

Pas moins réaliste car l’idée est en plein essor, On pourrait être témoins de nouvelles dynamiques de structuration et de mobilisation de la population palestinienne, incluant les Palestiniens d’Israël, si le mot d’ordre démobilisateur et surréaliste, au vu des conditions objectives, de « l’Etat indépendant et viable au terme d’un processus négocié » était abandonné au profit de l’exigence de l’égalité des droits, dans un seul Etat, pour tous les habitants de la Palestine du mandat, seul chemin possible vers une quelconque « paix ». Au niveau international, la pression populaire et, par extension, celle des « Etats-partenaires », pourraient connaître de nouveaux développements. 

C’est ce qu’Ehud Olmert, Premier Ministre israélien, a bien compris. Il déclarait ainsi, dès 2003 : « Le temps nous est compté. De plus en plus de Palestiniens ne sont plus intéressés par une solution négociée, à deux Etats, car ils souhaitent changer l’essence même du conflit en passant d’un paradigme de type Algérien à un paradigme de type Sud-Africain ; d’un combat contre « l’occupation », pour reprendre leur vocabulaire, à un combat de type « un homme = une voix ». C’est bien sûr un combat beaucoup plus clair, beaucoup plus populaire et, au final, beaucoup plus puissant ».


NB : Cartes établies d'après des données de l'Office des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (United Nations OCHA Opt) : http://ochaonline2.un.org/Default.aspx?tabid=8536.
par Julien Salingue publié dans : Articles d'analyse
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Mardi 27 mai 2008

« Si un jour arrive où la solution à deux Etats s’écroule et où nous devons faire face à un combat de type Sud-Africain pour l’égalité des droits civiques
(incluant les Palestiniens des territoires occupés),
alors, dès que cela se produira, ce sera la fin de l’Etat d’Israël
».
(Ehud Olmert, Premier Ministre israélien)

L’objet de cet article est de contribuer au débat récurrent sur la pertinence du mot d’ordre de l’Etat palestinien indépendant, qui connaît une nouvelle actualité depuis plusieurs mois, notamment dans l’opinion et la presse palestiniennes et arabes. Je n’entends évidemment pas ici analyser l’ensemble des termes du débat, ni l’examiner sous toutes ses dimensions et dans toutes ses implications. Je ne m’étendrai pas ici sur les raisons structurelles qui m’ont toujours convaincu de la justesse de la revendication d’un Etat unique, démocratique, sur l’ensemble de la Palestine du mandat. Il s’agit plutôt d’exposer une partie des raisons conjoncturelles qui font que, selon moi, et comme le titre de l’article l’indique, le temps est définitivement venu d’abandonner le mot d’ordre de l’Etat palestinien indépendant. Je tiens à préciser, pour me prémunir de l'accusation classique de "parler à la place des Palestiniens", que l'essentiel des considérations que je développe ici sont avant tout le produit de discussions avec nombre d'habitants des territoires palestiniens, militants ou non.

NB : Une "version courte" de cet article a été publiée sur le site Rue89 
ICI.


Retour aux sources : « Un peuple sans terre » sur une terre déjà peuplée

Contrairement à une assertion couramment admise, qui affirme que « le conflit israélo-palestinien est une question complexe », les données du problème sont en réalité relativement simples : l’instabilité permanente dans l’ancienne Palestine mandataire résulte, en dernière analyse, de l’indépassable contradiction entre le projet sioniste d’établir un Etat juif en Palestine et la présence sur cette terre d’un peuple autochtone refusant d’abandonner ses droits nationaux. De la grande révolte arabe de 1936, provoquée par l’accélération de l’immigration sioniste et des acquisitions de terres par les colons juifs, à la violente dispersion le 25 mai dernier d’une manifestation contre des expropriations dues à l’agrandissement de la colonie de Hashmon’im, à l’ouest de Ramallah, en passant par la Grande Expulsion de 1947-1949, c’est cette contradiction essentielle qui demeure le moteur du conflit.

Le projet des dirigeants du mouvement sioniste n’a jamais été de partager la terre de Palestine avec les Palestiniens. De David Ben Gourion, père fondateur de l’Etat d’Israël (« L'acceptation de la partition ne nous engage pas à renoncer à la Cisjordanie. On ne demande pas à quelqu'un de renoncer à sa vision. Nous accepterons un Etat dans les frontières fixées aujourd'hui ; mais les frontières des aspirations sionistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter ») à Ehoud Olmert, actuel Premier Ministre (« Chaque colline de Samarie et chaque vallée de Judée est partie intégrante de notre patrie historique (…). Nous revendiquons avec fermeté le droit historique du peuple d’Israël à l’entièreté de la Terre d’Israël »), la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la Palestine du mandat britannique est demeurée l’objectif principal de l’ensemble des dirigeants de l’Etat juif.

Pour y parvenir le mouvement sioniste a eu (et a encore) besoin du soutien des grandes puissances. Mais ce soutien a toujours eu un prix : l’Etat d’Israël devait avoir, au moins en apparence, les attributs d’une démocratie. Une seconde contradiction a donc rapidement fait son apparition, qui a résulté de la nécessité de préserver simultanément le caractère juif et le caractère démocratique de l’Etat. La solution envisagée par les dirigeants du mouvement sioniste, puis de l’Etat d’Israël, a été de s’assurer que les citoyens de l’Etat soient dans leur très grande majorité, sinon dans leur totalité, des Juifs. Ils ont donc dû rapidement trouver, avant même la Déclaration d’Indépendance d’Israël en 1948, une solution au « problème » palestinien, sachant pertinemment que contrairement au mensonge qu’ils avaient sciemment répandu la Palestine n’était pas une « terre sans peuple » et que la seule immigration ne pourrait suffire à assurer la suprématie démographique juive.


De l’expulsion aux cantons

Le peuple palestinien, du fait de son existence même, a toujours été et demeure aujourd’hui encore un obstacle à la pleine réalisation du projet sioniste. De l’annihilation pure et simple de l’obstacle (le Plan Daleth et l’expulsion de 1947-49) à son contournement/containment (le Plan Allon de 1967 et la cantonisation, toujours en cours aujourd’hui), le but reste le même : le plus de territoire et le moins de Palestiniens possible sous juridiction israélienne.

Les Accords d’Oslo, inspirés du Plan Allon, participaient de cet objectif : abandonner la gestion des zones palestiniennes les plus densément peuplées à un pouvoir autochtone tout en gardant le contrôle de la quasi-totalité du territoire, en poursuivant les déplacements de population et en accélérant la colonisation (le nombre de colons a doublé dans les dix années qui ont suivi Oslo). Le « retrait unilatéral » de Gaza s’est inscrit dans cette même logique, de même que la construction du Mur, dont le tracé délimite les cantons palestiniens.

Il y a donc, par-delà les nuances entre Travaillistes et Likoud (et aujourd’hui Kadima), entre les généraux et les civils, une nette continuité dans les politiques des gouvernements de l’Etat d’Israël. Cette continuité et celle du soutien apporté par les grandes puissances à un allié de poids dans une région aux enjeux géostratégiques majeurs, ont produit une réalité qu’il est indispensable de prendre en compte pour toute discussion sur le possible avenir de la Palestine post-mandat :

- Malgré le « retrait » israélien de l’été 2005, les frontières terrestres de Gaza sont quasi-hermétiquement fermées, tant avec l’Egypte qu’avec Israël. La façade maritime et l’espace aérien sont sous contrôle israélien. L’asphyxie est totale et les incursions et bombardements sont quotidiens.

- Jérusalem, proclamée en 1980 « Capitale une et indivisible de l’Etat d’Israël », a fait l’objet d’une politique spécifique de judaïsation et de dépalestinisation. Les quartiers palestiniens sont en outre totalement isolés de la Cisjordanie par les colonies et le Mur. Dans le cadre du projet « Grand Jérusalem », Israël n’a eu de cesse de repousser les limites municipales de la ville vers l’Est en y intégrant les blocs de colonies pour aujourd’hui couvrir plus de 10% de la Cisjordanie.

- La Cisjordanie est coupée en deux par le « Grand Jérusalem », fragmentée en de multiples zones isolées les unes des autres par les colonies, les routes de contournement, les différentes sections du Mur et les 600 checkpoints israéliens. 40 % de sa superficie est aujourd’hui couverte par les infrastructures israéliennes (colonies, routes, camps militaires…). On y dénombre plus de 200 colonies et environ 480 000 colons juifs, qui bénéficient de l’extension de l’ensemble des infrastructures israéliennes, notamment les routes.

Tandis que Gaza est isolée du monde, la Cisjordanie n’est pas seulement « occupée par Israël » mais « intégrée à Israël ». La « Cisjordanie » et la « Ligne Verte » n’existent plus que sur les cartes et chaque jour la superficie intégrée augmente. Le plan de cantonisation est donc en voie d’achèvement. La superficie totale de l’Etat d’Israël comprenant les 40% de la Cisjordanie qui sont de facto annexés et intégrés représente plus de 23 000 km2, contre à peine plus de 3000 km2 de cantons palestiniens isolés dont les entrées et sorties sont sous contrôle israélien (cf carte ci-contre).

Au terme du processus, Israël exercera sa souveraineté sur approximativement 90 % de la Palestine mandataire, desquels environ 90% des 10 millions de Palestiniens seront exclus. Les cantons de Cisjordanie et de Gaza (10% de la Palestine) seront le lieu de résidence des 4 millions de Palestiniens « de l’intérieur ». En concertation avec Israël, une infime partie des réfugiés de l’extérieur se verra offrir la possibilité de s’installer dans les îlots palestiniens. Nul doute que la pression s’accentuera sur les Palestiniens de 48 (les mal nommés « Arabes israéliens ») pour qu’ils quittent Israël et aillent eux aussi rejoindre les réserves.

Telle est la vision qui a servi de fil conducteur, depuis 1967, à l’essentiel de l’establishment sioniste lorsqu’il a compris que l’expulsion de 1947-1949 ne pourrait se renouveler. Une vision qui est aujourd’hui devenu une quasi-réalité.


Des négociations pour « deux Etats » ?

Mais pourtant, diront certains, depuis 1993 Israël a renoncé à ses prétentions sur l’ensemble de la Palestine du mandat et a reconnu la nécessité de rechercher une solution négociée autour du compromis historique « deux Etats pour deux peuples ». Telles sont en effet les apparences, au-delà desquelles il faut aller chercher les motivations profondes des dirigeants israéliens. Mis sous pression par les Etats-Unis, ils ont su faire preuve d’un indéniable sens tactique et ont donné l’impression, au cours des années 90 et 2000, d’accepter l’idée de « pourparlers de paix » et d’adopter le mot d’ordre des « deux Etats » : un Etat palestinien pourrait voir le jour, aux côtés d’Israël, au terme d’un processus négocié. Ils ont ainsi donné l’impression d’ouvrir la porte à une sortie de conflit puisque la direction du Mouvement National Palestinien, au nom du « réalisme », du « pragmatisme politique », et d’une « volonté de compromis », s’était rangée à la solution « à deux Etats » dès le milieu des années 70 et l’avait officialisée durant les années 80.  

Au cours des années 70 et 80, les discussions entre les partisans d’une solution « à deux Etats » et ses adversaires se focalisaient notamment autour de deux de ses principales implications : la reconnaissance de la légitimité de l’Etat d’Israël comme Etat juif et la non-prise en compte, dans la solution proposée, des réfugiés et des Palestiniens de 48. Un relatif consensus s’est néanmoins dégagé autour de l’idée de l’Etat palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza dans la mesure où il était alors conçu, pour une grande majorité des organisations palestiniennes, comme une revendication internationalement plus audible et donc plus populaire que la « libération de toute la Palestine », mais néanmoins avant tout comme une étape plus facile à atteindre avant une solution globale.

Ce choix a eu deux conséquences indirectes et non souhaitées : populariser l’amalgame « question palestinienne = Etat palestinien » et laisser entendre que les conditions étaient réunies pour trouver un terrain d’entente avec Israël quant à un règlement global du conflit. Mais en réalité les « deux Etats » de l’OLP puis de l’Autorité Palestinienne n’ont jamais été les « deux Etats » des dirigeants israéliens. La réalité du terrain et les conditions posées lors des négociations ne laissent planer aucun doute : des Accords d’Oslo au Plan Sharon en passant par les propositions de Barak à Camp David, pour les Premiers Ministres israéliens « l’Etat palestinien » n’a jamais signifié autre chose que les cantons, et le processus négocié a été utilisé avant tout comme un moyen de rendre irréversible la situation sur le terrain tout en prétendant rechercher un compromis.

C’est cette évidence de plus en plus palpable qui a fait ressurgir, au cours des dernières années et plus encore des derniers mois, le débat sur la pertinence du mot d’ordre de l’Etat indépendant, et ce à une large échelle : dans la population palestinienne, dans le Mouvement National, dans le mouvement de solidarité, dans la presse arabe et, de plus en plus, notamment par le biais de tribunes d’intellectuels, dans la presse « occidentale ». Le débat n’évacue pas les questions « classiques » (réfugiés, Palestiniens de 48, reconnaissance de l’Etat juif…) mais il est actualisé à la lumière des récentes dynamiques politiques et des évolutions « sur le terrain » : échecs à répétition des négociations, écrasement du soulèvement de septembre 2000, défaite électorale de la direction de l’Autorité palestinienne, identifiée depuis 20 ans au projet d’Etat palestinien, et surtout poursuite de la politique d’expansion qui fragmente et réduit de plus en plus les territoires prétendument alloués à l’Etat indépendant.


Abandonner le mot d’ordre de l’Etat palestinien indépendant

Au-delà des considérations théoriques (que je ne développerai pas ici) il ressort du débat que les arguments du « réalisme », du « pragmatisme politique » et de la recherche du mot d’ordre « audible et populaire », que l’on pouvait déjà contester dans les années 70 et 80, peuvent aujourd’hui être retournés contre ceux qui les utilisaient jadis. En fait c’est le sens même de l’idée de « compromis possible » qui doit être réexaminé à la lumière de la politique concrète et des « offres » israéliennes de ces dernières années.

La conquête et le contrôle de la Cisjordanie ne sont pas venus compléter le projet sioniste, ils en font partie intégrante, de même que la Cisjordanie fait aujourd’hui partie intégrante d’Israël. Exiger du gouvernement israélien qu’il renonce à la maîtrise de la Cisjordanie n’est donc pas, en ce sens, une position « modérée », une position de « compromis ». Cela ne revient pas en effet à lui quémander quelques « concessions » mais bien à lui demander de revenir sur ce qui a été le cœur de la politique israélienne depuis 1967, de défaire ce que l’ensemble des gouvernements israéliens ont mis plus de quarante ans à construire et, en réalité, d’abandonner purement et simplement le projet sioniste d’établissement d’un Etat juif sur la Palestine mandataire au moment même où il est en passe d'être réalisé.

On peut se demander quel « pragmatisme politique » il y a dans la demande faite à Israël de déplacer, indemniser et reloger près de 500 000 colons, d’abandonner des infrastructures qui lui ont coûté, depuis 30 ans, plus de 60 milliards de dollars (sans compter le « Grand Jérusalem »), d’accepter de « rendre » Jérusalem-est aux Palestiniens ou de partager la souveraineté sur l’ensemble de la ville, de tolérer au cœur de son territoire une route reliant la Cisjordanie et Gaza ou encore de renoncer au contrôle de la frontière avec la Jordanie, le tout dans un contexte où la mobilisation populaire palestinienne s’est essoufflée et où aucune pression internationale ne s’exerce sur le gouvernement israélien.

On peut s’interroger sur le « réalisme » d’un mot d’ordre qui n’a plus de base matérielle : la « Cisjordanie », « Jérusalem-Est », sont des termes qui n’ont aujourd’hui qu’une signification très théorique puisqu’ils se réfèrent à des entités qui n’existent plus suite à leur digestion par l’Etat d’Israël. On peut se demander aussi quel « réalisme » se cache derrière un projet sans soutien populaire : il ne faudrait en effet surtout pas confondre le soutien à la revendication imprécise de l’Etat indépendant, assimilée pour une majorité de Palestiniens à l’idée même d’émancipation vis-à-vis de la domination d’Israël, et une quelconque adhésion de la population à un processus négocié qui n’aboutirait, au mieux qu’à un « Etat » au rabais constitué de cantons sous surveillance israélienne, habités pour moitié par des réfugiés dont le sort ne serait pas réglé.

Au vu des dynamiques récentes et actuelles, le mot d’ordre de l’Etat unique et démocratique n’est en ce sens pas moins « pragmatique » ou moins « réaliste » que celui des « deux Etats ». Bien au contraire.

Pas moins pragmatique car il n’exige, en dernière analyse, rien de plus : l’abandon du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif. Beaucoup d’anciens adeptes du mot d’ordre de « l’Etat indépendant étape avant l’Etat unique », reconnaissent aujourd’hui l’inutilité d’une étape qui entretient l’illusion du « compromis possible » entre existence de l’Etat juif et satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien mais qui pour être atteinte nécessite désormais de réunir à peu près les mêmes conditions politiques que celles requises pour la mise en place de l’Etat unique.

Pas moins réaliste car l’Etat unique existe déjà, de la Méditerranée au Jourdain, avec entre autres un seul système économique (déséquilibré mais unifié), une seule monnaie, des infrastructures communes (routes, eau, électricité…) et deux langues, l’Arabe et l’Hébreu, qui sont déjà officiellement celles de l’Etat d’Israël.

Pas moins réaliste car l’idée est en plein essor, connaît de plus en plus de partisans prêts à agir pour la défendre, contribue à sensiblement redynamiser le champ politique palestinien dans lequel elle fait à nouveau débat, et rencontre un écho évident et aisément compréhensible chez les Palestiniens de 48. On pourrait être témoins de nouvelles dynamiques de structuration et de mobilisation de la population palestinienne et par extension du mouvement de solidarité si le mot d’ordre démobilisateur et surréaliste, au vu des conditions objectives, de « l’Etat indépendant et viable au terme d’un processus négocié » était abandonné au profit de l’exigence de l’égalité des droits, dans un seul Etat, pour tous les habitants de la Palestine du mandat.


En guise de conclusion provisoire

Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’un simple changement de mot d’ordre serait la clé de voûte d’un revirement immédiat de la situation et d’une modification instantanée des rapports de forces. Néanmoins les évolutions récentes, les dynamiques en cours et la tournure actuelle des événements indiquent que les mots d’ordre et les stratégies de ces dernières années, que ce soit dans le Mouvement National ou dans le mouvement de solidarité, nécessitent d’être réévalués. C’est ce qui se passe actuellement et c’est ce qui explique que le débat sur la pertinence du mot d’ordre de l’Etat indépendant ait ressurgi sous un jour nouveau.

Devraient être également intégrés à cette réévaluation et à ces débats les positions des dirigeants israéliens, dont la lucidité est parfois assez déconcertante. Je laisserai ainsi Ehud Olmert lui-même conclure cet article, en reproduisant un extrait d’une interview accordée au Haaretz en 2003, souvent citée depuis, à juste titre, par les partisans de l’abandon du mot d’ordre des deux Etats :

« Le temps nous est compté. De plus en plus de Palestiniens ne sont plus intéressés par une solution négociée, à deux Etats, car ils souhaitent changer l’essence même du conflit en passant d’un paradigme de type Algérien à un paradigme de type Sud-Africain ; d’un combat contre « l’occupation », pour reprendre leur vocabulaire, à un combat de type « un homme = une voix ». C’est bien sûr un combat beaucoup plus clair, beaucoup plus populaire et, au final, beaucoup plus puissant ».


NB : Cartes établies d'après des données de l'Office des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (United Nations OCHA Opt) : http://ochaonline2.un.org/Default.aspx?tabid=8536.



par Julien Salingue publié dans : Articles d'analyse
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Dimanche 11 mai 2008
Quand les Palestiniens sont eux aussi victimes
de la politique de "Regime Change" de l'Administration Bush


Près d'un an après la division politique entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza, je me propose dans cet article de revenir sur l'enchaînement des événements qui ont conduit à cette division sans précédent dans l'histoire du mouvement national palestinien. Il apparaît en effet aujourd'hui que, loin d'être le seul produit de "rivalités inter-palestiniennes", ces événements portent la marque de la politique de "regime change" de l'Administration Bush. Le but de ce travail n’est pas de faire des "révélations", l’essentiel des éléments de cet article sont connus de ceux qui suivent de près l’actualité politique palestinienne. Il s’agit plutôt, en opérant "ce retour en arrière", de mieux comprendre la situation politique et les dynamiques actuelles dans les territoires palestiniens.



« Regime Change » ? 1

La doctrine du « Regime Change », ou « Changement de régime », n’est pas une invention de l’Administration Bush. Un simple regard sur l’Histoire du 20ème Siècle nous offre de multiples exemples de tentatives, réussies ou non, de remplacement d’un régime au moyen d’une intervention extérieure directe ou indirecte : Iran (1953), Guatemala (1954), Cuba (1961, entre autres…), Chili (1973), Panama (1989), Somalie (1993)… La liste est longue et elle n’est pas exhaustive. Cette pratique n’est pas l’apanage des Etats-Unis : l’URSS y a aussi eu recours dans les pays de l’Est, de même que la France en Afrique.

L’Administration Bush l’a simplement réactualisée, que ce soit par son soutien appuyé à des mouvements d’opposition à des pouvoirs en place (Géorgie, Ukraine, Liban, Venezuela) ou par des interventions militaires directes (Afghanistan, Iraq). Une constante demeure, quelles que soient l’époque et la méthode : il s’agit de remplacer un régime jugé hostile aux intérêts économiques, politiques et diplomatiques de la (ou des) puissance(s) initiatrice(s) du « Regime Change » par un régime « ami ». Il peut s’agir aussi parfois de « sauver » un régime allié menacé de renversement par des élections démocratiques ou par un mouvement populaire, comme ce fut le cas pour les interventions soviétiques en Hongrie (1956) ou en Tchécoslovaquie (1968).

Un peu moins d’un an après les affrontements armés entre milices du Fatah et du Hamas à Gaza qui ont abouti à la division politique entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza avec la mise en place, le 18 juin 2007, du « Gouvernement d’urgence » de Salam Fayyad en Cisjordanie, il est désormais établi que les Palestiniens n’étaient pas les seuls acteurs des « événements ». Je me propose à présent de synthétiser les divers éléments qui amènent à conclure que ce sont bel et bien l’Union Européenne, Israël et surtout les Etats-Unis, aidés par de hauts responsables de l’Autorité palestinienne, qui ont organisé la tentative semi-avortée de renversement du gouvernement dominé par le Hamas, et ce dès le lendemain des élections législatives de janvier 2006.


La victoire électorale du Hamas

L’écrasante victoire du Hamas lors des élections législatives de janvier 2006 a été, pour beaucoup, une surprise. Si de nombreux observateurs prévoyaient que le Hamas pourrait devancer le Fatah, peu s’attendaient à ce que le mouvement obtienne une telle majorité (74 sièges sur 132, contre 45 au Fatah). Au Hamas même, certains ont été étonnés. Mohammad al-Rantissi, frère du dirigeant historique Abd al-Aziz al-Rantissi 2 expliquait ainsi en décembre 2005 que le Hamas espérait obtenir suffisamment de voix pour être une opposition conséquente mais surtout pas se retrouver en situation de devoir prendre les commandes de l’Autorité palestinienne 3.

Au Fatah aussi, même si plusieurs militants et cadres avaient senti souffler le vent de la défaite, la surprise a été réelle, notamment pour les dirigeants ou ex-dirigeants de l’Autorité Palestinienne (AP). Lors d’une rencontre en mars 2007, Kifah al-Wawi, candidat du Fatah sur la liste nationale, me rapportait un événement significatif : durant la campagne électorale, lors d’une réunion publique près d’Hébron, Jibril Rajoub, ancien responsable de la Sécurité Préventive en Cisjordanie, balayait les critiques faites à l’AP par des sympathisants du Fatah avec ces mots : « Vous pouvez nous critiquer mais les gens ne mettront pas le Hamas au pouvoir. Avec ou sans vos voix, nous gagnerons » 4.

I. Haniyah, Premier Ministre Hamas.
Mais c’est en Israël et surtout aux Etats-Unis que la surprise a été de taille. En Israël les Services de Renseignements ont été publiquement accusés d’incompétence pour ne pas avoir anticipé le raz-de-marée électoral du Hamas. De l’autre côté de l’Atlantique, même les plus hauts responsables ont reconnu leur erreur d’appréciation. « J’ai demandé pourquoi personne n’avait rien vu venir » a ainsi déclaré Condoleeza Rice. « Je ne connais personne qui n’ait été pris au dépourvu par la démonstration de force du Hamas » 5. Le désarroi a été d’autant plus grand que c’est sous la pression de Georges W. Bush que Mahmoud Abbas (Abu Mazen) avait accepté de convoquer des élections législatives. Après avoir contraint Yasser Arafat à créer un poste de Premier Ministre en 2003, Bush espérait que les élections seraient l’occasion de la mise en place d’un gouvernement palestinien légitimé par les urnes et disposé à négocier un « plan de paix » conformes aux visées états-uniennes.

C’est le contraire qui s’est produit. La population palestinienne a saisi l’occasion des élections législatives pour exprimer son rejet des pratiques mafieuses de la direction sortante de l’AP et son refus des compromissions et de la collaboration avec l’occupant israélien. Le parti d’Ismaïl Haniyah est apparu dans les territoires palestiniens comme le plus crédible pour exercer ce mandat. Le Hamas l’a emporté pour des raisons essentiellement politiques et non religieuses 6. Pour l’Administration Bush, la réponse à cette Intifada électorale, obstacle majeur dans ses projets de réorganisation politique et économique du Moyen-Orient, tenait en 2 mots : Regime Change.


Le plan Etats-unien

La rapidité et la vigueur de la réaction ont été à la hauteur de la surprise provoquée par la victoire du Hamas. Tandis que le boycott diplomatique et économique était organisé par les pays occidentaux, Etats-Unis et Union Européenne en tête, ainsi que par une partie des pays arabes, qu’Israël cessait de reverser à l’AP les taxes sur les importations et menait une offensive d’ampleur contre le Hamas (arrestation de plusieurs dizaines de députés et de Ministres, bombardements massifs de Gaza, place-forte du mouvement, au printemps et à l’été 2006) un plan était élaboré à Washington pour renverser le nouveau pouvoir et mettre en place un gouvernement qui se conformerait aux projets de l’Administration Bush.

Le plan élaboré aux Etats-Unis sera, sur le papier, relativement simple :
- Maintenir et accentuer les sanctions politiques et économiques contre le nouveau pouvoir palestinien.
- Faire porter au Hamas la responsabilité de la dégradation des conditions de vie de la population palestinienne consécutive aux sanctions.
- Exiger du Hamas, pour que les sanctions soient levées, qu’il accepte les conditions du « Quartet pour le Proche-Orient» : reconnaissance d’Israël, renonciation à la lutte armée et acceptation des accords antérieurs, notamment les Accords d’Oslo.
- S’assurer que suite au fort probable refus du Hamas, Abu Mazen convoque des élections législatives anticipées ou forme un gouvernement d’urgence, disposé à négocier aux conditions précitées, duquel le Hamas serait exclu.
- Donner les moyens financiers et logistiques aux forces de sécurité fidèles à Abu Mazen d’en découdre militairement avec un Hamas qui tentera nécessairement de s’opposer au retour au pouvoir de la direction sortante de l’AP dans de telles conditions.

Pris de cours par la victoire du Hamas, les Services états-uniens vont mettre plusieurs mois à élaborer ce scénario de « Regime Change ». Deux éléments sont en effet décisifs pour que le scénario aboutisse : le premier est de choisir le moment opportun ; le second est de disposer, du côté palestinien, d’alliés fiables et déterminés à aller à la confrontation, militaire si nécessaire, avec le Hamas. Le moment opportun sera l’automne 2006, après l’offensive militaire israélienne contre la Bande de Gaza et le blocus qui s’ensuit. Les alliés palestiniens sont tout désignés : Abu Mazen et son cercle restreint (notamment Nabil Amr et Yasser Abd Rabbo), représentants d’une classe politico-mafieuse produite par les Accords d’Oslo, qui sait qu’elle risque de tout perdre suite à la victoire de Hamas. Ces individus et leurs proches multiplient les rencontres avec des représentants des Etats-Unis dès le printemps 2006. Un autre homme va être appelé à jouer un rôle-clé dans le scénario élaboré par l’Administration US : c’est Mohammad Dahlan.


« Mohammad Dahlan est notre homme » (Georges W. Bush)

Mohammad Dahlan (Maanimages/Fadi Arouri)
Mohammad Dahlan, né en 1961, ancien dirigeant de la Shabiba (organisation de jeunesse du Fatah) à Gaza, a séjourné plusieurs années dans les prisons israéliennes avant d’être banni des territoires palestiniens en 1988. Il rejoint alors la direction de l’OLP à Tunis et va progressivement se rapprocher d’Abu Iyad 7, acquérir une place centrale dans l’appareil sécuritaire de la centrale palestinienne et être associé à l’équipe qui mènera les négociations avec Israël. C’est précisément pour discuter de questions sécuritaires qu’il participe en janvier 1994, à Rome, à une rencontre avec des responsables de l’armée et des renseignements israéliens 8. Cette rencontre secrète, organisée dans le cadre du processus d’Oslo, scelle la coopération entre le futur appareil sécuritaire de l’AP et les services israéliens, notamment dans leur objectif commun de neutralisation du Hamas.

A son retour dans les territoires palestiniens en 1994, Dahlan est nommé responsable de la Sécurité Préventive (SP) à Gaza. Il exercera cette fonction pendant 8 ans. La SP est un organe dont la tâche, selon les termes très explicites de l’un de ses dirigeants, est de « surveiller les partis politiques, les organisations et la population afin que le gouvernement puisse gouverner » 9. Au cours des années 2000, il prend ses distances vis-à-vis de Yasser Arafat, multipliant les appels à la réforme de l’AP et au renouvellement de son leadership. Il démissionne de la SP en juin 2002. En avril 2003, le Premier Ministre Abu Mazen le nomme Ministre de la Sécurité Intérieure malgré les objections d’Arafat. Il quitte ses fonctions lors de la démission d’Abu Mazen en septembre et fait son retour au gouvernement en février 2005, lorsqu’il est nommé Ministre des Affaire Civiles du 3ème Gouvernement d’Ahmad Qurai. Lors des législatives de janvier 2006, il est réélu député dans la circonscription de Khan Younes.

Depuis le début des années 90, Dahlan entretient des liens appuyés avec les Etats-Unis et Israël. Il a en outre construit une relation privilégiée avec plusieurs responsables des services de sécurité égyptiens d’Hosni Moubarak. Durant les mandats de Bill Clinton puis ceux de Georges Bush, il a multiplié les rencontres avec des représentants de l’Administration US et de la CIA. D’après des officiels états-uniens, Georges Bush aurait dit de lui, après une rencontre en 2003 : « C’est notre homme » 10. Dahlan déclare de son côté en 2008, au sujet de Georges Tenet, Directeur de la CIA de 1997 à 2004 : « C’est tout simplement un homme juste, un grand homme. J’ai encore, de temps en temps, des contacts avec lui » 11.

De nombreux dirigeants israéliens le jugent digne de confiance, que ce soit en raison de ses critiques de la gestion de l’AP par Yasser Arafat ou de son attitude implacable face au Hamas. Sous sa direction, la Sécurité Préventive de Gaza a entre autres participé à la répression violente (14 morts) d’une manifestation organisée par le Hamas et le Jihad en novembre 1994 et à la vague d’arrestations consécutive à la campagne d’attentats-suicides de février-mars 1996 (plusieurs centaines de sympathisants et membres du Hamas interpellés). En avril 2002, le Ministre de la Défense israélien Benyamin Ben Eliezer déclarait devant la Knesset qu’il venait de proposer à Dahlan de prendre le contrôle de la Bande de Gaza 12.

Le nom de Mohammad Dahlan est également associé aux guerres fratricides qui ont eu lieu au sein de l’AP et du Fatah à partir de 2001, lorsque s’est posée la question de la succession d’un Yasser Arafat désormais mis hors-jeu par Israël et les Etats-Unis. Dahlan est soupçonné d’avoir développé un vaste réseau de corruption et d’avoir entretenu une milice privée de plusieurs centaines d’hommes afin de se construire une place-forte à Khan Younes (dans le Sud de la Bande de Gaza) et de mieux pouvoir assouvir ses ambitions personnelles. Certains l’accusent d’être indirectement lié à l’assassinat, en septembre 2005, de Moussa Arafat, cousin de Yasser Arafat nommé en 2004 chef de la SP à Gaza pour contenir l’influence de Dahlan.

Ultime élément, et pas des moindres, en juillet 2007, une lettre datant de 2003 était découverte dans ses anciens bureaux de Gaza, dans laquelle il s’adressait en ces termes à Shaul Mofaz, alors Ministre israélien de la Défense : « Soyez certain que les jours de Yasser Arafat sont comptés, mais laissez-nous en finir avec lui selon nos méthodes, pas selon les vôtres. Et soyez également assuré que (…) je donnerai ma vie pour tenir les promesses que j’ai faites devant le Président Bush » 13. Dahlan n’a jamais contesté l’authenticité de la lettre.   


Les « conseils amicaux » des Etats-Unis

Pour les Etats-Unis Dahlan devra être au cœur du dispositif de Regime Change, en charge des questions sécuritaires. Un soutien financier lui est apporté et les Etats-Unis se mettent à sa disposition pour former et armer ses hommes. Dès les mois qui suivent les élections, ses milices fomentent des troubles dans la Bande de Gaza et de premiers affrontements ont lieu avec les groupes armés liés au Hamas. Il est également à l’initiative de manifestations « anti-gouvernementales » devant les Ministères. Tandis que l’instabilité se répand dans les territoires palestiniens, des pourparlers s’engagent à l’automne 2006 pour la formation d’un gouvernement d’Union Nationale sous la pression de la population et des partis politiques. Les Etats-Unis et Mohammad Dahlan tentent alors de dissuader Abu Mazen de parvenir à un accord.

Une note remise au Président palestinien par le Consul Général des Etats-Unis à Jérusalem, à la fin de l’année 2006, qui aurait dû demeurer confidentielle mais qui a été révélée par David Rose en mars 2008 14 et authentifiée par divers responsables états-uniens et palestiniens, donne a posteriori raison à ceux qui, dès 2006, ont dénoncé le coup d’Etat en préparation 15. J’en cite ici de larges extraits :

« La Secrétaire d’Etat Rice m’a demandé de vous rencontrer afin de discuter des moyens par lesquels nous pouvons avancer ensemble. (…)
Comme vous l’avez entendu à New York, le Président Bush veut vous soutenir. (…)
Mais notre capacité à vous aider dépend en grande partie de vous. Nous pouvons faire beaucoup plus si un gouvernement de l’AP se met en place, qui accepterait totalement et clairement les principes du Quartet.
Des Etats arabes clés sont également prêts à vous soutenir dans cette démarche.
(…)
Nous savons que vous évaluez les différentes options. Nous voyons 3 éléments vitaux qui devraient faire partie de votre stratégie, quelle qu’elle soit :
1) Adressez-vous au public : rendez publique votre intention de former un nouveau gouvernement et expliquez ce qu’un tel gouvernement pourrait apporter au peuple palestinien ;
2) Le Hamas devrait avoir à faire un choix clair, avec une date-limite claire : le Hamas disposerait d’un délai limité pour répondre : soit ils acceptent un nouveau gouvernement qui se conforme aux exigences du Quartet, soit ils le rejettent ;
3) Les conséquences de la décision du Hamas devraient elles aussi être claires : si le Hamas ne répondait pas favorablement dans le délai prescrit, vous devriez expliquez clairement votre intention de déclarer l’état d’urgence et de former un gouvernement d’urgence explicitement dévoué à ce programme.


(…) Nous pensons aussi que vous devez immédiatement renforcer votre équipe. Nous pensons que vous devez y inclure des personnalités bénéficiant d’un fort crédit dans la communauté internationale (…).

Nous travaillons déjà à des projets de soutien à la Garde Présidentielle et aux Forces de Sécurité Nationale (…).

Si vous agissez en vous inscrivant dans ces perspectives, nous vous soutiendrons tant matériellement que politiquement » 16.


Le piège du Gouvernement d’union nationale et le « plan B »

« L’option » choisie par Abu Mazen, au grand désarroi des Etats-Unis et de Dahlan, est de trouver un accord de principe avec le Hamas en vue de la formation d’un gouvernement d’union nationale. Ce gouvernement est néanmoins un piège tendu à un Hamas lui aussi sous pression, notamment de l’Arabie Saoudite : il permet de remettre au pouvoir une partie de la direction sortante (et battue) de l’AP et d’exiger ensuite du Hamas, au nom de l’unité, qu’il se soumette publiquement aux exigences du Quartet. L’accord est signé à la Mecque en février 2007. Mais dans les territoires palestiniens personne ne croit à la viabilité du nouveau gouvernement, d’autant plus que très rapidement, conformément à la volonté états-unienne, Abu Mazen va imposer des conditions inacceptables pour le Hamas.

Les Etats-Unis réadaptent en effet leur stratégie à la lumière des Accords de La Mecque. Un nouveau document est élaboré, intitulé « Plan pour la Présidence palestinienne en 2007 » ou « Plan B ». Deux noms apparaissent à plusieurs reprises dans le document, en plus de celui d’Abu Mazen : Salam Fayyad, ancien haut fonctionnaire à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International, et Mohammad Dahlan. Ils sont au cœur du dispositif que les Etats-Unis souhaitent mettre en place pour aboutir à une chute rapide du Gouvernement d’Union Nationale et l’éviction définitive du Hamas de la direction de l’AP. Abu Mazen devra confier à Fayyad la gestion de l’ensemble des ressources financières de l’AP et à Dahlan la gestion de son appareil sécuritaire, qui devra être réformé. Conformément aux souhaits états-uniens, Fayyad sera nommé Ministre de l’économie du nouveau gouvernement et Dahlan Conseiller National à la Sécurité (CNS) du Président Abbas, malgré les protestations du Hamas.
 
La première version du « Plan B », révélée elle aussi par David Rose, indique qu’il s’agit, via la réforme des services de sécurité et la nomination de Dahlan à leur tête, de « maintenir sous le contrôle indépendant du Président Abbas les forces de sécurité clé (…) par l’intermédiaire du CNS [et d’] éviter l’intégration du Hamas dans ces services » 17. Plus loin on peut lire que depuis le début de l’année 2007, « le CNS Dahlan supervise, en coordination avec le Général Dayton, l’effort accompli pour entraîner et équiper une force de 15 000 hommes sous contrôle du Président Abbas afin d’établir la loi et l’ordre, de stopper le terrorisme et de dissuader les forces [armées] extra-légales » 18. Dans la version définitive du « Plan B » on peut lire que les Etats-Unis s’engagent à « fournir aux personnels de sécurité les équipements nécessaires et les armes afin qu’ils puissent accomplir leur mission » 19. Une nouvelle étape va donc être franchie. Malgré les réticences d’Abu Mazen , qui jusqu’au bout espère pouvoir reprendre le contrôle de l’AP sans effusion de sang, le feu vert est donné à Dahlan.


Le « coup de force » de Gaza

Dès lors la machine est lancée. Dahlan multiplie les déclarations provocatrices à l’égard du Hamas ; depuis les camps d’entraînement sous supervision US (en Jordanie, en Egypte et à Jéricho), ses hommes affluent dans la Bande de Gaza avec la bénédiction d’Israël et les armes des Etats-Unis ; les incidents se multiplient avec les groupes armés liés au Hamas, notamment à partir du mois d’avril, lorsque l’existence du « Plan B » est révélée dans plusieurs journaux arabes 20. La bataille autour du contrôle des forces de sécurité fait rage, le Hamas ayant décider de créer sa propre Police dans la Bande de Gaza. Le 14 mai, Ismail Haniyah accepte la démission d’Hani al-Qawasmi, le Ministre de l’Intérieur (« indépendant »), qui affirme qu’il n’a en fait aucun contrôle sur les forces de sécurité de l’AP et qu’il ne peut rien faire pour stopper les combats.  

Au début du mois de juin on compte déjà plusieurs dizaines de morts dans les deux camps. Tandis que dans la presse arabe et dans les rues palestiniennes, Abu Mazen et Dahlan sont déjà surnommés depuis plusieurs mois les « Pinochet du Moyen-Orient » 21, dans les pays occidentaux et en Israël on accuse le Hamas de fomenter les troubles, d’avoir une attitude anti-démocratique et de mettre en péril la fragile unité nationale palestinienne. Abu Mazen et Dahlan tiennent à peu le même discours. Le Président palestinien accuse même le Hamas d’être lié à al-Qaeda. « Les putschistes du Fatah, dans la tradition de tous les régimes arabes non-élus qui ont eux aussi organisé leurs propres coups d’Etat (…), ont déclaré que leurs ennemis démocratiquement élus étaient les « putschistes », ceux qui conduisaient le peuple palestinien vers de « sombres » abysses ».  22

Durant les deux premières semaines de juin les combats se multiplient et chacun comprend que l’affrontement d’ampleur est désormais inévitable. Le 13 juin le parti d’Ismail Haniyah prend l’initiative d’en finir avec les forces de Mohammad Dahlan avant que l’ensemble des armes et des hommes entraînés par les Etats-Unis ne rejoignent la Bande de Gaza et que Dahlan ne décide de lancer la dernière phase de l’offensive. En à peine 24 heures les hommes du Conseiller National à la Sécurité, qui ne bénéficient d’aucun soutien dans la population gazaouie, contrairement à ce que pensaient les stratèges états-uniens, sont balayés par le Hamas et ceux qui le peuvent tentent de s’enfuir de la Bande de Gaza. Plusieurs centaines d’entre eux s’entassent à la frontière entre Gaza et Israël, où ils bénéficient de la protection des forces israéliennes, qui va en outre faciliter leur transfert vers la Cisjordanie.

Abu Mazen et Salam Fayyad
Abu Mazen et Dahlan savent que le pustch a échoué. Le 14 juin Abu Mazen révoque le gouvernement d’Union Nationale et décrète l’état d’urgence. Le 16 juin il refuse une réunion de crise avec la direction du Hamas en Syrie. Il se rend, accompagné de Dahlan, à une rencontre avec le Consul Général des Etats-Unis. Le lendemain il nomme un « gouvernement d’urgence » sous la direction de Salam Fayyad. L’état d’urgence permet à Abu Mazen et Fayyad de contourner la procédure normale, qui aurait impliqué un vote de confiance du Conseil Législatif Palestinien. Le Premier Ministre Fayyad est imposé, y compris à Abu Mazen, par l’Administration Bush alors que son parti « Troisième Voie » n’avait pas franchi la barre des 2% lors des législatives de janvier 2006. Les Etats-Unis, l’Union européenne et Israël annoncent la levée des sanctions économiques et diplomatiques, reprennent les versements d’argent au gouvernement de Fayyad et le reconnaissent comme « seul gouvernement légitime » de l’AP. Le Hamas a fait une démonstration de force dans le Bande de Gaza mais ne peut ni ne veut s’opposer à Abu Mazen et Fayyad en Cisjordanie : pourquoi se battre pour « prendre le contrôle » de zones autonomes qui sont en fait sous occupation israélienne ?


Conclusion : après l'échec de Gaza, bientôt celui de la Cisjordanie...

La journaliste israélienne Amira Hass avait raison lorsqu’elle écrivait, dès octobre 2006 , au sujet des affrontements « interpalestiniens » : « Ce n’est pas une affaire interne palestinienne » 23. Toute la séquence qui a suivi les élections législatives de janvier 2006 est en effet marquée par les interventions extérieures, notamment états-uniennes, visant à modifier les dynamiques politiques des territoires palestiniens. Les divers éléments que j’ai tentés de rassembler ici montrent sans ambiguïté que les « événements » de Gaza en juin 2007 ne sont que le produit d’une tentative de Regime Change orchestrée par l’Administration Bush et une fraction de la direction sortante de l’AP, prête à tout pour revenir au pouvoir.

Si l’on se situe du point de vue des objectifs des Etats-Unis, la tentative de putsch a été un échec. Les alliés palestiniens de Washington n’ont pas pris le contrôle de la Bande de Gaza, le Hamas n’a pas été mis hors-jeu même s’il est affaibli et il n’existe pas aujourd’hui de représentation palestinienne qui pourrait prétendre être légitime pour négocier un « plan de paix » made in USA. Certes, Gaza est isolée et coupée du monde. Certes, un gouvernement « ami » est aujourd’hui en place en Cisjordanie, qui s’est fixé pour principale tâche de désarmer la résistance et de soumettre l’économie palestinienne aux principes du libre-échange. Certes, les négociateurs palestiniens négocient et affirment à qui veut l’entendre que « tous les espoirs sont permis ».

Mais derrière les apparences, la réalité est toute au